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Full text of "La peau de chagrin"

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V-«t. f>.-TTC I-. 4» 2-5 



BAlZiC ILLUSTRÉ. 



LA 



PEAU DE CHAGRIN. 



tTocxe saouiLiB. 



PARIS. 



H. DELLOYE, | VICTOR LECOU, 

ÉDITEURS , 
Ruf ^(« iillr*-Siiini-t))aina«, 1^, platt tt la fautx. 

lUf. 



LA PEAU DE CHAGRIN. 



Stbrnb (Tristram Sliandy, cli. cccxzu). 



ET. »OC. —T. XXVI 



LE TALISMAN. 



~ ' On du mois d'octobre dernier^ un 

homme entra dans le Palais-Boyal 
>ment où les maisons de jeu s'ou- 
it, conformément à la loi qui pro- 
ime passion essentiellement im- 
le, et sans trop hésiter, monta 
l'escalier du tripot désigné sous le nom de Numéro 36. 
— Monteur, votre chapeau, s'il vous plait? lui cria d'une 
voix sèche et grondeuse un pedt vieillard blémc, ac- 
croupi dans l'ombre, protégé par une barricade, et qui 
se leva soudain en montrant une figure moulée sur un 
type ignoble. 



4 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi com- 
mence par vous dépouiller de votre chapeau. Est-ce une 
parabole évangélique et providentielle , n'est-ce pas plutôt 
une manière de conclure un contrat infernal avec vous 
en exigeant je ne sais quel gage, serait-ce pour vous 
obliger à garder un maintien respectueux devant ceux 
qui vont gagner votre arçent , est-ce la police tapie dans 
tous les égoûts sociaux qui tient à savoir le nom de 
votre chapelier, ou le vôtre , si vous l'avez inscrit sur la 
coiflfe? est-ce enfin pour prendre la mesure de votre 
crâne et dresser une statistique instructive sur la capa- 
cité cérébrale des joueurs ? Sur ce point l'administration 
garde un silence complet. Mais sachez-le bien ! à peine 
avez-vous fait un pas vers le tapis vert, déjà votre cha- 
peau ne vous appartient pas plus que vous ne vous 
appartenez à vous-même : vous êtes au jeu, vous, 
votre fortune, votre coiffe, votre canne et votre man- 
teau. A votre sortie , le Jeu vous démontrera , par une 
atroce épigramme en action, qu'il vous laisse encore 
quelque chose en vous rendant votre bagage. Si toutefois 
vous avez une coiffure neuve, vous apprendrez à vos 
dépens qu'il faut se faire un costume de joueur. 

L'étonnement manifesté par l'étranger quand il reçut 
une fiche numérotée en échange de son chapeau, dont 
heureusement les bords étaient légèrement pelés, indi- 
quait assez une ame encore innocente. Le petit vieil- 
lard , qui sans doute avait croupi dès son jeune âge dans 
les atroces plaisirs de la vie des joueurs , lui jeta un coup 
d'œil terne et sans chaleur , dans lequel] un philosophe 
aurait vu les misères de l'hôpital, les vagabondages des 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 5 

gens ruinés, les procës-verbaux d'une foule d'asphyxies , les 
travaux forcés à perpétuité, les expatriations au Guaza- 
coalco. Cet homme de qui la longue face blanche n'était 
plus nourrie que par les soupes gélatineuses de M. d'Arcet , 
présentait la pâle image de la passion réduite à son terme 
le plus simple : dans ses rides il y avait trace de vieilles 
tortures, il devait jouer ses maigres appointemens le 
jour même où il les recevait ; semblable aux rosses sur qui 
les coups de fouet n'ont plus de prise , rien ne le faisait tres- 
saiUir; les sourds gémissemens des joueurs qui sortaient rui- 
nés , leurs muettes imprécations , leurs regards hébétés le 
trouvaient toujours insensible ; c'était le Jeu incamé. Si le 
jeune homme avait contemplé ce triste Cerbère, peut-être se 
serait-il dit : — Il n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce 
cœur-là! L'inconnu n'écouta pas ce conseil vivant, placé 
là sans doute par la Providence , comme elle a mis le dégoût 
à la porte de tous les mauvais lieux ; il entra résolument 
dans la salle où le son de l'or exerçait une éblouissante 
fascination sur les sens en pleine convoitise. Ce jeune homme 
était probablement poussé là par la plus logique de toutes les 
éloquentes phrases de J.-J. Rousseau, et dont voici , je crois, 
la triste pensée : Oui, je conçois qu'un homme aille au Jeu; 

< 

mais c'est lorsque entre lui et la mort il ne voit plus que son 
dernier écu. 

Le soir, les maisons de jeu n'ont qu'une poésie vulgaire , 
mais dont l'effet est assuré comme celui d'un drame sangui- 
nolent. Les salles sont garnies de spectateurs et de joueurs , 
de vieillards indigens qui s'y traînent pour s'y réchauffer, 
de faces agitées , d'orgies commencées dans le vin et prêtes 
à finir dans la Seine ; la passion y abonde , mais le trop grand 



6 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

nombre d'acteurs vous empêche de contempler face à face le 
démon du jeu. La soirée est un véritable morceau d'en- 
semble où la troupe entière crie , où chaque instrument de 
l'orchestre module sa phrase. Vous verriez là beaucoup de 
gens honorables qui viennent y chercher des distractions 
et les payent comme ils payeraient le plaisir du spectacle , de 
la gourmandise , ou comme ils iraient dans une mansarde 
acheter à bas prix de cuisans regrets pour trois mois. Mais 
comprenez-vous tout ce que doit avoir de délire et de vi- 
gueur dans l'ame , un homme qui attend avec impatience 
l'ouverture d'un tripot? Eatre le joueur du matin et le joueur 
du soir, il existe la différence qui dist^ue le mari non- 
chalant, de l'amant pâmé sous les fenêtres de sa belle. Le 
matin seulement, arrivent la passion palpitante et le besoin 
dans sa franche horreur. En ce moment, vous pourrez 
admirer un véritable joueur, un joueur qui n'a pas mangé , 
dormi , vécu , pensé , tant il était rudement flagellé par le 
fouet de sa martingale ; tant il souffrait , travaillé par le prurit 
d'un coup de trente et quarante. A cette heure maudite, vous 
rencontrerez des yeux dont le calme effraie , des visages qui 
vous fascinent , des regards qui soulèvent les cartes et les 
dévorent. Aussi les maisons de jeu ne sont-elles sublimes 
qu'à l'ouverture de leurs séances. Si l'Espagne a ses combats 
de taureaux, si Rome a eu ses gladiateurs, Paris s'enor- 
gueillit de son Palais-Royal dont les agaçantes roulettes don- 
nent le plaisir de voir couler le sang à flots , sans que les 
pieds du^ parterre risquent d'y glisser. Essayez de jeter un 
regard furtif sur cette arène , entrez ? Quelle nudité ! Les 
murs couverts d'un papier, gras à hauteur dîioimne , n'of- 
frent, pas une seule image qui puisse rafraîchir Famé ; il ne 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 7 

s'y trouve même pas un clou pour faciliter le suicide. Le par- 
quet est usé, malpropre. Une table oblongue occupe le centre 
de la salle. La simplicité des chaises de paille pressées autour 
de ce tapis usé par For, annonce une cuneuse indifTéi^ence 
du luxe chez ces hommes qui viennent périr là pour la for- 
tune et pour le luxe. Cette antithèse humaine se découvre 
partout où Famé réagit puissamment sur elle-même. L'amou- 
reux veut mettre sa maîtresse dans la soie , la revêtir d'un 
moelleux tissu d'Orient, et la plupart du temps il la possède 
sur un grabat. L'ambitieux se rêve au faite du pouvoir, tout 
en s'aplatissant dans la boue du servilisme. Le marchand 
végète au fond d'une boutique humide et malsaine , en éle- 
vant un vaste hôtel d'où son fils , héritier précoce , sera 
chassé par une licitation fraternelle. Enfin , existe-t-il chose 
plus déplaisante qu'une maison de plaisir? Singulier pro- 
blème ! Toujours en opposition avec lui-même, trompant ses 
espérances par ses maux présens , et ses maux par un avenir 
qui ne lui appartient pas , l'homme imprime à tous ses actes 
le caractère de l'inconséquence et de la Êiiblesse. Ici bas , 
rien n'est complet que le malheur. 

Au moment où le jeune homme entra dans le salon , 
quelques joueurs s'y trouvaient déjà. Trois vieillards à têtes 
chauves étaient nonchalamment assis autour du tapis vert ; 
leurs visages de plâtre , impassibles comme ceux des di- 
plomates , révélaient des âmes blasées , des cœurs qui 
depuis long-temps avaient désappris de palpiter, même 
en risquant les biens paraphemaux d'une femme. Un jeune 
Italien aux cheveux noirs, au teint olivâtre, était ac- 
coudé tranquillement au bout de la table, et paraissait 
écouter ces pressentimens secrets qui crient fatalement à 



8 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

un joueur ; — Oui. — Non ! Celte tête méridionale respi- 
rait l'or et le feu. Sept ou huit spectateurs, debout, rangés 
de manière à former une galerie, attendaient les scènes 
que leur préparaient les coups du sort, les %ures des 
acteurs, le mouvement de l'argent et celui des râteaux. 
Ces désœuvrés étaient là, silencieux, immobiles, attentifs 
comme l'est le peuple à la Grève quand le bourreau tranche 
une tête. Un gi-and homme sec , en habit râpé, tenait un 
registre d'une main, et de l'autre une épingle pour 
marquer les passes de la Rouge ou de la Noire. 



C'était un de ces Tantales modernes qui vivent en mai^e 
de toutes les Jouissances de leur siècle . un de ces avares 
sans trésor qui jouent une mise imaginaire; espèce de fou 
raisonnable qui se consolait de ses misères en caressant une 
chimère, qui agissait enfin avec le vice et le danger, comme 
les jeunes prêtres avec l'Eucharistie, quand ils disent des 
messes blanches. En face de la banque , un ou deux de 
ces fins spéculateurs , experts des chances du jeu et sem- 
blibles à d'anciens forçats qui ne s'effraient plus des ga- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 9 

lères, étaient venus là pour hasarder trois coups et rem- 
porter immédiatement le gain probable duquel ils vivaient. 
Deux vieux garçons de salle se promenaient nonchalamment 
les bi*as croisés, et de temps en temps regardaient le 
jardin par les fenêtres, comme pour montrer aux passans 
leurs plates figures , en guise d'enseigne. Le tailleur et le 
banquier venaient de jeter sur les ponteurs ce regard 
blême qui les tue , et disaient d'une voix grêle : — Faites 
le jeu! quand le jeune homme ouvrit la porte. Le silence 
devint en quelque sorte plus profond , et les têtes se tour- 
nèrent vers le nouveau venu par curiosité. Chose inouïe ! 
les vieillards émoussés , les employés pétrifiés , les specta- 
teurs , et jusqu'au fanatique Italien , tous en voyant Fin* 
connu éprouvèrent je ne sais quel sentiment épouvantable. 
Ne faut-il pas être bien malheureux pour obtenir de la 
pitié, bien faible pour exciter une sympathie, ou d'im 
bien sinistre aspect pour faire frissonner les âmes dans 
cette salle où les douleurs doivent être muettes , la misère 
gaie, le désespoir décent. Eh bien! il y avait de tout cela 
dans la sensation neuve qui remua ces cœurs glacés quand 
le jeune homme entra. Mais les bourreaux n'ont-ils pas 
quelquefois pleuré sur les vierges dont les blondes têtes 
devaient être coupées à un signal de la Révolution ? 

Au premier coup d'oeil les joueurs lurent sur le visage 
du novice quelque horrible mystère : ses jeunes traits 
étaient empreints d'une grâce nébuleuse , son regard at- 
testait des efibrts trahis , mille espérances trompées ! La 
morne impassibilité du suicide donnait à son front une 
pâleur mate et maladive , un sourire amer dessinait de lé- 
gers plis dans les coins de sa bouche , et sa physionomie 



10 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

exprimait une résignalion qui ^sait mal à voir. Quelque 
seci-et génie scintillait au fond de sesyeux, voilés peut-être 
par les latigues du plaisir. Était-ce la débauche qui mar- 
quait de son sale cachet cette noble figure jadis pure et 
brûlante, maintenant dégradée? Les médecins auraient 
sans doute attribué à des lésions au cœur ou à la poi- 
tiine le cercle jaune qui encadrait les paupières et la rou- 
geur qui marquait les joues ; tandis que les poètes eussent 
voulu reconnaître à ces signes les ravages de b science , 
les traces de nuits passées à la lueur d'une lampe studieuse. 



Mais une pas»on plus mortelle que la maladie, une 
maladie plus impitoyable que l'étude et le génie, alté- 
raient cette jeune tête,, contractaient ces muscles vivaces, 
tordaient ce cœur qu'avaient setilement effleurés les orçies , 
l'étude et la maladie. Comme lorsqu'un célèbre criminel 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 1 1 

arrive au bagne les condamnés raccuéillent avec respect , 
ainsi tous ces démons humains experts en tortures sa- 
luèrent une douleur inouïe, une blessure profonde que 
sondait leur regard , et reconnurent un de leurs princes 
à la majesté de sa muette ironie , à Télégante misère do 
ses vétemens. Le jeune homme avait bien un frac de bon 
goût y mais la jonction de son gilet et de sa cravate était 
trop savamment maintenue pour qu'on lui supposât du 
linge. Ses mains jolies comme des mains de femme 
étaient d'une douteuse propreté , enfin depuis deux jours , 
il ne portait plus de gants! Si le Tailleur et les gar- 
çons de salle eux-mêmes frissonnèrent , c'est que les en- 
chantemens de l'innocence florissaient par vestiges dans 
ses foimes grêles et fines, dans ses cheveux blonds et 
rares , naturellement bouclés.. Cette figure avait encore 
vingt-cinq ans, et le vice paraissait n'y être qu'un acci- 
dent. La verte vie de la jeunesse y luttait encore avec les 
ravages d'une impuissante lubricité. Les ténèbres et la 
lumière , le néant et l'existence s'y combattaient en pro- 
duisant tout à la fois de la grâce et de l'horreur. Le jeune 
homme se présentait là comme un ange sans rayons, égaré 
dans sa route. Aussi tous ces professeurs émérites de 
vice et d'infamie , semblables à une vieille femme édentée, 
prise de pitié a l'aspect d'une belle fille qui s'oiïre à la 
corruption , furent-ils prêts à crier au novice : — Sortez ! 
Celui-ci marcha droit a la table , s'y tint debout , jeta sans 
calcul sur le tapis une pièce d'or qu'il avait à la main ; 
puis, comme les âmes fortes, abhorrant de chicanièi*es 
incertitudes , il lança sur le Tailleur un regard tout à la 
fois turbulent et calme. L'intérêt de ce coup était si grand 



li ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

que les vieillards ne firent pas de mise, mais l'Italien 
saisit avec le fanatisme de la passion une idée qui vint lui 
sourire , et ponta sa masse d'or en opposition au jeu de 
rînconnu. Le Banquier oublia de dire ces phrases qui se 
sont à la longue converties en un cri rauque et inintelli- 
gible : — Faites le jeu î — Le jeu est fait ! — Rien ne va 
plus. Le Tailleur étala les cartes et sembla souhaiter 



bonne chance au dernier venu , indiOërent qu'il était à la 
perte ou au gain fait par les entrepreneurs de ces sombres 
plaisirs. Chacun des spectateurs voulut voir un drame et 
la dernière scène d'une noble vie dans le sort de cette 
pièce d'or , leurs yeux arrêtés sur les cartons fatidiques 
étincelërent ; mais, malgré l'attention avec laquelle ils 
regardèrent alternativement et le jeune homme et les 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 13 

cartes , ils ne purent apercevoir aucun symptôme d'émo- 
tion sur sa figure froide et résignée. 

— Rouge perd , dit officiellement le Tailleur. 

Une espèce de râle sourd sortit de la poitrine de Fltalien 
lorsqu'il vit tomber un à un les billets plies que lui lança 
le Banquier. Quant au jeune homme, il ne comprit sa 
ruine qu'au moment où le râteau s'alongea pour ramasser 
son dernier napoléon. L'ivoire fit rendre un bruit sec à la 
pièce , qui rapide comme une flèche alla se réunir au tas 
d'or étalé devant la caisse. L'inconnu ferma les yeux douce- 
ment et ses lèvres blanchirent , mais il releva bientôt ses 
paupières , sa bouche reprit une rougeur de corail , il affecta 
l'air d'un Anglais pour qui la vie n'a phis de mystères , et 
disparut sans mendier une consolation par un de ces re- 
gards déchirans que les joueurs au désespoir lancent assez 
souvent sur la galerie. Combien d'événemenssepressent dans 
l'espace d'une seconde, et que de choses dans un coup de dé ! 

— Voilà sans doute sa dernière cartouche , dit en souriant 
le croupier après un moment de silence pendant lequel il 
tint cette pièce d'or entre le pouce et l'index pour la montrer 
aux assistans. 

— C'est un cerveau brûlé qui va se jeter à l'eau , répondit 
un habitué en regardant autour de lui les joueurs qui se con- 
naissaient tous. 

— Bah ! s'écria le garçon de chambre , en prenant une 
prise de tabac. 

— Si nous avions imité monsieur? dit un des vieillards à 
ses collègues en désignant l'Italien. 

Tout le monde regarda Theureux joueur dont les mains 
tremblaient en comptant ses billets de banque. 



14 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— J'ai entendu , dit-il , une voix qui me ciiait dans l'o- 
reille ; Le Jeu aura raison contre le désespoir de ce jeune 
homme. 

— Ce n'est pas un joueur, reprit le banquier, autrement, 
il aurait groupé son argent en trois masses pour se donner 
plus de chances. 

Le jeune homme passait sans réclamer son chapeau , mais 
le vieux molosse ayant remarqué le mauvais état de cette 
gueniUe, la lui rendit sans proférer une parole; le joueur 
restitua la fiche pai' un mouvement machinal, et descendit 
les escaliers en sifQant le di tatUipalpUi d'un soufQe û laible 
qu'il en entendit à peine lui-même les notes délicieuses. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 15 

Il se trouva bientôt sous les galeries du Palais-Royal. 
Dirigé par une dernière pensée , il alla jusqu'à la rue Saint- 
Honoré, prit le chemin des Tuileries et traversa le jardin 
d*un pas irrésolu. Il marchait comme au milieu d'un désert, 
coudoyé par des hommes qu'il ne voyait pas , n'écoutant 
h travers les clameurs populaires qu'une seule voix , celle 
de la mort ; enfin perdu dans une engourdissante médita- 
tion, semblable à celle dont jadis étaient saisis les criminels 
qu'une charrette conduisait du Palais à la Grève , vei's cet 
échafaud , rouge de tout le sang versé depuis 1793. 

Il existe je ne sais quoi de grand et d'épouvantable dans le 
suicide. Les chutes d'une multitude de gens sont sans danger 
comme celles des enfans qui tombent de trop bas pour se bles- 
ser ; mais quand un grand homme se brise^, il doit venir de 
bien haut, s'être élevé jusqu'aux cieux, avoir entrevu quelque 
paradis inaccessible. Implacables doivent être les ouragans 
qui le forcent à demander la paix de l'ame à la bouche d'un 
pistolet. Combien de jeunes talens confinés dans une man- 
sarde, s'étiolent et périssent faute d'un amt, faute d'une 
femme consolatrice, au sein d'un million d'êtres, en présence 
d'une foule lassée d'or et qui s'ennuie. A cette pensée , le 
suicide prend des proportions gigantesques. Entre une mort 
volontaire et la féconde espérance dont la voix appelait un 
jeune homme à Paris , Dieu seul sait combien se heurtent de 
conceptions, de poésies abandonnées, de désespoirs et de cris 
étouffés, de tentatives inutiles et de chefs-d'œuvre avortés. 
Chaque smcide est un poème sublime de mélancolie. Où 
trouverez-vous , dans l'océan des littératures , un Uvre sur- 
nageant qui puisse lutter de génie avec ces lignes : Hier, à 
quatre heures, une jeune femme s'est jetée dans la Seine du 



16 ETUDES SOGULES, DEUXIEME PARTIE. 

haut du PofU-deS'Arls. Devant ce laconisme parisien, les dra- 
mes , les romans , tout pâlit , même ce vieux frontispice : 
Les lamentations du glorieux roi de Kaërnavan, mis en pri- 
son par ses en fans , dernier fragment d'un livre perdu , dont 
la seule lecture faisait pleurer ce Sterne , qui lui-même dé- 
laissait sa femme et ses enfans. L'inconnu fut assailli par 
mille pensées semblables qui passaient en lambeaux dans 
son ame y comme des drapeaux déchirés voltigent au milieu 
d'une bataille. S'il déposait pendant un moment le fardeau 
de son intelligence et de ses souvenirs pour s'arrêter devant 
quelques fleurs dont les têtes étaient mollement balancées 
par la brise parmi les massifs de verdure , bientôt saisi par 
une convulsion de la vie qui regimbait encore sous la pe- 
sante idée du suicide, il levait les yeux au ciel : là, des nuages 
gris , des bouffées de vent chargées de tristesse , une atmo- 
sphère lourde lui conseillaient encore de mourir. Il s'ache- 
mina vers le pont Royal en songeant aux dernières fantaisies 
de ses prédécesseurs. Il souriait en se rappelant que lord 
Gastelreagh avait satisfait le plus humble de nos besoins 
avant de se couper la goi^e , et que M. Auger l'académicien 
avait été chercher sa tabatière pour priser tout en marchant 
à la mort. Il analysait ces bizarreries et s'interrogeait lui- 
même, quand, en se seri*ant contre le parapet du pont, pour 
laisser passer un fort de la halle , celui-ci ayant légèrement 
blanchi la manche de son habit , il se surprit à en secouer 
soigneusement la poussière. Arrivé au point culminant de la 
voûte , il regarda l'eau d'un air sinistre. 

— Mauvais temps pour se noyer, lui dit en riant une 
vieille femme vêtue de haillons. Est-elle sale et froide , la 
Seine! 



ÉTDDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 17 



U répondit par un sourire plein de naïveté qui attestait le 
délire de son courage , mais il friss4)nna tout-à-coup en 
voyant de loin , sur le port des Tuileries , la baraque sur- 
montée d'un écriteau où ces paroles sont tracées en lettres 
hautes d*un pied : secours aux asphyxiés. M. Dacheux lui 
apparut armé de sa philantropie , réveillant et Êdsant mou- 
voir ces vertueux avirons qui cassent la tête aux noyés, 
quand malheureusement ils remontent sur l'eau : il l'aperçut 
ameutant les curieux , quêtant un médecin , apprêtant des 
fumigations; il lut les doléances des journalistes, écrites 
entre les joies d'un festin et le sourire d'une danseuse; il 
entendit sonner les écus ccmiptés à des bateliers pour sa 
tête , par le préfet de la Seine. Mort , il valait cinquante 
Irancs , mais vivant il n'était qu'un homme de talent sans 
protecteurs, sans amis^ sans paillasse, sans tambour, un 
véritable zéro social, inutile à l'État qui n'en avait aucun 
souci. Une mort en plein jour lui parut ignoble , il résolut 
de mourir pendant la nuit afin de livrer un cadavre indé- 
chiffirable à cette société qui méconnaissait la grandeur 
de sa vie. Il continua donc son chemin , et se dirigea vers 
le quai Voltaire, en prenant la démarche indolente d'un dés- 
œuvré qui veut tuer le temps. Quand il descendit les mar- 
ches qui terminent le trottoir du pont, à l'angle du quai, son 

m 

attention fut excitée par les bouquins étalés sur le parapet ; 
peu s'en fallut qu'il n'en marchandât quelques-uns. U se prit 
à sourire, remit philosophiquement les mains dans ses 
goussets , et allait reprendre son allure d'insouciance où 
perçait un froid dédain , quand il entendit avec surprise 
quelques pièces retentir d'une manière véritablement fan- 
tastique au fond de sa poche. Un sourire d'espérance illu- 




18 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

mina son Misage , glissa de ses lèvres sur ses traits, sur son 
front, fit briller de joie ses yeux et ses joues sombres. 
Cette étincelle de bonheur ressemblait à ces feux qui cou- 
rent dans les vestiges d'un papier déjà consumé par la 
flamme ; mais le visage eut le sort des cendres noires , il 
redevint triste quand l'inconnu , ayant vivement retiré la 
main de son gousset , aperçut trois gros sous. 

— Ah ! mon bon monâeur, la carUa! la carUa! ccUarinal 
Un petit sou pour avoir du pain ! 

Un jeune ramoneur dont la figure bouffie était noire , le 
corps brun de suie, les vêtemens déguenillés, tendit la main 



à cet homme pour Itd arracher ses derniers sous. A deux pas 
du petit savoyard , un vieux pauvre honteux , maladif, souf- 
freteux , ignoblement vêtu d'une tapisserie trouée , lui dit 
d'une grosse voix sourde : — Monsieur , donnez-moi ce 
que vous voulez, je prierai Dieu pour vous.... 
Mais quand l'homme jeune eut regardé le vieillard , celui- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 19 

ci se tut et ne demanda plus rien , reconnaissant peut-être 
sur ce visage funèbre la livrée d'une misère plus âpre que 
n'était la sienne. 

— La carita! la carila ! 

L'inconnu jeta sa monnaie à l'enfant et au vieux pauvre 
en quittant le trottoir pour aller vers les maisons , il ne pou- 
vait plus supporter le poignant aspect de la Seine. 

— Nous prierons Dieu pour la conservation de vos jours , 
lui dirent les deux mendians. 

En arrivant à l'étalage d'un marchand d estampes, cet 
homme presque mort rencontra une jeune femme qui des- 
cendait d'un brillant équipage. Il contempla délicieusement 
cette charmante personne dont la blanche figure était har- 
monieusement encadrée dans le satin d'un élégant chapeau y 
il fut séduit par une taille svelte, par de jolis mouvemens; 
la robe, légèrement relevée par le marche-pied , lui laissa 
voir une jambe dont les ims contours étaient dessinés par un 
bas blanc et bien tiré. La jeune femme entra dans le ma- 
gasin , y marchanda des albums , des collections de lithogra- 
phies; elle en acheta pour plusieurs pièces d'or qui étince- 
lèrent et sonnèrent sur le comptoir. Le jeune homme, en ap 
parence occupé sur le seuil de la porte à regarder des gra- 
vures exposées dans la montre , échangea vivement avec la 
belle inconnue l'œillade la plus perçante que puisse lancer 
un homme, contre un de ces coups d'œil insoucians jetés au 
hasard sur lespassans. C'était, de sa part, un adieu à l'amour, 
à la femme ! mais cette dernière et puissante interrogation 
ne fut pas comprise , ne remua pas ce cœur de femme 
frivole, ne la fit pas rougir, ne lui fit pas baisser les yeux. 
Qu'était-ce pour elle? une admiration de plus, un désir 



20 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

inspiré qui le soir lui suggérerait cette douce parole : J'étais 
bien aujourd'hui. Le jeune homme passa promptement à 
un autre cadre et ne se retourna point quand l'inconnue 
remonta dans sa voiture. Les chevaux partirent, cette 
dernière image du luxe et de l'élégance s'éclipsa comme 
allait s'éclipser sa vie. Il se mit à marcher d'un pas mé- 
lancolique le long des magasins, en examinant sans beau- 
coup d'intérêt les échantillons de marchandises. Quand les 
boutiques lui manquèrent, il étudia le Louvre, l'Institut, 
les tours de Notre-Dame, celles du Palais, le Pont-des- 
Ârts. Ces monumens paraissaient prendre une physiono- 
mie triste en reflétant les teintes grises du ciel dont les 
rares clartés prêtaient un air menaçant à Paris, qui, pa- 
reil à une jolie femme , est soumis à d'inexplicables ca- 
prices de laideur et de beauté. Ainsi, la nature elle-même 
conspirait à le plonger dans une extase douloureuse. En 
proie à cette puissance malfaisante dont l'action dissol- 
vante trouve un véhicule dans le fluide qui circule en nos 
nerfs, il sentait son oi^anisme arriver insensiblement aux 
phénomènes de la fluidité. Les tourmens de cette agonie 
lui imprimaient un mouvement semblable à celui des va- 
gues, et lui faisaient voir les bâtimens, les hommes à tra- 
vers un brouillard où tout ondoyait. Il voulut se sous- 
traire aux titillations que produisaient sur son ame les réac- 
tions de la nature physique , et se dirigea vers un magasin 
d'antiquités dans l'intention de donner une pâture à ses 
sens, ou d'y attendre la nuit en marchandant des objets 
d'art. C'était, pour ainsi dire, quêter du courage et de- 
mander un cordial, comme les criminels qui se défient 
de leurs forces en allant à récha&ud; mais la conscience 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 21 

de sa prochaine mort rendit pour un moment au jeune 
homme l'assurance d'une duchesse qui a deux amans. 
Aussi entra-t-il chez le marchand de curiosités d'un air dé- 
gagé, laissant voir sur ses lèvres un sourire fixe comme 
celui d'un ivrogne. N'était-il pas ivre de la vie , ou peut- 
être de la mort. Il retomba bientôt dans ses vertiges 
et continua d'apercevoir les choses sous d'étranges cou- 
leurs, ou animées d'un léger mouvement dont le principe 
était sans doute dans une irrégulière circulation de son 
sang, tantôt bouillonnant comme une cascade, tantôt 
tranquille et fade comme l'eau tiède. Il demanda simple- 
ment à visiter les magasins pour chercher s'ils ne ren- 
fermaient pas quelques singularités à sa convenance. Un 
jeune garçon à figure fraîche et joufflue, à chevelure 
rousse et coiffé d'une casquette de loutre , commit la 
garde de la boutique à une vieille paysanne , espèce de 
Caliban femelle occupée à nettoyer un poêle dont les 
merveilles étaient dues au génie de Bernard de Palissy; 
puis il dit à l'étranger d'un air insouciant : — Voyez , 
Monsieur , voyez ! Nous n'avons en bas que des choses 
assez ordinaires; mais si vous voulez pi*endre la peine de 
monter au premier étage, je pourrai vous montrer de fort 
belles momies du Caire , plusieurs poteries incrustées , 
quelques ébènes sculptées, vraie renaissance, récenunent 
arrivées et qui sont de toute beauté. 

Dans l'horrible situation où se trouvait l'inconnu, ce 
babil de cicérone, ces phrases sottement mercantiles fu- 
rent pour lui comme les taquineries mesquines par les- 
quelles des esprits étroits assassinent un homme de génie. 
Portant sa croix jusqu'au bout, il parut écouter soii con- 



22 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

ducteur et lui répondit par gestes ou par monosyllabes ; mais 
insensiblement il sut conquérir le droit d'être silencieux , et 
put se livrer sans crainte à ses dernières méditations qui 
furent terribles. II était poète, et son ame rencontra fortuite- 
ment ime immense pâture : il devait voir par avance les os- 
semens de vii^ mondes. Au premier coup d'œil , les ma- 
gasins lui offrirent un tableau conius, dans lequel toutes les 
œuvres humaines et divines se heurtaient. Des crocodiles, 
(les singes, des boas empaillés souriaient à des vitraux 
d'église , semblaient vouloir mordre des bustes , counr 
après des laques, ou gnmper sur des lustres. Un vase de 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 23 

Sèvres où madame Jacquotot avait peint Napoléon, se 
trouvait auprès d'un sphynx dédié à Sésostris. Le com- 
mencement du monde et les événemens d'hier se ma- 
riaient avec une grotesque bonhomie. Un toumebroche 
était posé sur un ostensoir, un sabre républicain sur une 
hacquebute du moyen âge. Madame Dubarry peinte au 
pastel par Latour, une étoile sur la tête, nue et dans un 
nuage , paraissait contempler avec concupiscence une chi- 
bouque indienne , en cherchant à deviner Futilité des spi- 
rales qui serpentaient vers elle, {^s instrumens de mort : 
poignards , pistolets curieux , armes à secret étaient jetés 
pêle-mêle avec des instrumens de vie : soupières en por- 
celaine , assiettes de Saxe , tasses orientales venues de 
Chine, salières antiques, drageoirs féodaux. Un vaisseau 
d'ivoire voguait à pleines voiles sur le dos d'une immobile 
tortue. Une machine pneumatique éboi^nait l'empereur Au- 
guste, majestueusement impassible. Plusieurs portraits d'é- 
chevins français, de boui^mestres hollandais , insensibles 
alors comme pendant leur vie, s'élevaient au-dessus de ce 
chaos d'antiquités, en y lançant un regard pale et froid. 
Tous les pays de la terre semblaient avoir apporté là un 
débris de leurs sciences, un échantillon de leurs arts. C té- 
tait une espèce de fumier philosophique auquel rien ne 
manquait, ni le calumet du sauvage, ni la pantoufle vert 
et or du sérail, ni le yatagan du Maure, ni l'idole des Tar- 
tares ; il y avait jusqu'à la blague à tabac du soldat , jus- 
qu'au ciboire du prêtre, jusqu'aux plumes d'un trône. Ces 
monstrueux tableaux étaient encore assujettis à mille ac- 
cidens de lumière, par la bizarrerie d'une multitude de 
reflets dus à la confiision des nuances , à la brusque op- 



24 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

position des jours et des noirs. L'oreille croyait entendre 
des cris interrompus, l'esprit saisir des drames inachevés , 
l'œil apercevoir des lueurs mal étouffées. Enfin une pous- 
sière obstinée avait jeté son léger voile sur tous ces ob- 
jets, dont les angles multipliés et les sinuosités nombreuses 
produisaient les effets les plus pittoresques. L'inconnu 
compara d'abord ces trois salles goi^ées de civilisation , 
de cultes, de divinités, de chefe-d'œuvre , de royautés, 
de débauches , de raison et de folie , à un miroir plein 
de facettes dont chacune représentait un monde. Âpres 
cette impression brumeuse, il voulut choisir ses jouis- 
sances ; mais à force de regarder, de penser, de rêver, il 
tomba sous la puissance d'une fièvre due peut-être à la 
faim qui rugissait dans ses entrailles. La vue de tant d'exis- 
tences nationales ou individuelles, attestées par ces gages 
humains qui leur survivaient, acheva d'engourdir les sens 
du jeune homme ; le désir qui l'avait poussé dans le ma- 
gasin fut exaucé : il sortit de la vie réelle , monta par de- 
grés vers un monde idéal, arriva dans les palais en- 
chantés de l'Extase où l'univei^ lui apparut par bribes 
et en traite de feu , comme l'avenir passa jadis flamboyant 
aux yeux de saint Jean dans Pathmos. 

Une multitude de figures endolories, gracieuses et terri- 
bles , obscures et lucides , lointaines et rapprochées , se 
leva par masses, par myriades, par générations. L'Egypte , 
raide , mystérieuse , se dressa de ses sables , représentée 
par une momie qu'enveloppaient des bandelettes noires : 
les Pharaons ensevelissant des peuples pour se construire 
une tombe ; Moïse , les Hébreux , le désert ; il entrevit 
tout un monde antique et solennel. Fraîche et suave, 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 25 

une statue de marbre assise sur une colonne torse et 
rayonnant de blancheur , lui pai*la des mythes voluptueux 
de la Grèce et de Tlonie. Ah ! qui n'aurait souri comme 
lui , de voir sur un fond rouge la jeune fille brune dan- 
sant dans la fine argile d'un vase étrusque devant le dieu 
Priape , qu'elle saluait d'un air joyeux? en regard , une 
reine latine caressait sa chimère avec amour! Les ca- 
prices de la Rome impériale respiraient là tout entiers 
et révélaient le bain , la couche , la toilette d'une Julie 
indolente, songeuse, attendant son Tibulle. Armée du 
pouvoir des talismans arabes , la tête de Cicéron évoquait 
les souvenirs de la Rome libre et lui déroulait les pages 
de Tite-Live , le jeune homme contempla Senalus Populus 
Que Romanus : le consul , les licteurs ^ les toges bordées 
de pourpre , les luttes du Forum , le peuple courroucé 
défilaient lentement devant lui comme les vaporeuses fi- 
gures d'un rêve. Enfin la Rome chrétienne dominait ces 
images. Une peinture ouvrait les cieux : il y voyait la 
viei^e Marie plongée dans un nuage d'or, au sein des 
anges , éclipsant la gloire du soleil , écoutant les plaintes 
des malheureux auxquels cette Eve régénérée souriait d'un 
air doux. En touchant une mosaïque faite avec les dif- 
férentes laves du Vésuve et de l'Etna , son ame s'élançait 
dans la chaude et fauve Italie ; il assistait aux orgies des 
Borgia , courait dans les Abruzzes , aspirait aux amours 
italiennes, se passionnait pour les blancs visages aux longs 
yeux noirs. Il firémissait des dénouemens nocturnes inter- 
rompus par la froide épée d'un mari , en apercevant une 
d^ue du moyen âge dont la poignée était travaillée 
comme l'est une dentelle , et dont la rouille rossemblait 



26 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

à des lâches de sang. L'Inde et ses religions revivaient 
dans un magot chinois coiffé de son chapeau pointu à 
losanges relevées, paré de clochettes, vêtu d'or et de 
soie. Près du magot, une natte , jolie comme la hayadère 
qui s'y était roulée , exhalait encore les odeurs du san- 
dal. Un monstre du Japon dont les yeux restaient tor- 
dus, la bouche contomnée, les menobres torturés, ré- 
veillait l'ame par les inventions d'un peuple qui , fetigué 
du beau toujouirs unitaire , trouve d'ineffables plaisirs 
dans la fécondité des laideurs. Une salière sortie des ate- 



liers de Benvenuto Cellini le reportait au sein de la re- 
naissance , au temps où les arts et la licence fleurirent , 
où les souverains se divertissaient à des supplices , où les 
Conciles couchés dans les bras des courtisanes, décré- 
taient la chasteté pour les simples prêtres. Il vit les con- 
quêtes d'Alexandre sur un camée , les massacres de Pi- 
zarre dans une arquebuse à mèche , les guerres de reli- 
gion écbevelées, bouillantes, cruelles, au fond d'un casque. 
Puis, les riantes im^es de la chevalerie sourdirent d'une 
arajure de Milan supérieurement damasquinée, bien four- 
bie, et sous la visière de laquelle brillaient encore les 
yeux d'un paladin. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGHIIN. 27 

Cet océan de meubles, d'inventions, de modes, d'œu- 
vres, de ruines, lui composait un poëme sans fin. Formes, 
couleurs, pensées, tout revivait là; mais rien de complet 
ne s*o0rait à l'ame. Le poète devait achever les croquis 
du grand peintre qui avait feit cette immense palette où 
les innombrables accidens de la vie humaine étaient jetés 
à profusion, avec dédain. Après s'être emparé du monde, 
après avoir contemplé des pays , des âges , des règnes , 
le jeune homme revint à des existences individuelles. Il 
se repersonnifia , s'empara des détails en repoussant la vie 
des nations comme trop accablante pour un seul homme. 

Là dormait un enlant en cire sauvé du cabinet de 
Ruysch, et cette ravissante créature lui rappelait les 
joies de son jeune âige. Au prestigieux aspect du pagne 
nrginal de quelque* jeune fille d'Ot^iti, sa brûlante ima- 
gination lui peignait la vie simple de la nature , la chaste 
nudité de la vraie pudeur, les délices de la paresse si na- 
turelle à l'homme , toute une destinée calme au bord d'un 
iiiisseau frais et rêveur, sous un bananier, qui dispensait 
une manne savoureuse, sans culture. 



28 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Mais tout-à-coup il devenait corsaire , et revêtait la ter- 
rible poésie empreinte dans le rôle de Lara , vivement ins- 
piré par les couleurs nacrées de mille coquillages, exalté par 
la vue de quelques madrépores qui sentaient le vai*ech , les 
algues et les oura^ians atlantiques. Admirant plus loin les 
délicates miniatures, les arabesques d'azur et d'or qui enri- 
chissaient quelque précieux missel manuscrit, il oubliait 
les tumultes de la mer. Mollement balancé dans une pensée 
de paix , il épousait de nouveau Fétude et la science , 
souhaitait la grasse vie des moines exempte de chagrins , 
exempte de plaisirs • et se couchait au fond d'une cellule 
en contemplant par sa fenêtre en ogive les prairies , les 
bois, les vignobles de son monastère. Devant quelques Te- 
niers , il endossait la casaque d'un soldat ou la misère d'un 
ouvrier ; il désirait porter le bonnet sale et enfumé des Fla- 
mands , s'enivrait de bière , jouait aux cartes avec eux , et 
souriait h une grosse paysanne d'attrayant embonpoint. Il 
grelottait en voyant une tombée de neige de Mieris , ou se 
battait en regardant un combat de Salvator-Rosa. Il caressait 
un tomhawk d'Illinois , et sentait le scalpel d'un Chérokée 
qui lui enlevait la • peau du crâne. Émerveillé à l'as- 
pect d'un rebec , il le confiait à la main d'une châtelaine , 
il écoutait sa romance mélodieuse en lui déclarant son 
amour , le soir , auprès d'une cheminée gothique , dans la 
pénombre où se perdait un regard de consentement. Il s'ac- 
crochait à toutes les joies , saisissait toutes les douleurs , 
s'emparait de toutes les formules d'existence en éparpillant 
si généreusement sa vie et ses sentimens sur les simulacres 
de cette nature plastique et vide , que le bruit de ses pas re- 
tentissait dans son ame comme le son lointain d'un autre 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 29 

monde , comme la nimeur de Paris arrive sur les tom^ de 
Notre-Dame. 

En montant Fescalier intériem* qui conduisait aux salles 
situées au premier étage , il vit des boucliers votifs , des pa- 
noplies , des tabernacles sculptés , des figures en bois pen- 
dues aux murs , posées sur chaque marche. Poursuivi par 
les formes les plus étrai^es , par des créations merveil- 
leuses assises sur les confins de la mort et de la vie , il mar^ 
chait dans les enchantemens d'un songe; enfin doutant 
de son existence , il était comme ces objets curieux , ni 
tout-à-fait mort, ni tout-à-fait vivant. Quand il entra dans les 
nouveaux magasins , le jour commençait à pâlir ; mais la 
fauniëre semblait inutile aux richesses resplendissantes d'or 
et d'argent qm s'y trouvaient entassées. Les plus coûteux 
caprices de dissipateurs morts sous des mansardes après 
avoir possédé plusieurs millions y étaient dans ce vaste bazar 
des folies humaines. Une écritoire payée cent mille fi'ancs 
et rachetée pour cent sous, gisait auprès d'une serrure 
à secret dont le prix aurait suffi jadis à la rançon d'un roi. 
Là , le génie humain apparaissait dans toutes les pompes de 
sa misère , dans toute la gloire de ses petitesses gigantes- 
ques. Une table d'ébène , véritable idole d'artiste , sculptée 
d'après les dessins de Jean Goujon et qui coûta jadis plu- 
sieurs années de travail , avait été peut-être acquise au prix 
du bois à brûler. Des coffrets précieux , des meubles Êdts 
par la main des fées, y étaient dédaigneusement amoncelés. 

— Vous avez des millions ici , s'écria le jeune homme en 
arrivant à la pièce qui terminait une immense enfilade d'ap- 
partemens dorés et sculptés par des artistes du siècle dernier. 

— Dites des milliards, répondit le gros garçon jouffiu. 



30 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Mais ce n'est rien encore ! Montez au troisième étage , et 
vous verrez ! 

L'inconnu suivit son conducteur et parvint à une qua- 
trième galerie où successivement passèrent devant ses 
yeux Ëitigués : plusieurs tableaux du Poussin , une sublime 
statue de Michel -Ange, quelques ravissans paysages de 
Claude Lorrain, un Gérard Dow qui ressemblait à une page 
de Sterne, des Rembrandt, des Murillo, des Velasquez 
sombres et colorés comme un poème de lord Byron ; puis 
des bas-reliefs antiques, des coupes d'agate, des onyx mer- 
veilleux ; enfin c'était des travaux à dégoûter du travail , 
des chefs-d'œuvre accumulés à faire prendre en haine les 
arts et à tuer l'enthousiasme. Il arriva devant une vierçe de 
Raphaël , mais il était las de Raphaël ; une figure de Cor- 
rège qui voulait un regard ne l'obtint même pas ; un vase 
inestimable en porphyre antique et dont les sculptures 
circulaires représentaient , de toutes les priapées romaines, 
la plus grotesquement licencieuse , délices de quelque Co- 
rinne , eut à peine un sourire. Il étouffait sous les débris 
de cinquante siècles évanouis, il était malade de toutes 
ces pensées humaines , assassiné par le luxe et les arts , op- 
pressé sous ces formes renaissantes qui, pareilles à des 
monstres enfantés sous ses pieds par quelque malin génie , 
lui livraient un combat sans fin. Semblable en ses caprices 
à la chimie moderne qui résume la création par un gaz , 
l'ame ne compose-t-elle pas de terribles poisons par la ra- 
pide concentration de ses jouissances , de ses forces ou de 
ses idées? Beaucoup d'hommes ne périssent-ils pas sous le 
foudroiement de quelque acide moral soudainement épandu 
dans leur être intérieur? 



ÉTUDES PHILOSOPmQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 31 

— Que contient cette boite , demanda-t-il en arrivant à 
un grand cabinet, dernier monceau de gloire, d'efforts 
humains, d'originalités, de richesses, parmi lesquelles il 
montra du doigt une grande caisse carrée , construite en 
acajou , suspendue à un clou par une chaîne d'argent. 

— Ah! monsieur en a la clef, dit le gros garçon avec un 
air de mystère. Si vous désirez voir ce portrait , je me ha- 
sarderai volontiers à le prévenir. 

— Vous hasarder! reprit le jeune homme. Votre maître 
est-il un prince ? 

— Mais, je ne sais pas, répondit le garçon. 

Ils se regardèrent pendant un moment aussi étonnés l'un 
que l'autre. L'apprenti interpréta le silence de l'inconnu 
comme un souhait , et le laissa seul dans le cabinet. 

Vous étes-vous jamais lancé dans l'immensité de l'espace 
et du temps , en lisant les œuvres géologiques de Guvier ? 
Emporté par son génie , avez-vous plané sur l'abîme sans 
bornes du passé , comme soutenu par la main d'un en- 
chanteur ? En découvrant de tranche en tranche , de couche 
en couche , sous les carrières de Montmartre ou dans les 
schistes de l'Oural , ces animaux dont les dépouilles fossi- 
lisées appartiennent à des civilisations antédiluviennes , 
l'ame est effrayée d'entrevoir des milliards d'années , des 
millions de peuples que la faible mémoire humaine , que 
l'indestructible tradition divine ont oubliés et dont la 
cendre , poussée à la surface de notre globe , y forme les 
deux pieds de terre qui nous donnent du pain et des fleurs. 
Cuvier n'est-il pas le plus grand poète de notre siècle ? Lord 
Byron a bien reproduit par des mots quelques agi- 
tations morales; mais notre immortel naturaliste a re- 



32 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

construit des mondes avec des os blanchis, a rebâti 
comme Cadmus des cités avec des dents, a repeuplé 
mille forêts de tous les mystères de la zoologie avec 
quelques firagmens de houille , a retrouvé des populations 
de géans dans le pied d'un mammouth. Ces figures se 
dressent, grandissent et meublent des régions en har- 
monie avec leurs statures colossales. Il est poète avec des 
chiffi^s, sublime en posant un zéro près d'un sept. Il 
réveille le néant sans prononcer des paroles grandement 
magiques ; il fouille une parcelle de gypse , y aperçoit une 
empreinte , et vous crie : — Voyez ! Soudain les marbres 
s'animalisent , la mort se vivifie , le monde se déroule ! 
Après d'innombrables dynasties de créatures gigantes- 
ques , après des races de poissons et des clans de mollus- 
ques, arrive enfin le genre humain, produit dégénéré 
d'un type grandiose, brisé peut-être par le Créateur. 
Echauffes par son regard rétrospectif, ces hommes ché- 
tifs , nés d'hier, peuvent fi*anchir le chaos , entonner un 
hymne sans limites et se configurer le passé de l'univers 
dans une sorte d'Apocalypse rétrograde. En présence de 
cette épouvantable résurrection due à la voix d'un seul 
homme , la miette dont l'usufruit nous est concédé dans 
cet infini sans nom , commun à toutes les sphères et que 
nous avons nommé le teups , cette minute de vie nous 
lait pitié. Nous nous demandons , écrasés que nous som- 
mes sous tant d'univers en ruines , à quoi bon nos gloires, 
nos haines , nos amours ; et si , pour devenir un point 
intangible dans l'avenir, la peine de vivre doit s'accepter? 
Déracinés du pi^ésent , nous sommes morts jusqu'à ce que 
notre valet de chambre entre et vienne nous dire : — Ma- 



ETUBES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 33 

dame la comtesse a répondu qu'elle attendait Monsieur. 
Les merveilles dont l'aspect venait de présenter au jeune 
hoDune toute la création connue, mirent dans son ame l'a- 
battement que produit chez le philosophe la vue scientifique 
des créations incomiues : il souhaita plus vivement que ja- 
mais de mourir, et tomha sur une chaise cunile en laissant 
errer ses regards à travers les fantasmagories de ce pano- 
rama du passé. Les tableaux s'illuminèrent, les têtes de 
vierge lui sourirent, et les statues se colorèrent d'une vie 
trompeuse. A la Ëivem* de t'ombre , et mises en danse par la 
fiévreuse tourmente qui fermentait dans son cerveau brisé, 
ces œuvres s'agitèrent et touritillonnèrent devant lut : cha- 
que magot lui jeta sa grimace , les yeux des personnages re- 
présentés dans les tableaux remuèrent en pétillant, cha- 
cune de ces formes frémit, sautilla, se détacha de sa place, 
gravement, l^rement, avec grâce ou brusquerie, selon 
ses mœurs, son caractère et sa contexture. Ce fut un mysté- 
rieux sabbat digne des fantaisies entrevues par le docteur 
Faust sur le Brocken. Mais, ces phénomènes d'optique 



34 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

enfentés par la fatigue , par la tension des forces ocu- 
laires ou par les caprices du crépuscule , ne pouvaient ef- 
frayer l'inconnu. Les terreurs de la vie étaient impuissantes 
sur une ame Èimiliarisée avec tes terreurs de la mort. 11 Ëi- 
vorisa même par une sorte de complicité railleuse lesbizar- 
reries de ce galvanisme moral dont les prodiges s'accou- 
plaient aux dernières pensées qui lui donnaient encore le 
sentiment de l'existence. Le silence régnait si profondément 
autour de lui, que bientôt il s'aventura dans une douce rêve- 
rie dont les impres^ons graduellement noires suivirent, de 
nuance en nuance et comme par ras^ie , les lentes dégrada- 
tions de la lumière. Une lueur prête à quitter le ciel ayant 
fait reluire un dernier reflet rouge en luttant contre la nuit , 
il leva la tête , vit un squelette à peine éclairé qui le montra 
du doigt, et pencha dubitativement le crâne de droite à gau- 
che , comme pour lui dire : — Les morts ne veulent pas en- 
core de toi ! 



En payant la main sur son front pour en chasser le 
sommeil , le jeune homme sentit distinctement un vent 
frais produit par je ne sais quoi de velu qui lui effleura tes 
joues , et frissonna. Les vitres ayant retenti d'un claque- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 35 

ment sourd, il pensa que cette froide caresse digne des mys- 
tères de la tombe lui avait été Êdte par quelque chauve-sou- 
ris. Pendant un moment encore, les vagues reflets du 
couchant lui permirent d'apercevoir indistinctement les fan- 
tômes par lesquels il était entouré ; puis toute cette nature 
morte s'abolit dans une même teinte noire. La nuit, l'heure 
de mourir était subitement venue. Il s'écoula , dès ce mo- 
ment , un certain laps de temps pendant lequel il n'eut au- 
cune perception claire des choses terrestres, soit qu'il se iïit 
enseveli dans une rêverie plus profonde, soit qu'il eût cédé 
à la somnolence provoquée par ses fatigues et par la multi- 
tude des pensées qui lui déchiraient le cœur. Tout-à-coup il 
crut avoir été appelé par une voix terrible et tressaillit 
comme lorsqu'au milieu d'un brûlant cauchemar nous som- 
mes précipités d'un seul bond dans les profondeurs d'un 
abîme. Il ferma les yeux , les rayons d'une vive lumière l'é- 
blouissaient, il voyait briller au sein des ténèbres une sphère 
rougeàlre dont le centre était occupé par un petit vieillard 
qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clarté d'une lampe. 
Il ne l'avait entendu ni venir, ni parler, ni se mouvoir. Cette 
apparition eut quelque chose de magique. L'homme le plus 
intrépide , surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute 
tremblé devant ce personnage extraordinaire qui semblait 
être sorti d'un sarcophage voisin. La singulière jeunesse qui 
animait les yeux immobiles de cette espèce de fantôme em- 
péchsdt l'inconnu de croire à des effets surnaturels ; néan- 
moins, pendant le rapide intervalle qui sépara sa vie som- 
nambulique de sa vie réelle , il demeura dans le doute philo- 
sophique recommandé par Descartes, et fut alors, malgré 
lui , sous la puissance de ces inexplicables hallucinations 




36 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

dont les mystères sont condamnés par notre fierté ou que 
notre science impuissante tache en vain d'analyser. 

Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre , vêtu d'une 
robe en velours noir, serrée autour de ses reins par un gros 
cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également 
noir laissait passer, de chaque côté de la figure , les longues 
mèches de ses cheveux blancs et s'appliquait sur le crâne 
de manière à rigidement encadrer le front. La robe enseve- 
lissait le corps comme dans un vaste linceul, et ne permet- 
tait de voir d'autre forme humaine qu'un visage étroit et 
pâle. Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur 
lequel on aurait posé une étofie et que le vieillard tenait en 
l'air pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de 
la lampe , ce visage aurait paru suspendu dans les airs. Une 
barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être 
bizarre, et lui donnait l'apparence de ces têtes judaïques qui 
servent de types aux artistes quand ils veulent représen- 
ter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolorées, 
si minces, qu'il fallait une attention particulière pour de- 
viner la ligne tracée par la bouche dans son blanc visage. 
Son lai^e front ridé , ses joues blêmes et creuses , la ri- 
gueur implacable de ses petits yeux verts , dénués de cils 
et de sourcils , pouvaient faire croire à l'inconnu que le 
Peseur d'or de Gérard Dow était sorti de son cadre. Une 
finesse d'inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses rides 
et par les plis circulaires dessinés sur ses tempes , accu- 
sait une science profonde des choses de la vie. Il était 
impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le 
don de surprendre les pensées au fond des cœurs les plus 
discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE -CHAGRIN. 37 

sagesses se résumaient snr sa ùxe froide^ comme les pro- 
ductions du monde entier se trouvaient accimiulées dans ses 
magasins poudreux; vous y auriez lu la tranquillité lucide 
d'un IMeu qui voit tout , ou la force oi^eilleuse d'un homme 
qui a tout TU. Un peintre am-ait, avec deux expressions 
diOerentes et en deux coups de pinceau , fait de cette 
f^ure une belle im^e du père Etemel ou le mas- 
que ricaneur de Méphisto{Aélès , car il se ti-ouvait tout 
ensemble une suprême puissance dans le front et de si- 
nistres railleries sur la bouche. En broyant toutes les pei- 



nes humaines sous un pouvoir inmiense , cet homme de- 
vait avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit 
en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère 
étrangère au monde et où il vivait seul , sans jouissances 
parce qu'il n'avait plus d'illusions, sans douleur parce qn'il 
ne connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait de- 
bout, immobile, inébranlable conmie une étoile au milieu 
d'un nuage de lumière ; ses yeux verts , pleins de je ne 
sais quelle malice cabne , semblaient éclairer le monde 
moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux. 
Tel fiit le spectacle étrange qui surprit le jeune homme 
au moment où il ouvrit les yeux , après avoir été bercé 



38 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

par des pensées de mort et de fantasques images. S'il 
demeura comme étourdi, s'il se laissa momentanément 
dominer par une croyance digne d'enfims qui écoutent 
les contes de leurs nourrices , il Êiut attribuer cette er- 
reur au voile étendu sur sa vie et sur son entendement 
par ses méditations , à l'agacement de ses nerfs irrités , 
au drame violent dont les scènes venaient de lui prodi- 
guer les atroces délices contenues dans un morceau d'o- 
pium. Cette vision avait lieu dans Paris , sur le quai Vol- 
taire , au dix-neuvième siècle , temps et lieux où la ma- 
gie devait être impossible. Voisin de la maison où le dieu 
de l'incrédulité française avait expiré, disciple de Gay- 
Lussac et d'Ârago, contempteur des tours de gobelets 
que font les hommes du pouvoir, l'inconnu n'obéissait 
sans doute qu'aux fascinations poétiques dont il avait ac- 
cepté les prestiges et aujLquelles nous nous prétons sou- 
vent comme pour fiiir de désespérantes vérités , comme 
pour tenter, la puissance de Dieu. Il trembla donc devant 
cette lumière et ce vieillard , agité par l'inexplicable pres- 
sentiment de quelque pouvoir étrange ; mais cette émotion 
était semblable à celle que nous avons tous éprouvée de- 
vant Napoléon , ou en présence de quelque grand homme 
brfllant de génie et revêtu de gloire. 

— Monsieur désire voir le portrait de Jésus-Christ peint 
par Raphaël? lui dit courtoisement le vieillard d'une voix 
dont la sonorité claire et brève avait quelque chose de 
métallique. Et il posa la lampe sur le fût d'une colonne 
brisée , de manière à ce que la boite brune reçût toute 
la clarté. 

Aux noms religieux de Jésus-Christ et de Raphaël, il 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 39 

échappa au jeune homme un geste de curiosité , sans doute 
attendu par le marchand qui fit jouer un ressort. Soudain, 
le panneau d'acajou glissa dans une rainure , tomba sans 
bruit et livra la toile à Fadmiration de l'inconnu. A l'as- 
pect de cette immortelle création, il oublia les Êmtaisies 
du magasin , les caprices de son sommeil , redevint homme , 
reconnut dans le vieillard une créature de chair, bien vi- 
vante, nullement fantasmagorique, et revécut dans le 
monde réel. La tendre sollicitude , la douce sérénité du 
divin visage influèrent aussitôt sur lui. Quelque parfum 
épanché des cieux dissipa les tortures infernales qui lui 
brûlaient la moelle des os. La tête du Sauveur des hommes 
paraissait sortir des ténèbres figurées par un fond noir , 
une auréole de rayons étincelait vivement autour de sa 
chevelure d'où cette lumière voulait sortir ; sous le front , 
sous les chairs, il y avait une éloquente conviction qui 
s'échappait de chaque trait par de pénétrantes effluves ; les 
lèvres vermeilles venaient de faire entendre la parole de 
vie, et le spectateur en cherchait le retentissement sacré 
dans les airs, il en demandait les ravissantes paraboles 
au silence , il l'écoutait dans l'avenir , la retrouvait dans 
les enseignemens du passé. L'Évangile était traduit par la 
simplicité calme de ces adoi^ables yeux où se réfiigiaient 
les âmes troublées , enfin sa religion se lisait tout entière 
en un suave et magnifique sourire qui semblait exprimer 
ce précepte où elle se résume : — Aimez-vous les uns les 
(mires ! Cette peinture inspirait une prière , recommandait 
le pardon , étouffidt l'égoïsme , réveillait toutes les vertus 
endormies. Partageant le privilège des enchantemens de 
la musique , l'œuvre de Raphaël vous jetait sous le charme 



40 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

impérieux des souvenirs , et son triomphe était complet , 
on oubliait le peintre. Le prestige de la lumière agissait 
encore sur cette merveille ; par momens , il semblait que 
la tête s'élevât dans le lointain , au sein de quelque nuage. 

— J'ai couvert cette toile de pièces d'or, dit froidement 
le marchand. 

— Eh bien ! il va Êdloir mourir, s'écria le jeune honune 
qui sortait d'une rêverie dont la dernière pensée l'avait 
ramené vers sa fatale destinée , en le faisant descendre , 
par d'insensibles déductions , d'une dernière espérance à 
laquelle il s'était attaché. 

— Ah! ah! j'avais donc raison de me méfier de toi, 
répondit le vieillard en saisissant les deux mains du jeune 
homme qu'il serra par les poignets dans l'une des sien- 
nes, comme dans un étau. 

L'inconnu sourit tristement de cette méprise et dit 
d'une voix douce : — Hé , Monsieur , ne craignez rien , 
il s'agit de ma vie et non de la vôtre. Pourquoi n'a- 
vouerai-je pas une innocente supercherie , reprit-il après 
avoir regardé le vieillard inquiet. En attendant la nuit , 
afin de pouvoir me noyer sans esclandre , je suis venu 
voir vos richesses. Qui ne pardonnerait ce dernier plai- 
sir à un homme de science et de poésie ? 

Le soupçonneux marchand examina d'un œil sagace le 
morne visage de son faux chaland tout en l'écoutant par- 
ler. Rassuré bientôt pai* l'accent de cette voix doulou- 
reuse , ou lisant peut - être dans ces traits décolorés les 
sinistres destinées qui naguère avaient fait frémir les 
joueurs , il lâcha les mains ; mais par un reste de suspi- 
cion qui révélait une expérience au moins centenaire , il 



ETUBES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 41 

étendit nonchalamment le bras vers un buffet comme 
pour s'appuyer , et dit en y prenant un stylet : — Êtes- 
vous depuis trois ans surnuméraire au trésor, sans y avoir 
touché de gratification ? 

L'inconnu ne put s'empêcher de sourire en Ëdsant un 
geste négatif. 

— Votre père vous a-t-il trop vivement reproché d'être 
venu au monde , ou bien étes-vous déshonoré ? 

— Si je voulais me déshonorer, je vivrais. 

— Avez-vous été sifflé aux Funambules , ou vous trou- 
vez-vous obligé de composer des fions fions pour payer 
le convoi de votre maîtresse ? N'auriez-vous pas plutôt la 
maladie de For, voulez-vous détrôner l'ennui? Enfin, 
quelle erreur vous engage à mourir? 

— Ne cherchez pas le principe de ma mort dans les 
raisons vulgaires qui commandent la plupart des suicides. 
Pour me dispenser de vous dévoiler des souflGrances inouïes 
et qu'il est difficile d'exprimer en langage humain, je 
vous dirai que je suis dans la plus profonde, la plus igno- 
ble , la plus perçante de toutes les misères. Et , ajouta- 
t-il d'un ton de voix dont la fierté sauvage démentait ses 
paroles précédentes, je ne veux mendier ni secours ni 
consolations. 

— Eh ! eh ! Ces deux syllabes que d'abord le vieillard 
fit entendre pour toute réponse ressemblèrent au cri 
d'une crécelle. Puis il reprit ainsi : — Sans vous forcer 
à m'implorer, sans vous faire rougir, et sans vous donner 
un centime de France, un parât du Levant, un tarain 
de Sicile , un heller d'Allemagne , une seule des sesterces 
ou des oboles de l'ancien monde ni une piastre du nou- 



42 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

veau ; sans tous offirir quoi que ce soit en or, aident , 
biUon , papier, billet , je veux vous &ire plus riche, plus 
puissant et plus con^déré que ne peut l'être un roi con- 
stitutionnel. 

Le jeune homme crat le TÎeillard en enfance , et resta 
comme engourdi , sans oser répondre. 

— Retournez-vous, dit le marchand en saiàssant tout- 
à-coup la lampe pour en diriger la lumière sur le mur qui 
foisait îace au portrait , et regardez cette Peau de Chagrin, 
ajouta-t-il. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 43 

Le jeune homme se leva brusquement et témoigna 
quelque surprise en apercevant au-dessus du siège où il 
s'était assis un morceau de chagrin accroché sur le mur 
et dont la dimension n'excédait pas celle d'une peau de 
renard; mais par un phénomène inexplicable au pre- 
mier abord , cette peau projetait au sein de la profonde 
obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lu- 
mineux, que vous eussiez dit d'une petite comète. Le jeune 
incrédule s'approcha de ce prétendu talisman qui devait 
le préserver du malheur , et s'en moqua par une phrase 
mentale. Cependant animé d'une cmîosité bien légitime, 
il se pencha pour la regarder alternativement sous toutes 
les &ces , et découvrit bientôt une cause naturelle à 
cette singulière lucidité : les grains noirs du chagrin étaient 
si soigneusement polis et si bien brunis, les rayures capri- 
cieuses en étaient si propres et si nettes que , pareilles à 
des &cettes de grenat, les aspérités de ce cuir oriental for- 
msûent autant de petits foyers qui réfléchissaient vivement 
la lumière ; il démontra mathématiquement la raison dé ce 
phénomène au vieillard qui , pour toute réponse , sourit 
avec malice. Ce sourire de supériorité fit croire au jeune 
savant qu'il était dupe en ce moment de quelque charla- 
tanisme, il ne voulut pas emporter une énigme de plus 
dans la tombe , et retourna promptement la peau comme 
un en&nt pressé de connaître les secrets de son jouet 
nouveau. 

— Ah ! ah ! s'écria-t-il , voici l'empreinte du sceau que 
les Orientaux nomment le cachet de Saiomon. 

— Vous le connaissez donc, demanda le marchand 
dont les narines laissèrent passer deux ou trois boufifêes 



44 ETUDES SOaALES, DEUXIEME PARTIE. 

d'air qui peignirent plus d'idées que n'en pouvaient ex- 
primer les plus énergiques paroles. 

— Existe-t-il au monde un homme assez simple pour 
croire à cette chimère , s'écria le jeune homme piqué 
d'entendre ce rire muet et plein d'amëres dérisions. Ne 
savez-YOus pas , ajouta-t-il , que les superstitions de l'O- 
rient ont consacré la forme mystique et lés caractères 
mensongers de cet emblème qui représente une puissance 
fabuleuse. Je ne crois pas devoir être plus taxé de niai- 
serie dans cette circonstance , que si je parlais des Sphinx 
ou dès Griffons, dont l'existence est en quelque sorte 
scientifiquement admise. 

— Puisque vous êtes un orientaliste , reprit le vieillard , 
peut-èti'e lirez-vous cette sentence. 

Il apporte la lampe près du talisman que le jeune hoimne 
tenait à l'envers , et lui fit apercevoir des caractères in- 
crustés dans le tissu cellulaire de cette peau merveilleuse, 
conmie s'ils eussent été produits par l'animal auquel elle 
avait jadis appartenu. 

— J'avoue^ s'écria rincomiu, que je ne devine guère 
le procédé dont on ise sera servi pour graver si profon- 
dément ces lettres sur la peau d'un onagre. 

Et , se retournant avec vivacité vers les tables chargées 
de curiosités , ses yeux pararent y chercher quelque chose. 

— Que voulez-vous ? demanda le vieillard. 

— Un instrument pour trancher le chagrin , afin de voir 
si les lettres y sont empreintes ou incrustées. 

Le vieillard présenta son stylet à l'inconnu , qui le prit 
et tenta d'entamer la peau à l'endroit où les paroles se 
trouvaient écrites ; mais quand il eut enlevé une légère 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 45 

couche de cuir , les lettres y reparurent si nettes et tel- 
lement conformes à celles qui étaient imprimées sur la 
surface , que , pendant un moment , il crut n'en avoir rien 
ôté. 



— L'industrie du Levant a des secrets qui lui sont rëel- 
' lement particuliers , dit-il en regardant la sentence orien- 
tale avec une sorte d'inquiétude. 

— Oui , répondit le vieillard , il vaut mieux s'en pren- 
dre aux hommes qu'à Ueu ! 



46 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Les paroles mystérieuses étaient disposées de la ma- 
nière suivante. 





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6^1 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 4' 



Ce qui voulait dire en firançais : 



SI TU ME POSSËDES , TU POSSÉINEItAS TOUT. 
MAIS TA YIE M'APPâBTIENDRA. DIEU L'A 

voulu ainsi, désire, et tes désirs 

seront accomplis. mais règle 

tes souhaits sur ta vie. 

elle est la. a chaque 

vouloir je décroîtrai 

comme tes jours. 

me veux-tu? 

prends. dieu 

t'exaucera. 

soit! 




— Ah , vous lisez couramment le sanscrit , dit le vieil- 
lard. Peut-être avez-vous voyagé en Perse ou dans le Ben- 
gale? 

— Non y Monsieur , répondit le jeune homme en tàtant 
avec curiosité cette peau symbolique , assez semblable à 
une feuille de métal par son peu de flexibilité. 

Le vieux marchand remit la lampe sur la colonne où 
il l'avait prise , en lançant au jeune homme un regard 
empreint d'une froide ironie qui semblait dire : Il ne pense 
déjà plus à mourir. 

— Est-ce une plaisanterie, est-ce un mystère? demanda 
le jeune inconnu. 

Le vieillard hocha de la tête et dit gravement : — Je 
ne saurais vous répondre. J'ai offert le terrible pouvoir 



48 ETUDES SOGULES, DEUXIEME PARTIE. 

que donne ce talisman , à des hommes doués de plus 
d'énergie que vous ne paraissez en avoir ; mais tout en 
se moquant de la problématique influence qu'il devait 
exercer sur leurs destinées futures , aucun n a voulu se 
risquera conclure ce contrat si étalement proposé par je 
ne sais quelle puissance. Je pense comme eux , j'ai douté, 
je me suis abstenu , et... 

— Et vous n'avez pas même essayé ! dit le jeune homme 
en l'interrompant. 

— ^Essayer, reprit le vieillard. Si vous étiez sur lacolonnede 
la place Vendôme, essaieriez-vous de vous jeter dans les airs? 
Peut-on arrêter le cours de la vie ? L'homme a-t-il jamais pu 
scinder la mort ? Avant d'entrer dans ce cabinet , vous aviez 
résolu de vous suicider ; mais tout-à-coup un secret vous 
occupe et vous distrait de mourir. En&nt ! Chacun de vos 
jours ne vous offrira-t-il pas une énigme plus intéressante 
que ne l'est celle-ci. Écoutez - moi. J'ai vu la cour Ucen- 
cieuse du régent. Ck>mme vous , j'étais alors dans la misère , 
j'ai mendié mon pain; néanmoins j'ai atteint l'âge de 
cent deux ans , et suis devenu millionnaire : le malheur 
m'a donné la fortune , l'ignorance m'a instruit. Je vais 
vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie 
humaine. L'homme s'épuise par deux actes instinctivement 
accomplis qui tai*issent les sources de son existence. Deux 
verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux 
causes de mort : vouLom et pouvom. Entre ces deux termes 
de l'action humaine , il est une autre formule dont s'em- 
parent les sages y et je lui dois le bonheur et ma longé- 
vité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit; mais 
SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 49 

état de calme. Ainâ, le désir ou le vouloir est mort 
en moi , tué par la pensée j le mouvement ou le pou- 
voir s'est résolu par le jeu naturel de mes organes; en 
deux mots , j'ai placé ma vie , non dans le cœur qui 
se brise , non dans les sens qui s'émoussent , mais dans 
le cerveau qui ne s'use pas et survit à tout. Rien d'ex- 
cessif n'a froissé ni mon ame ni mon corps. Cependant , 
j'ai vu le monde entier : mes pieds ont foulé les plus 
hautes montagnes de l'Asie et de l'Amérique, j'ai appris 
tous les langages humains et j'ai vécu sous tous les régimes ; 
j'ai prêté mon argent à un Chinois en prenant pour gage 
le corps de son père , j'ai dormi sous la tente de l'Arabe 
sur la foi de sa parole , j'ai signé des contrats dans toutes 
les capitales européennes , et j'ai laissé sans crainte mon or 
dans le wigham des sauvages , enfin j'ai tout obtenu parce 
que j'ai tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de voir. 
Voir, n'est-ce pas savoir ? Oh ! savoir, jeune homme, n'est- 
ce pas jouir intuitivement , n'est-ce pas découvrir la sub- 
stance même du fait et s'en emparer essentiellement? Que 
reste-t-il d'une possession matérielle? une idée. Jugez alors 
combien doit être belle la vie d'un homme qui , pouvant 
empreindre toutes les réalités dans sa pensée, transporte en 
son ame les sources du bonheur, en extrait mille voluptés 
idéales dépouillées des souillures terrestres. La pensée est 
la clef de tous les trésors , elle procure les joies de l'avare 
sans donner ses soucis. Aussi ai-je plané sur le monde où 
mes plaisirs ont toujours été des jouissances intellectuelles. 
Mes débauches étaient la contemplation des mers, des 
peuples , des forêts, des montagnes ! J'ai tout vu , mais 
tranquillement, sans fatigue ; je n'ai jamais rien désiré, j'ai 



M ÉTUDES SOCIALES , DEUXIÈME PARTIE. 

tout attendu , je me suis promené dans Funivers comme dans 
le jardin d'une habitation qui m'appartenait. Ce que les 
hommes appellent chagrins , amours , ambition , revers , 
tristesse , sont pour moi des idées que je change en rêve- 
ries; au lieu de les sentir, je les exprime, je les traduis; 
au lieu de leur laisser dévorer ma vie , je les dramatise , 
je les développe, je m'en amuse comme de romans que je 
lirais par une vision intérieure. N'ayant jamais lassé mes 
organes, je jouis encore d'une santé robuste; mon ame ayant 
hérité de toute la force dont je n'abusais pas , cette tête 
est encore mieux meublée que ne le sont mes magasins. 
Là , dit-il en se frappant le front , là sont les vrais millions. 
Je passe des journées délicieuses en jetant un regard in- 
telligent dans le passé, j'évoque des pays entiers , des sites , 
des vues de l'Océan , des figures historiquement belles ! 
J'ai un sérail imaginaire où je possède toutes les femmes 
que je n'ai pas eues. Je revois souvent vos guerres , vos 
révolutions et je les juge. Oh! comment préférer de fébriles, 
de légères admirations pour quelques chairs plus ou moins 
colorées , pour des formes plus ou moins rondes ! com- 
ment préférer tous les désastres de vos volontés trompées, 
à la Êiculté sublime de faire comparaître en soi l'uni vei*s , 
au plaisir immense de se mouvoir sans être garrotté par 
les liens du temps ni par les entraves de l'espace , au plai- 
sir de tout embrasser, de tout voir, de se pencher sur le 
bord du monde pour interroger les autres sphères , pour 
écouter Dieu ! Ceci , dit-il d'une voix éclatante en mon- 
trant la Peau de chagrin, est le pouvoir et le vouloir 
réunis , là sont vos idées sociales , vos désirs excessifs , 
vos intempérances , vos joies qui tuent , voà douleurs qui 



ÉTUDES PHILOSOPfflQUES , LÀ PEAU DE CHAGRIN. 51 

font trop vivre , car le mal n'est peut-être qu un violent 
plaisir : qui pourrait déterminer le point où la volupté de- 
vient un mal et celui où le mal est encore la volupté ? 
les plus vives lumières du monde idéal ne caressent-elles 
pas la vue , tandis que les plus douces ténèbres du monde 
physique la blessent toujours ; le mot de Sagesse ne vient- 
il pas de savoir ? et qu'est-ce que la folie , sinon l'excès 
d'un vouloir ou d'un pouvoir ? 

— Eh bien , oui ! je veux vivre avec excès , dit l'in- 
connu en saisissant la Peau de chagrin. 

— Jeune homme, prenez garde, s'écria le vieillard avec 
une incroyable vivacité. 

— J'avais résolu ma vie par l'étude et par la pensée , 
mais elles ne m'ont même pas nourri , répliqua l'inconnu. 
Je ne veux être la dupe ni d'une prédication digne de 
Swedenboi^ , ni de votre amulette orientale , ni des cha- 
ritables efforts que vous Eûtes , monsieur, pour me retenir 
dans un monde où mon existence est désormais impos- 
sible. Voyons? ajouta-t-il en serrant le talisman d'une 
main convulsive et regardant le vieillard. Je veux un dîner 
royalement splendide , quelque bacchanale digne du siècle 
où tout s'est, dit -on, perfectionné! Que mes convives 
soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jus- 
qu'à la folie ! Que les vins se succèdent toujours phis in- 
cisifs, plus pétillans, et soient de force à nous enivrer 
pour trois jours. Que la nuit soit parée de fenunes ar- 
dentes ! Je veux que la Débauche en délire et rugissante 
nous emporte dans son char à quatre chevaux , par delà 
les bornes du monde , pour nous verser sur des plages in- 
connues : que les âmes montent dans les cieux ou se 



52 ETUDES SOCIALES, DEUXEME PARTIE. 

plongent dans la boue , je ne sais si , alors , elles s'élèvent 
ou s'abaissent ; peu m'importe ! Donc je commande à ce 
pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une 
joie. Oui , j'ai besoin d embrasser les plaisirs du ciel et de 
la terre dans une dernière étreinte pour en mourir. Aussi 
souhaité -je et des priapées antiques après boire, et des 
chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des bai- 
sers sans fin dont le bruit passe sur Paris comme un craque* 
ment d'incendie , y réveille les époux et leur inspire une 
ardeur cuisante qui rajeunisse même les septuagénaires ! 

Un éclat de rire parti de la bouche du petit vieillard , 
retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruisse- 
ment de l'enfer , et l'interdit si despotiquement qu'il se 
tut. 

— Croyez-vous , dit le marchand , que mes planchers 
vont s'ouvrir tout-à-coup pour donner passage à des tables 
somptueusement servies et à des convives de l'autre monde ? 
Non , non , jeune étourdi. Vous avez signé le pacte. Tout 
est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement 
satisfaites , mais aux dépens de votre vie. Le cercle de 
vos jours figuré par cette peau se resserrera suivant la 
force et le nombre de vos souhaits , depuis le plus léger 
jusqu'au plus exorbitant. Le brachmane auquel je dois 
ce talisman m'a jadis expliqué qu'il s'opérerait un mysté- 
rieux accord entre les destinées et les souhaits du posses- 
seur. Votre premier désir est vulgaire, je pourrais le 
réaliser ; mais j en laisse le soin aux événemens de votre 
nouvelle existence. Après tout, vous vouliez mourir? hé 
bien , votre suicide n'est que retardé ! 

L'inconnu, surpris et presque irrité de se voir toujours 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. Ô3 

plaisante par ce angulier vieillard dont Fintention demi- 
philantropique lui parut clairement démontrée dans cette 
dernière raillerie , s'écria : — Je verrai bien , monsieur, si 
ma fortune changera pendant le temps que je vais mettre à 
franchir la laideur du quai. Mais si vous ne vous moquez 
pas d'un malheureux , je désire , pour me venger d'un si 
fiaital service , que vous tombiez amoureux d'une danseuse ! 
Vous comprendrez alors le bonheur d'une débauche , et 
peut-être deviendrez-vous prodigue de tous les biens que 
vous avez si philosophiquement ménagés. 

11 sortit sans entendre un grand soupir que poussa le 
vieillard , traversa les saUes et descendit les escaliers de 
cette maison , suivi par le gros garçon joufflu qui voulut 
vainement l'éclairer , il courait avec la prestesse d'un vo- 
leur pris en flagrant délit. Aveuglé par une sorte de dé- 
lire , il ne s'aperçut même pas de l'incroyable ductilité de 
la Peau de chs^in , qui , devenue souple comme un gant , 
se roula sous ses doigts frénétiques et put entrer dans la 
poche de son habit où il la mit presque machinalement. 
En s'élançant de la porte du magasin sur la chaussée , il 
heurta trois jeunes gens qui se tenaient bras dessus bras 
dessous. 

— Animal! 

— ImbécOe! 

Telles forent les gracieuses interpellations qu'ils échan- 
gèrent. 

— £h ! c'est Raphaël. 

— Ah bien ! nous te cherchions. 

— Quoi ! c'est vous. 

Ces trois phrases amicales succédèrent à l'injure , aus- 



54 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

sitôt que la clarté d'un réveriièTe balancé par le vent 
frappa les visites de ce groupe étonné. 

— Mon cher ami , dit à Raphaël le jeune homme qu'il 
avait Ëiilli renverser, tu vas venir avec nous. 

— ■ De quoi s'a^til donc? 

— Avance toujours , je te conterai l'affeire en marchant. 
De force ou de bonne volonté, Raphaël liit entouré 

de ses amis qui , l'ayant enchaîné par les bras dans leur 
joyeuse bande , rentratnèrent vers le Pontnles-Arts. 



— Mon cher, dit l'orateur en continuant, nous soomies 
à ta poursuite depuis une semaine environ. A ton respec- 
table hôtel Saint<^entin, dont par parenthèse l'ense^e 
inamovible oiïre des lettres toujours alternativement noires 
et rouges comme au temps de J.-J. Rousseau , ta Léonarde 
nous a dit que tu étais parti pour la campï^e au mois 
de juin. Cependant , nous n'avions certes pas l'air de gens 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 55 

d'argent , huissiers , créanciers , gardes du conunerce , etc. 
N'importe ! Rastignac t'avait aperçu la veille aux Bouffons, 
nous avons repris courage , et mis de l'amour-propre à 
découvrir si tu te perchais sur les arbres des Champs- 
Elysées, si tu allais coucher pour deux sous dans ces 
maisons philantropiques où les mendians dorment ap- 
puyés sur des cordes tendues, ou si plus heureux ton 
bivouac n'était pas établi dans quelque boudoir. Nous ne 
t'avons rencontré nulle part , ni sur les écrous de Sainte- 
Pélagie, ni sur ceux de la Force ! Les ministères , l'Opéra, 
les maisons conventuelles , cafés , bibliothèques , listes de 
préfète, bureaux de journalistes, restaurans, foyers de 
théâtre , bref, tout ce qu'il y a dans Paris de bons et de 
mauvais lieux ayant été savamment explorés , nous gémis- 
sions sur la perte d'un homme doué d'assez de génie pour 
se Eure également chercher à la cour et dans les prisons. 
Nous parlions de te canoniser comme un héros de juiUet ! 
et , ma parole d'honneur , nous te regrettions. 

En ce moment, Raphaël pateait avec ses amis sur le 
Pont-des-Arte d'où , sans les écouter, il regardait la Seine 
dont les eaux mugissantes répétaient les lumières de Paris. 
Au-dessus de ce fleuve dans lequel il voulait se précipiter 
naguère , les prédictions du vieillard étaient accomplies , 
l'heure de sa mort se trouvait déjà fatalement retardée. 

— Et , nous te regrettions vraiment ! dit son ami poursui- 
vant toujours sa thèse. Il s'agit d'une combinaison dans la- 
quelle nous te comprenions en ta qualitéd'homme supérieur, 
c'est-à-dire d'homme qui sait se mettre au-dessus de tout. 
L'escamotage de la muscade constitutionnelle sous le gobelet 
royal se fait aujourd'hui , mon cher, plus gravement que 



56 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

jamais. L'infâme Monarchie renversée par l'héroïsme po- 
pulaire était une femme de mauvaise vie avec laquelle 
on pouvait rire et banqueter ; mais la Patrie est une épouse 
acariâtre et vertueuse dont il nous &ut accepter, bon 
gré j mal gré , les caresses compassées. Or donc , le pou- 
voir s'est transporté , comme tu sais , des Tuileries chez 
les journalistes , de même que le budget a changé de quar- 
tier, en passant du Êiubourg Saint-Germain à la Chaussée- 
d'Antin. Mais , voici ce que tu ne sais peut-être pas ! Le 
gouvernement , c'est-à-dire l'aristocratie de banquiers et 
d'avocats qui font aujourd'hui de la patrie comme les 
prêtres Êdsaient jadis de la monarchie , a senti la néces- 
sité de mystifier le bon peuple de France avec des mots 
nouveaux et de vieiUes idées , à l'instar des philosophes de 
toutes les écoles et des hommes forts de tous les temps. Il 
s'agit donc de nous inculquer une opinion royalement 
nationale , en nous prouvant qu'il est bien plus heureux 
de payer douze cents millions trente-trois centimes à la 
patrie représentée par messieurs tels et tels, que onze 
cents millions neuf centimes à un roi qui disait moi au 
Ueu de dire nous. En un mot , un journal armé de deux ou 
trois cents bons mille francs vient d'être fondé dans le 
but de faire une opposition qui contente les mécontens , 
sans nuire au gouvernement national du roi-citoyen. Or, 
comme nous nous moquons de la Uberté autant que du 
despotisme , de la religion aussi bien que de l'incrédulité ; 
que pour nous la patrie est une capitale où toutes les 
idées s'échangent , où tous les jours amènent de succu- 
lens dîners , de nombreux spectacles , où fourmiUent de 
licencieuses prostituées , des soupers qui ne finissent que 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 57 

le lendemain , des amours qui vont à l'heure comme les 
citadines; que P^is sera toujours la plus adorable de 
toutes les patries ! la patrie de la joie , de la liberté , de 
l'esprit , des jolies femmes , des mauvais sujets , du bon 
vin 9 et où le bâton du pouvoir ne se fera jamais trop 
sentir, puisque l'on est près de ceux qui le tiennent. 

Nous , véritables sectateurs du dieu Méphistophélès ! 

Avons entrepris de badigeonner l'esprit public , de rha- 
biller les acteurs, de clouer de nouvelles planches à la 
baraque gouvernementale, de médicamenter les doctri- 
naires , de recuire les vieux républicains , de réchampir 
les bonapartistes et de ravitaiUer les centres , pourvu qu'il 
nous soit permis de rire in petto des rois et des peuples , 
de ne pas être le soir de notre opinion du matin , et de passer 
une joyeuse vie à la Panurge ou more orientali ^ couchés 
sur de moelleux coussins. Nous te destinions les rênes de 
cet empire macaronique et burlesque , ainsi nous t'em- 
menons de ce pas au dîner donné par le fondateur dudit 
journal , un banquier retiré qui , ne sachant que faire de 
son or, veut le changer en esprit. Tu y seras accueilli 
comme un frère, nous t'y saluerons roi de ces esprits 
frondeurs que rien n'épouvante et dont la perspicacité 
découvre les intentions de l'Autriche , de l'Angleterre ou 
de la Russie , avant que la Russie , l'Angleterre ou TAu- 
triche n'aient des intentions ! Oui , nous t'instituerons le 
souverain de ces puissances intelligentes qui fournissent 
au monde les Mirabeau, les Talleyrand, les Pitt, les 
Mettemich , enfin tous ces hardis Crispins qui jouent en- 
tre eux les destinées d'un empire comme les hommes 
vulgaires jouent leur kircken-waser aux dominos. Nous 



58 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

t'avons donné pour le plus intrépide compagnon qui ja- 
mais ait étreint corps à corps la Débauche , ce monstre 
admirable avec lequel veulent lutter tous les esprits forts ! 
Nous avons même afiGirmé qu'il ne t'a pas encore vaincu. 
J'espère que tu ne feras pas mentir nos éloges. Taillefer, 
notre Amphitryon^ nous a promis de surpasser les étroites 
saturnales de nos petits Lucullus modernes. Il est assez 
riche pour mettre de la grandeur dans les petitesses , de 
l'él^ance et de la grâce dans le vice. Entends-tu , Ra- 
phaël , lui demanda l'orateur en s'interrompant. 

— Oui , répondit le jeune homme moins étonné de 
l'accomplissement de ses souhaits que surpris de la ma- 
nière naturelle par laquelle les événemens s'enchainaiait; 
et, quoiqu'il lui fut impossible de croire k une influence 
magique , il admirait les hasards de la destinée humaine. 

— Mais tu nous dis oui , comme si tu prisais à la mort 
de ton grand-père , lui répliqua l'un de ses voisins. 

— Ah ! reprit Raphaël avec un accent de naïveté qui 
fit rire ces écrivains , l'espoir de la jeune France , je peu- 
sais , mes amis , que nous voilà près de devenir de bien 
grands coquins ! Jusqu'à présent nous avons £sdt de l'im- 
piété entre deux vins , nous avons pesé là vie étant ivres , 
nous avons prisé les hommes et les choses en digérant ; 
viciées du &it , nous étions hardis en paroles ; mais mar- 
qués maintenant par le fer chaud de la politique , nous 
allons entrer dans ce grand bagne et y perdre nos illu- 
sions. Quand on ne croit plus qu'au diable ^ il est per- 
mis de regretter le paradis de la jeunesse , le temps d'in- 
nocence où nous tendions dévotement la langue à un 
bon prêtre, pour recevoir le sacré corps de notre Sei- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 59 

gneur Jésus-Christ. Ah ! mes bons amis , si nous avons 
eu lant de plaisir à commettre nos premiers péchés, c'est 
que nous avions des remords pour les embellir et leur 
donner du piquant , de la saveur ; tandis que mainte- 
nant.... 

— Oh ! maintenant , reprit te premier interiocuteur, il 
nous reste.... 

— Quoi , dit un autre. 

— Le crime.... 

— Voilà un mot qui a toute la hauteur d'une potence 
et toute la profondeur de la Seine , répliqua Raphaël. 

— Oh! tu ne m'entends pas. Je parle des crimes politi- 
ques. Depuis ce matin , je n'envie qu'une existence , 
celle des conspirateurs. Demain , je ne sais si ma fonlai- 
sie durera toujours , mais ce soir la vie pâle de notre ci- 
vilisation, tmie comme la rainure d'un chemin de fer, 
fait bondir mon cœur de dégoût ! Je suis épris de pas- 
son pour les malheurs de la déroute de Moscou, pour les 
émotions du Corsaire rouge et pour l'existence des contre- 
bandiers. Puisqu'il n'y a plus de Chailreux en France, 



60 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

je voudrais au moins un Botany-bay, une espèce d'infir- 
merie destinée aux petits lords Byrons , qui , après avoir 
chiffonné la vie comme une serviette après dîner, n'ont 
plus rien à faire qu'à incendier leur pays , se brûler la 
cervelle , conspirer pour la république ou demander la 
guerre.. •• 

— Emile , dit avec feu le voisin de Raphaël à l'inter- 
locuteur, foi d'homme, sans la révolution de juillet, je 
me Êdsais prêtre pour aller mener une vie animale au 
fond de quelque camps^e, et... 

— Et tu am'ais lu le bréviaire tous les jours ? 

— Oui. 

— Tu es un fat. 

— Nous lisons bien les journaux. 

— Pas mal , pour un journaliste ! Mais , tais-toi , nous 
marchons au milieu d'une masse d'abonnés. Le journa- 
lisme , vois-tu ? c'est la religion des sociétés modernes , 
et il y a progrès. 

— Comment? 

— Les pontifes ne sont pas tenus de croire , ni le peu- 
ple non plus. 

En devisant ainsi, comme de braves gens qui sa- 
vaient le De Viris illustribus depuis longues années, ils 
arrivèrent à un hôtel de la rue Joubert. 

Emile était un auteur qui avait conquis plus de gloire 
dans ses chutes que les autres n'en recueillent de leurs 
succès. Hardi dans ses compositions , plein de verve et 
de moixiant, il possédait toutes les qualités que compor- 
taient ses défauts. Franc et rieur , il disait en face mille 
épigrammes à un ami , qu'absent , il défendait avec cou- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 61 

rage et loyauté. Il se moquait de tout, même de son ave- 
nir. Toujours dépourvu d'ai^ent, il restait, comme 
tous les hommes de quelque portée , plongé dans une 
inexprimable paresse, jetant un livre dans un mot au 
nez de gens qui ne savaient pas mettre un mot dans leurs 
livres. Prodigue de promesses qu'il ne réalisait jamais, il 
s'était fait de sa fortune et de sa gloire un coussin pour 
dormir , courant ainsi la chance de se réveiller vieux à 
l'hôpital. D'ailleurs , ami jusqu'à l'échafaud , fanfaron de 
cynisme ej. simple comme un en&nt , il ne travaillait que 
par boutade ou par nécessité. 

— Nous allons taire , suivant l'expression de maître Al- 
rofribas, im fameux tronçon de chiere lie, dit-il à Ra- 
phaël en lui montrant les caisses de fleurs qui embau- 
maient et verdissaient les escaliers. 



62 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIÈME PARTIE. 

— J'aime les porches bien chauffés et garnis de riches 
tapis y répondit Raphaël. Le luxe dès le péristyle est rare 
en France. Ici , je me sens renaître. 

— Et là-haut nous allons boire et rire encore une fois , 
mon pauvre Raphaël. Âh ça ! reprit-il , j'espère que nous 
serons les vainqueurs et que nçus marcherons sur toutes 
ces tétes-là. Puis, d'un geste moqueur, il lui montra les 
convives en entrant dans un salon qui resplendissait de do- 
rures, de lumières, et où ils fiirent aussitôt accueillis par les 
jeunes gens les plus remarquables de P^is. L'un venait 
de révéler un talent neuf, et de rivaliser par son pre- 
mier tableau avec les gloires de la peinture impériale. 
L autre avait hasardé la veille un livre plein de ver- 
deur, empreint d'une sorte de dédain littéraire et qui 
découvrait à l'école moderne de nouvelles routes. Plus 
loin , un statuaire dont la figure pleine de rudesse accu- 
sait quelque vigoureux génie , causait avec un de ces froids 
railleurs qui , selon l'occurrence , tantôt ne veulent voir 
de supériorités nulle part , et tantôt en reconnaissent par- 
tout. Ici , le plus spirituel de nos caricaturistes à l'œil 
malin , à la bouche mordante , guettait les épigrammes 
pour les traduire à coups de crayon. Là , ce jeune et au- 
dacieux écrivain, qui mieux que personne distillait la 
quintessence des pensées politiques, ou condensait en 
se jouant l'esprit d'un écrivain fécond , s'entretenait avec 
ce poète dont les écrits écraseraient toutes les œuvres 
du temps présent , si son talent avait la puissance 
de sa haine. Tous deux essayaient de ne pas dire la 
vérité et de ne pas mentir, en s'adressant de douces flat- 
teries. Un musicien célèbre consolait en si bémol et d'une 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. G3 

voix moqueuse un jeune homme politique récemment 
tombé de la tribune sans se Êdre aucun mal. De jeunes 
auteurs sans style étaient auprès de jeunes auteurs sans 
idées, des prosateurs pleins de poésie près de poètes 
prosaïques. Voyant ces êtres incomplets y un pauvre saint- 
simonien , assez naïf pour croire à sa doctrine , les ac- 
couplait avec charité , voulant sans doute les transformer 
en religieux de son ordre. Enfin , il s'y trouvait deux ou 
trois de ces savans, destinés à mettre de l'azote dans la 
conversation , et plusieurs vaudevillistes prêts à y jeter 
de ces lueurs éphémères , qui semblables aux étincelles 
du diamant, ne donnent ni chaleur ni lumière. Quel- 
ques hommes à paradoxes , riant sous cape des gens qui 
épousent leurs admirations ou leurs mépris pour les 
hommes et les choses , Ëdsaient déjà de cette poUtique à 
double tranchant avec laquelle ils conspirent contre tous 
les systèmes, sans prendre parti pour aucun. Le jugeur^ 
qui ne s'étonne de rien , qui se mouche au milieu d*une 
cavatine aux Bouffons , y crie brava avant tout le monde , 
et contredit ceux qui préviennent son avis, était là, cher- 
chant à s'attribuer les mots des gens d'esprit. Parmi ces 
convives, cinq avaient de l'avenir, une dizaine devait 
obtenir quelque gloire viagère ; quant aux autres , ils pou- 
vaient comme toutes les médiocrités se dire le fa- 
meux mensonge de Louis XVIII : Union et Oubli. L'Am- 
phitryon avait la gaité soucieuse d'un homme qui dépense 
deux mille écus ; de temps en temps ses yeux se diri- 
geaient avec impatience vers la porte du salon, en ap* 
pelant celui des convives qui se faisait attendre. Bientôt 
apparut un gros petit homme qui fut accueilli par une 



64 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

flatteuse rumeur, c'était le notaire qui, le matin même, 
avùt achevé de créer le journal. 



Un valet-de-chambre vêtu de noir vint ouvrir les por- 
tes d'une vaste salle à manger , où chacun alla sans cé- 
rémonie reconnaître sa place autour d'une table im- 
mense. Avant de quitter les salons, Raphaël y jeta un 
dernier coup d'œil. Son souhût était certes bien com- 
plètement réalisé : la soie et l'or tapissaient les apparte- 
mens, de riches candélabres supportant d'innombrables 
bougies faisaient briller les plus légers détails des frises 
dorées, les délicates ciselures du bronze et les somp- 
tueuses couleurs de l'ameublement; les fleurs rares de 
quelques jardinières arlistement construites avec des bam- 
bous répandaient de doux parfums; les draperies res- 



ÉTUDES PHILOSOPfflQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 65 

piraient une élégance sans prétention; il y avait en 
tout je ne sais quelle grâce poétique dont le prestige 
devait agir sur l'imagination d'un homme sans argent. 

— Cent mille livres de rente sont un bien joli commen- 
taire du catéchisme et nous aident merveilleusement à 
mettre la morale en action I dit-il en soupirant. Oh ! oui , 
ma vertu ne va guère à pied. Pour moi, le vice c'est une 
mansarde , un habit râpé, un chapeau gris en hiver, et 
des dettes chez le portier. Ah ! je veux vivre au sein de ce 
luxe un an, six mois, n importe! Et puis après, mourir. 
J'aurai du moins épuisé, connu, dévoré mille existences. 

— Oh! lui dit Emile qui l'écoutait, tu prends le 
coupé d'un agent de change pour le bonheur. Va , tu se- 
rais bientôt ennuyé de la fortune en t'apercevant qu'elle 
te ravirait la chance d'être un homme supérieur. Entre 
les pauvretés de la richesse et les richesses de la pau- 
vreté , l'artiste a-t-il jamais balancé ? Ne nous £aiut-il pas 
toujours des luttes , à nous autres. Aussi , prépare ton esr 
tomac, vois? dit-il en lui montrant , par un geste héroï- 
que , le majestueux , le trois fois saint , l'évangélique et 
rassurant aspect que présentait la salle à manger du be- 
noît capitaliste. Cet homme-là, reprit-il, ne s'est vrai- 
ment donné la peine d'amasser son aident que pom* nous. 
N'est-ce pas une espèce d'épongé oubliée par les natura- 
listes dans l'ordre des Polypiei*s , et qu'il s'agit de presser 
avec délicatesse, avant de la laisser sucer par des héri- 
tiers? Ne trouves-tu pas du style aux bas-reliefs qui déco- 
rent les murs ! Et les lustres , et les tableaux , quel luxe 
bien entendu ! S'il faut croire les envieux et ceux qui tien- 
nent à voir les ressorts de la vie , cet homme aurait tué , 



GC ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

pendant la i^olution , un Allemand et quelques autres 
personnes qui seraient , dit-on , son meilleur ami et la 
mère de cet ami. Peux-tu donner place à des crimes 
sous les cheveux grisonnans de ce vénérable Taillefer! Il 
a l'air d'un bien bon homme. Vois donc comme l'argen- 
terie étincelle? Et chacun de ces rayons brillans serait 
pour lui un coup de poignard. Allons donc! autant vau- 
drait croire en Mahomet. Si le public avait raison , voici 
trente hommes de cœur et de talent qui s'apprêteraient à 
manger les entrailles , à boire le sang d'une Êunille. Et 
nous deux , jeunes gens pleins de candeur, d'enthousiasme , 
nous serions complices du forfait ! J'ai envie de demander 
à notre capitaliste s'il est honnête homme. 

— Non pas maintenant! s'écria Raphaël, mais quand il 
sera ivre-mort.... nous aurons diné. 

Les deux amis s'assirent en l'iant. D'abord et par un 
regard plus rapide que la parole, chaque convive paya 
son tribut d'admiration au somptueux coup d'œil qu'of- 
frait une longue table , blanche comme une couche de 
neige fraîchement tombée, et sur laquelle s'élevaient sy- 
métriquement les couverts couronnés de petits pains 
blonds. Les cristaux répétaient les couleurs de l'iris dans 
leurs reflets étoiles , les bougies traçaient des feux croisés 
à l'infini, les mets placés sous des dômes d'argent ai- 
guisaient l'appétit et la curiosité. Les paroles furent assez 
rares. Les voisins se regardèrent. Le vin de Madère circula. 
Puis le premier service apparut dans toute sa gloire , il au- 
rait fait honneur à feu Cambacérès et Brillât-Savarin l'eût 
célébré. Les vins de Bordeaux et de Bourgogne, blancs et 
rouges , furent servis avec une profusion royale. Cette 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 67 

première partie du festin était comparable , en tout point , 
à l'exposition d'une tragédie classique. Le second acte 
devint quelque peu bavard. Chaque convive avait bu rai- 
sonnablement en changeant de crus suivant ses caprices, 
en sorte qu'au moment où l'on emporta les restes de ce 
magnifique service, de tempétueuses discussions s'étaient 
établies ; quelques fronts pâles rougissaient , plusieurs nez 
commençaient à s'empom'prer , les visages s'allumaient, 
les yeux pétillaient. Pendant cette aurore de Tivrosse, le dis- 
cours ne sdrtait pas encoro des bornes de la civilité; 
mais les railleries, les bons mots s'échappaient peu à 
peu de toutes les bouches; puis la calomnie élevait tout 
doucement sa petite tête de serpent et parlait d'une voix 
flùtée; ça et là, quelques sournois écoutaient attentive- 
ment, espérant garder leur raison. Le second service 
trouva donc les esprits tout-à-fait échauffés. Chacun man- 
gea en parlant, parla en mangeant, but sans prendre 
garde à l'affluence des liquides, tant ils étaient lampans 
et parfumés, tant l'exemple était contagieux. Taillefer se 
piqua d'animer ses convives et fit avancer les terribles 
vins du Rhône, le chaud Tokay, le vieux Roussillon ca- 
piteux. Décharnés comme les chevaux d'une malle-poste 
qui part d'un rolais, ces hommes fouettés par les pi- 
quantes flèches du vin de Champagne impatiemment at- 
tendu, mais abondamment versé, laisseront alors galoper 
leur esprit dans le vide de ces raisonnemens que per- 
sonne n'écoute, se miront à raconter ces histoires qui 
n'ont pas d'auditem*, recommencèrent cent fois ces inter- 
pellations qui restent sans réponse. L'orgie seule déploya 
sa grande voix , sa voix composée de cent clameurs con- 



68 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE 

fuses qui grossissent comme les crescendo de Bossini. Puis 
arrivèrent les toasts insidieux , les forfanteries , les défis. 



Tous renonçaient à se glorifier de leur capacité in- 
tellectuelle pour revendiquer celle des tonneaux , des fou- 
dres, des cuves. 11 semblait que chacun eût deux voix. Il vint 
un moment où les maîtres parlèrent tous à la fois , et où les 
valets sourirent. Mais cette mêlée de paroles où les pai-a- 
doxes douteusement lumineux , les vérités grotesquement 
habillées se heurtèrent à travers les cris , les jugemens in- 
terlocutoires , les arrêts souverains et les niaiseries , cooune 
au milieu d'un combat se croisent les boulets, les balles et 
la mitraille , eût sans doute intéressé quelque philosophe 
par la singularité des pensées , ou surpris un politique par 
la bizarrerie des systèmes. C'était tout à la fois un livre et 
un tableau. Les philosophies, les religions, les morales, » 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 69 

différentes d'une latitude à l'autre , les gouvememens, enfin 
tous les grands actes de Tintelligence humaine tombèrent 
sous une faulx aussi longue que celle du Temps ; peut- 
être eussiez-YOus pu difficilement décider si elle était ma- 
niée par la Sagesse ivre y ou par l'Ivresse devenue sage et 
clairvoyante. Emportés par une espèce de tempête , ces 
esprits semblaient, comme la mer irritée contre ses fa- 
laises , vouloir ébranler toutes les lois entre lesquelles 
flottent les civilisations, satisfaisant ainsi sans le savoir 
à la volonté de Dieu , qui laisse dans la nature le bien et 
le mal en gardant pour lui seul le secret de leur lutte 
perpétuelle. Furieuse et burlesque, la discussion fut en 
quelque sorte un sabbat des intelligences. Entre les tristes 
plaisanteries dites par ces enlans de la Révolution à la nais- 
sance d'un journal, et les propos tenus par de joyeux bu- 
veurs à la naissance de Gargantua, se trouvait tout l'abime 
qui sépare le dix -neuvième siècle du seizième. Celui-ci 
apprêtait une destruction en riant , le nôtre riait au mi- 
lieu des ruines. 

— Comment appelez-vous le jeune homme que je vois 
là bas? dit le notaire en montrant Raphaël. J'ai cru l'en- 
tendre nommer ValerUin. 

— Que chantez-vous avec votre Valentin tout court , 
s'écria Emile en riant. Raphaël de Valentin , s'il vous plaît ! 
Nous ne sommes pas un enfant trouvé , mais le descen- 
dant de l'Empereur VcUens , souche des Valentinois y fon- 
dateur des villes de Valence en Espagne et en France , 
héritier légitime de l'empire d'Orient. Si nous laissons 
trôner Mahmoud à Constantinople , c'est par pure bonne 
volonté , et faute d'argent ou de soldats. 



70 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Emile décrivit en l'air, avec sa fourchette , une couronne 
au-dessus de la tête de Baphaél. Le notaire se recueillit 
pendant un moment et se remit bientôt à t>oire en lais- 
sant échapper tm geste authentique, par lequel il semblait 
avouer qu'il lui était impossible de rattacher à sa clientelle 
tes villes de Valence , de Constanlinople , Mahmoud, l'em- 
pereur Valons et la famille des Valentinois. 

— La destruction de ces fourmillières nommées Bahy- 
lone , Tyr, Carlhî^e , ou Venise, toujours écrasées sous les 
pieds d'un géant qui passe , ne serait-elle pas un avertis- 
sement donné à l'homme par une puissance moqueuse ? 
dit un journaliste , espèce d'esclave acheté pour faire du 
Bossuet à dix sous la ligne. 

— Moïse, Sylla, Louis XI, Richelieu, Robespierre et 
Napoléon sont peut-être un même homme qui reparaît à 



travers les civilisations comme une comète dans le ciel ! 
répondit un ballanchisle. 

— Pom-quoi sonder la Providence? dit un fabricant de 
ballades. 

— Allons, voilà la Providence, s'écria le Jugeur en 
l'interrompant. Je ne connais rien au monde de plus 
élastique. 

— Mais, Monsieur, Louis XIV a fait périr plus d'hommes 
pour creuser les aqueducs de Haintenon que la Convention 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 71 

pour asseoir justement l'impôt, pour mettre de Funité dans 
la loi , nationaliser la France et £adre également partager les 
héritages , disait un jeune homme devenu républicain faute 
d'une syllabe devant son nom. 

— Monsieur , lui répondit un propriétaire , vous qui 
prenez le sang pour du vin , cette fois-ci laisserez -vous 
a chacun sa tête sur ses épaules ? 

— A quoi bon, Monsieur? les principes de Tordre social 
ne valent- ils donc pas quelques sacrifices. 

— Henri? Hé! Chose-le-républicain prétend que la tête 
de ce propriétaire serait un sacrifice, dit un jeune homme 
à son voisin. 

— Les hommes et les événemens ne sont rien , disait 
le répubhcain en continuant sa théorie à travers les ho- 
quets , il n'y a en politique et en philosophie que des prin- 
cipes et des idées. 

— Quelle horreur ! Vous n'auriez nul chagrin de tuer vos 
amis pour un ^\.. 

— Hé ! Monsieur, l'homme qui a des remords est le vrai 
scélérat, car il a quelque idée de la vertu; tandis que Pierre- 
le^rand , le duc d'Âlbe étaient des systèmes , et le corsaire 
Honbard une oi^anisation. 

— Mais la société ne peut-elle pas se priver de vos sys- 
tèmes et de vos organisations ? 

— Oh ! d'accord , s'écria le républicain. 

— Eh ! votre stupide république me donne des nausées ! 
nous ne saurions découper tranquillement un chapon sans 
y trouver la loi agraire. 

— Tes principes sont excellens , mon petit Brutus farci 
de truffes ! Mais tu ressembles à mon valet de chambre , le 



72 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

drôle est si cruellement possédé par la manie de la propreté , 
que si je lui laissais brosser mes habits à sa fantaisie , j'irais 
tout nu. 

— Vous êtes des brutes ! vous voulez nettoyer une na- 
tion avec des cure-dents, répliqua Thomme à la république. 
Selon vous la justice serait plus dangereuse que les voleurs. 

— Hé ! hé ! fit un avoué. 

— Sont-ils ennuyeux avec leur politique ! dit le notaire. 
Fermez la porte. Il n'y a pas de science ou de vertu qui 
vaille une goutte de sang. Si nous voulions faire la liqui- 
dation de la vérité, nous la trouverions peut-être en faillite. 

— Âh ! il en aurait sans doute moins coûté de nous amu- 
ser dans le mal que de nous disputer dans le bien. Aussi , 
donnerais-je tous les discours prononcés à la tribune depuis 
quarante ans pour une truite , pour un conte de Perrault 
ou une croquade de Gharlet. 

— Vous avez bien raison ! Passez-moi des asperges. 
Car après tout, la liberté enfante l'anarchie, l'anarchie 
conduit au despotisme et le despotisme ramène à la liberté. 
Des millions d'êtres ont péri sans avoir pu faire triompher 
aucun de ces systèmes. N'est-ce pas le cercle vicieux dans 
lequel tournera toujours le monde moral? Quand l'homme 
croit avoir perfectionné , il n'a fait que déplacer les choses. 

— Oh ! oh ! s'écria un vaudevilliste , alors , Messieurs , je 
porte un toast à Charles X , père de la liberté ! 

— Pourquoi pas , dit un journaliste. Quand le despotisme 
est dans les lois , la liberté se trouve dans les mœurs , et 
vice versa. 

— Buvons donc à l'imbécillité du pouvoir qui nous donne 
tant de pouvoir sur les imbécilles ! dit le banquier. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 73 



— Hé ! mon cher, au moins Napoléon nous a-t-il laissé de 
la gloire ! criait un officier de marine qui n'était jamais sorti 
de Brest. 

— Âfa ! la gloire j trisle dem*ée. Elle se paie cher et ne 
se garde pas. Ne serait -elle point l'égoisme des grands 
hommes, comme le bonheur est celui des sots? 

— Monsieur, vous êtes bien heureux. 

— Le premier qui inventa les fossés était sans doute un 
homme Êûble, car la société ne profite qu'aux gens chétifs. 
Placé aux deux extrémités du monde moral , le sauvage et 
le penseur ont également horreur de la Propriété. 

— Joli ! s'écria le notaire. S'il n'y avait pas de propriétés , 
comment pourrions-nous faire des actes ? 

— Voilà des petits pois délicieusement Êuitastiques ! 

— Et le curé fut trouvé mort dans son lit , le lende- 
main... 

— Qui parle de mort?' Ne badinez pas! J'ai un oncle. 

— Vous vous résigneriez sans doute à le perdre. 

— Ce n'est pas une question. 

— Écoutez-moi , Messieurs ! manière de tuer son oncle. 
Chut ! ( Écoutez ! Écoutez ! ) Ayez d'abord un oncle gros 
et gras, septuagénaire au moins, ce sont les meilleurs 
oncles (Sensation). Faites-lui manger, sous un prétexte 
quelconque, un pâté de foie gras.... 

— Hé ! mon oncle est un grand homme sec , avare et 
sobre. 

— Âh ! ces oncles-là sont des monstres qui abusent de 
la vie. 

— Et , dit l'homme aux oncles en continuant , annon- 
cez-lui , pendant sa digestion , la faillite de son banquier. 




10 



74 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— S'il résiste ? 

— Lâchez-lui une jolie fille ! 

— S'il est... dit-il en faisant un geste négatif. 

— Alors , ce n'est pas un oncle , l'oncle est essentiel- 
lement égrillard. 

— La voix de la Malibran a perdu deux notes. 

— Non , Monsieur. 

— Si , Monsieur. 

— Oh ! oh ! Oui et non , n'est-ce pas l'histoire de 
toutes les dissertations religieuses , politiques et littéraires. 
L'homme est un bouffon qui danse sur des précipices ! 

— A vous entendre , je suis un sot. 

— Au contraire , c'est parce que vous ne m'entendez 
pas. 

— L'instruction , belle niaiserie. M. Heineffettermach 
poite le nombre des volumes imprimés à plus d'un mil- 
liard , et la vie d'un homme ne permet pas d'en hre cent 
cinquante mille. Aloi-s expUquez-moi ce que signifie le 
mot instruction? pour les uns , elle consiste à savoir les 
noms du cheval d'Alexandre, du dogue Bérécillo, du sei- 
gneur des Accords, et d'ignorer celui de l'homme auquel 
nous devons le flottage des bois , ou la porcelaine. Pour 
les autres , être instruit , c'est savoir brûler un testament 
et vivre en honnêtes gens, aimés, considérés, au Ueu 
de voler une montre en récidive , avec les cinq circon- 
stances aggravantes , et d'aller mourir en place de Grève , 
hais et deshonorés. 

— Lamartine restera. 

— Ah ! Scribe , Monsieur, a bien de l'esprit. 

— Et Victor Hugo? 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 75 

— C'est un grand homme , n'en parlons plus. 

— Vous êtes ivres ! 

— La conséquence immédiate d'une constitution est 
l'aplatissement des intelligences. Arts , sciences , monu- 
mens, tout est dévoré par un effroyable sentiment d'é- 
goisme, notre lèpre actuelle. Vos trois cents boui^eois, 
assis sur des banquettes, ne penseront qu'à planter des 
peupliers. Le despotisme fait illégalement de grandes 
choses, la liberté ne se donne même pas la peine d'en 
faire légalement de très-petites. 

— Votre enseignement mutuel fabrique des pièces de 
cent sous en chair humaine, dit un absolutiste en inter- 
rompant. Les individualités disparaissent chez un peuple 
nivelé par l'instruction. 

— Cependant le but de la société n'est- il pas de pro- 
curer à chacun le bien-être, demanda le saint-simonien. 

— Si vous aviez cinquante mille livres de rente, vous 
ne penseriez guère au peuple. Ëtes-vous épris de belle 
passion pour l'humanité? allez à Madagascar, vous y trou- 
verez un joli petit peuple tout neuf à saint-simoniser, à 
classer, à mettre en bocal ; mais ici, chacun entre tout 
naturellement dans son alvéole , comme une cheville dans 
son trou. Les portiers sont portiers, et les niais sont des 
bêtes sans avoir besoin d'être promus par un Collège des 
Pères. Ah ! ah ! 

— Vous êtes un carliste ! 

— Pourquoi pas? J'aime le despotisme, il annonce un 
certain mépris pour la race humaine. Je ne hais pas les 
rois. Ils sont si amusans ! Trôner dans une chambre , à 
trente millions de lieues du soleil , n'est-ce donc rien? 



76 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Mais résumons cette large vue de la civilisation, 
disait le savant qui pour l'instruction du sculpteur inat- 
tentif avait entrepris une discussion sur le commence- 
ment des sociétés et sur les peuples autochtones. A l'ori- 
gine des nations la force fiit en quelque sorte matérielle, 
ime, grossière; puis avec l'accroissement des aggréga- 
tions , les gouvememens ont procédé par des décomposi- 
tions plus ou moins habiles du pouvoir primitif. Ainsi , 
dans la haute antiquité , la force était dans la théocratie ; 
le prêti-e tenait le glaive et l'encensoir. Plus tard , il y 
eut deux sacerdoces : le pontife et le roi. Aujourd'hui , 
notre société , dernier terme de la civilisation , a distribué 
la puissance suivant le nombre des combinaisons, et 
nous sommes arrivés aux forces nommées : industrie, 
pensée, aident, parole. Le pouvoir n'ayant plus alors 
d'unité marche sans cesse vers une dissolution sociale 
qui n'a plus d'autre barrière que l'intérêt. Aussi ne nous 
appuyons -nous ni sur la religion, ni sur la force maté- 
rielle , mais sur l'intelligence. Le livre vaut-il le glaive , 
la discussion vaut- elle Faction? Voilà le problème. 

— L'intelligence a tout tué, s'écria le carliste. Allez « 
la liberté absolue mène les nations au suicide, elles s'en- 
nuient dans le triomphe , comme un Anglais millionnaire. 

— Que nous direz-vous de neuf? Aujourd'hui vous avez 
ridiculisé tous les pouvoii's, et c'est même chose vulgaire 
que de nier Dieu ! Vous n'avez plus de croyance. Aussi 
le siècle est-il conmie un vieux sultan perdu de débauche ! 
Enfin , votre lord Byron, en dernier désespoir de poésie , 
a chanté les passions du crime. 

— Savez -vous, lui répondit un médecin complètement 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 77 

ivre, qu'une dose de phosphore de ptus ou de moins 
fait l'hMnme de génie ou le scélérat , l'hoaune d'esprit 
ou l'idiot, l'homme vertueux ou le criminel. 

— Peut-on traiter ainsi la vertu ! s'écria le vaudevil- 
liste. La vertu , sujet de toutes les pièces de théâtre , 
dénouement de tous les drames, base de tous les tri- 
bunaux. 

— Hé! tais-toi donc, animal. Ta vertu, c'est Achille 
sans talon! 

— A boire! 

— Veux-tu parier que je bois une bouteille de vin de 
Champagne d'im seul trait? 

— Quel trait d'esprit, s'écria le caiicaturiste. 

— Ils sont gris comme des charretiers, dit un jeune 
homme qui donnait sérieusement à boire à son gilet. 



— Oui , IMonsieur, le gouvernement actuel est l'art de 
faii-e régner l'opinion publique. 



78 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— L'opinion? mais c'est la plus vicieuse de toutes les 
prostituées ! A vous entendre , hommes de morale et de 
politique , il faudrait sans cesse préférer vos lois a la 
nature , l'opinion à la conscience. Allez , tout est vrai , 
tout est faux ! Si la société nous a donné le duvet des 
oreillers , elle a certes compensé le bien&it par la goutte , 
comme elle a mis la procédure pour tempérer la justice, 
et les rhumes à la suite des châles de Cachemire. 

— Monstre ! dit Emile en interrompant le misanthrope, 
comment peux-tu médire de la civilisation en présence 
de vins , de mets aussi délicieux , et à table jusqu'au 
menton? Mords ce chevreuil aux pieds et aux cornes do- 
rées , mais ne mords pas ta mëre. 

— Est-ce ma faute , à moi , si le catholicisme arrive à 
mettre un million de dieux dans un sac de farine, si 
la répubUque aboutit toujours à quelque Robespierre, si 
la royauté se trouve entre l'assassinat de Henri IV et le 
jugement de Louis XVI, si le libéralisme devient Lafayette? 

— L'avez-vous embrassé en juillet? 

— Non. 

— Alors taisez- vous, sceptique. 

— Les sceptiques sont les hommes les plus conscien- 
cieux. 

— Ils n'ont pas de conscience. 

— Que dites-vous? ils en ont au moins deux. 

— Escompter le ciel ! Monsieur , voilà une idée vrai- 
ment commerciale. Les religions antiques n'étaient qu'un 
heureux développement du plaisir physique, mais nous 
autres nous avons développé l'àme et l'espérance ; il y a 
eu progrès. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 79 

— Hé , mes bons amis , que pouvez-vous attendre d'un 
siècle repu de politique ? Quel a été le sort de Smarra , 
la plus ravissante conception.. •• 

— Smarra ! cria le jugeur d'un bout de la table à l'au- 
tre. Ce sont des phrases tirées au hasard dans un cha- 
peau. Véritable ouvrage écrit pour Charenton. 

— Vous êtes un sot ! 

— Vous êtes un drôle. 

— Oh! oh! 

— Ah! ah! 

— Ils se battront. 

— Non. 

— A demain , monsieur. 

— A l'instant, répondit le poète. 

— Allons ! allons ! vous êtes deux braves. 

— Vous en êtes un autre ! dit le provocateur. 

— Us ne peuvent seulement pas se mettre debout. 

— Ah ! je ne me tiens pas droit , peut-être , reprit le 
belliqueux auteur en se dressant comme un cerf-volant 
indécis ; il jeta sur la table un regard hébété , puis conune 
exténué par cet effort, il retomba sur sa chaise , pencha 
la tête et resta muet. 

— Ne serait- il pas plaisant, dit le jugeur à son voi- 
sin, de me battre pour un ouvrage que je n'ai jamais vu, 
ni lu? 

— Eugène , prends garde à ton habit , ton voisin pâlit. 

— Kant , Monsieur. Encore un ballon lancé pour amu- 
ser les niais ! Le matérialisme et le spiritualisme sont deux 
joUes raquettes avec lesquelles des charlatans en robe font 
aller le même volant. Que Dieu soit en tout selon Spi- 



80 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

nosa, ou que tout vienne de Dieu selon saint Paul 

imbécilles! ouvrir ou fermer une porte, n'est-ce pas le 
même mouvement ? L'œuf vient-il de la poule ou la poule 
de l'œuf? ( Passez-moi du canard ! ) Voilà toute la science. 

— Nigaud y lui cria le savant , la question que tu poses 
est tranchée par un fyiU 

— Et lequel ? 

— Les chaires de professeurs n ont pas été laites pour 
la philosophie , mais bien la philosophie pour les chaires? 
Mets des lunettes et Us le budget. 

— Voleurs ! 

— Imbécilles ! 

— Fripons ! 

— Dupes! 

— Où trouverez- vous ailleurs qu'à Paris un échange 
aussi vif, aussi rapide entre les pensées , s écria le plus 
spirituel des artistes en prenant une voix de basse- 
taille. 

— Allons, Henri, Ëds-nous quelque Êu*ce classique! 
Voyons, une chaîne! 

— Voulez-vous que je vous fasse le dix-neuvième siècle? 

— Écoutez ! 

— Silence ! 

— Mettez des sourdines à vos muffles ! 

— Te tairas-tu , chinois ! 

— Donnez-lui du vin, et qu'il se taise, cet enfant! 

— A toi , Henri ! 

L'artiste boutonna son habit noir jusqu'au col, mit ses 
gants jaunes, et se grima de manière à singer le Globe; 
mais le bruit couvi'it sa voix, et il fut impossible de sai- 



ETUDES PHaOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. SI 

àr un seul mot de sa moquerie. S'il ne représenta pas 
Je âècle , au moins représenta-t-il le journal , car il ne 
s'entendit pas lui-même. 
Le dessert se trouva servi comme par enchantement. 



la table fut couverte d'un vaste surtout en bronze dore, 
sorti des ateliers de thomire. De hautes figures douées 
par un célèbre artiste des formes convenues en Europe 
pour la beauté idéale , soutenaient et portaient des buis- 
sons de frùse$ , des ananas , des dattes fraîches , des rai- 
sins jaunes , de blondes pêches , des oranges arrivées de 
Sétubal par un paquebot, des grenades, des fruits de la 
Chine , enfin toutes les surprises du luxe , les miracles 
du petit four, les déUcatesses les plus friandes, les (nan- 
dises les plus séductrices. Les couleurs de ces tableaux 
gastronomiques étaient rehaussées par l'éclat de la por- 
celaine, par des l^es étincelantes d'or, par les décou- 
pures des vases. Gracieuse comme les liquides franges de 
l'Océan , verte et légère , la mousse couronnait les pay- 
s^es du Poussin, copiés à Sèvi-es. Le budget d'un prince 
allemand n'aurait pas payé cette richesse insolente. L'ar- 
gent, la nacre, l'or, les cristaux furent de nouveau 



82 ETUDES SOQALES , DEUXIEME PARTIE. 

prodigués sous de nouvelles formes ; mais les yeux en- 
gourdis et la verbeuse fièvre de l'ivresse permirent à 
peine aux convives d'avoir une intuition vague de cette 
féerie digne d'un conte oriental. Les vins de dessert ap- 
portèrent leurs parfums et leurs flammes, philti'es puis- 
sans , vapeurs enchanteresses qui engendrent une espèce 
de mirage intellectuel et dont les liens puissans enchai- 
nent les pieds , aloui*dissent les mains. Les pyramides de 
fruits furent pillées, les voix grossirent, le tumulte gran- 
dit; il n'y eut plus alors de paroles distinctes; les verres 
volèrent en éclats, et des rires atroces partirent comme 
des fusées. Le vaudevilliste saisit un cor et se mit à son- 
ner une fanfare. Ce Ait comme un signal donné par le 
disdble. Cette assemblée en délire hurla, siffla, chanta, 
cria, rugit, gi'onda. Vous eussiez souri de voir les gens 
naturellement gais , devenus sombres comme les dénoue- 
mens de Crébillon, ou rêveurs comme des marins en 
voiture. Les hommes fins disaient leurs secrets à des 
curieux qm n'écoutaient pas. Les mélancoliques sou- 
risdent comme des danseuses qui achèvent leurs pirouettes. 
Un journaliste se dandinait à la manière des ours en 
cage. Des amis intimes se battaient. Les ressemblances 
animales inscrites sur les figures humaines et si curieu- 
sement démontrées par les physiologistes, reparaissaient 
vaguement dans les gestes, dans les habitudes du corps. 
Il y avait un livre tout fait pour quelque Bichat qui se 
serait trouvé là froid et à jeun. Le maître du logis se 
sentant ivre n'osait se lever , mais il approuvait les ex- 
travagances de ses convives par une grimace fixe, en 
tâchant de conserver un air décent et hospitalier. Sa larçe 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 83 

figure devenue rouge et bleue, presque violacée, ter- 
rible à voir, s'associait au mouvement général par des ef- 
forts semblables au roulis et au tangage d'un brick. 

— Les avez-vous assassinés, lui demanda Emile. 

— La confiscation et la peine de mort sont abolies de- 
puis la révolution de juillet , répondit Taillefer en haus- 
sant les sourcils d'un air tout à la fois plein de finesse 
et de bêtise. 

— Mais ne les voyez -vous pas quelcpiefois en songe? 
reprit Raphaël. 

— Il y a prescription ! dit le meurtrier plem d'or. 

— Et sur sa tombe, s'écria Emile d'un ton sardonique, 
lentrepreneur du cimetière gravera : Passons , accordez 
une larme à sa mémoire ! Oh ! reprit-il , je donnerais 
bien cent sous au mathématicien qui me démontrerait 
par une équation algébrique l'existence de l'enfer. Il jeta 
une pièce en l'air en criant : Face pour Dieu ! 

— Ne regarde pas , dit Raphaël en saisissant la pièce , 
que sait-on ? le hasard est si plaisant. 

— Hélas I reprit Emile d'un air tristement bouffon , je 
ne vois pas où poser les pieds entre la géométrie de l'in- 
crédule et le Pater noster du pape. Bah! buvons! Trinc 
est , je crois , l'oracle de la divine bouteille et sert de con- 
clusion au Pantagruel. 

— Nous devons au Pater noster, répondit Raphaël , nos 
arts, nos monumens, nos sciences peut-être; et, bienfait 
plus grand encore, nos gouvememens modernes dans 
lesquels une société vaste et féconde est merveilleusement 
représentée par cinq cents intelligences , où les forces 
opposées les unes aux autres se neutralisent en lais- 



84 ETUDES SOaALES, DEUXIEME PARTIE. 

sant tout pouvoir à la giviijsation , reine gigantesque qui 
remplace le roi , cette ancienne et terrible figure , espèce 
de faux destin créé par l'homme entre le ciel et lui. En 
présence de tant d'œuvres accomplies, l'athéisme appa- 
raît comme un squelette qui n'engendre pas. Qu'en dis-tu? 

— Je songe aux flots de sang répandus par le catho- 
licisme , dit froidement Emile. Il a pris nos veines et nos 
cœurs pour faire une contrefaçon du déluge. Mais n'im- 
porte ! Tout homme qui pense doit marcher sous la ban- 
nière du Christ. Lui seul a consacré le triomphe de l'es- 
prit sur la matière , lui seul nous a poétiquement révélé 
le monde intermédiaire qui nous sépare de Dieu. 

— Tu crois? reprit Raphaël en lui jetant un indéfinis- 
sable sourire d'ivresse. Eh bien , pour ne pas nous com- 
promettre , portons le Êuneux toast : Diis ignoHs ! 

Et ils vidèrent leurs calices de science , de gaz carbo- 
nique , de parfums , de poésie et d'incrédulité. 

— Si ces Messieurs veulent passer dans le salon, le 
café les y attend , dit le maitre-d'hôtel. 

Les portes s'ouvrirent. En ce moment , presque tous 
les convives se roulaient au sein de ces limbes délicieuses 
où les lumières de l'esprit s'éteignent, où le corps délivré 
de son tyran s'abandonne aux joies délirantes de la liberté. 
Les uns arrivés à l'apogée de l'ivresse restaient mornes 
et péniblement occupés à saisir une pensée qui leur at- 
testât leur propre existence , les autres plongés dans le 
marasme produit par une digestion alourdissante niaient 
le mouvement. D'intrépides orateurs disaient encore de 
vagues paroles dont le sens leur échappait à eux-mêmes. 
Quelques refrains retentissaient comme le bruit d'une mé- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 85 

canique obligée d'accomplir sa vie &ctice et sans ame. 
Le silence et le tumulte s'étaient bizarrement accouplés. 
Néanmoins en entendant la voix sonore du valet qui à 
dé£amt d'un maître leur annonçait des joies nouvelles , ils 
se levèrent entraînés , soutenus ou portés les uns par les 
autres. La troupe entière resta pendant un moment, immo- 
bile et charmée , sur le seuil de la porte. Les jouissances 
excessives du festin pâlirent devant le chatouillant spectacle 
que l'amphitryon ofifrait au plus voluptueux de leurs sens. 
Sous les étincelantes bougies d'un lustre d'or, autour d'une 
table chaînée de vermeil , un groupe de femmes se pré- 
senta soudain aux convives hébétés dont les yeux s'allumè- 
rent comme autant de diamans. Riches étaient les parures , 
mais plus riches encore étaient ces beautés éblouissantes 
devant lesquelles disparaissaient toutes les merveilles de 
ce palais. Les yeux passionnés de ces créatures presti- 
gieuses comme des fées avaient encore plus de vivacité 
que les torrens de lumière qui faisaient resplendir les re- 
flets satinés des tentures , la blancheur des marbres , les 
saillies délicates des bronzes et la grâce des draperies. Le 
coeur brûlait à voir les contrastes de leurs coiffures agi- 
tées et de leurs attitudes , toutes diverses d'attraits et de 
caractère. C'était une haie de fleurs mêlées de rubis , de 
saphirs et de corail ; une .ceinture de colliers noirs sur 
des cous de neige , des écharpes légères flottant comme 
les flammes d'un phare, des turbans oi^eilleux , des lu- 
niques modestement provoquantes. Ce sérail offrait des sé- 
ductions pour tous les yeux , des voluptés pour tous les 
caprices. Posée à ravir, une danseuse semblait être sans 
voile sous les plis onduleux du cachemire. Là une gaze 



86 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

diaphane , ici la soie chatoyante cachaient ou révélaient 
des perfections mystérieuses. De petits pieds étroits par- 
laient d'amour, des bouches fraîches et rouges se taisaient. 
De filles et décentes jeunes filles, viei^es factices dont 
les jolies chevelures respiraient une religieuse innocence , 
se présentaient aux regards comme des apparitions qu'un 
souJBDe pouvait dissiper. Puis des beautés aristocratiques 
au regard fier, mais indolentes , mais fluettes , maigres , 
gracieuses, penchaient la tète comme si elles avaient encore 
de royales protections à (aire acheter. Une Anglaise, blanche 
et chaste figure aérienne, descendue des nuages d'Os- 
sian, ressemblait à un ange de mélancolie, à un remords 
fuyant le crime. La Pai-isienne dont toute la beauté git dans 
une grâce indescriptible, vaine de sa toilette et de son esprit, 
armée de sa toute-puissante Êdblesse , souple et dure , sy- 
rène sans cœur et sans passion , mais qui sait artificieu- 
sèment créer les trésors de la passion et contrefaire les 
accens du cœur, ne manquait pas à cette périlleuse as- 
semblée où brillaient encore des Italiennes tranquilles 
en apparence et consciencieuses dans leur félicité, de 
riches Normandes aux formes magnifiques , des femmes 
méridionales aux cheveux noirs, aux yeux bien fendus. 
Vous eussiez dit les beautés de Versailles convoquées par 
Lebel, ayant dès le matin dressé tous leurs pièges, 
arrivant comme une troupe d'esclaves orientales réveil- 
lées par la voix du marchand, pour partir à l'aurore. 
Elles restaient interdites, honteuses et s empressaient au- 
tour de la table comme des abeilles qui bourdonnent dans 
rintérieur d'une ruche. Cet embarras craintif, reproche 
et coquetterie tout ensemble , accusait et séduisait. Était- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 87 

ce pudeur involontaire? peut-être un sentiment que la 
femme ne dépouille jamais complètement leur ordon- 
nait-il de s'envelopper dans le manteau de la vertu pour 
donner plus de charme et de piquant aux prodigalités du 
vice. Aussi la conspiration ourdie par le vieux Taillefer 
semblât-elle devoir échouer. Ces hommes sans frein fo- 
rent subjugués tout d'abord par la puissance majestueuse 
dont la femme est investie. Un murmure d'admiration 
résonna comme la plus douce musique. L'amour n^avait 
pas voyagé de comps^e avec l'ivresse; au lieu d'un 
ouragan de passions , les convives surpris dans un mo- 
ment de Êdblesse s'abandonnèrent aux délices d'une vo- 
luptueuse extase. A la voix de la poésie qui les domine 
toujours , les artistes étudièrent avec bonheur les nuances 
délicates qui distinguaient ces beautés choisies. Réveillé 
par une pensée , due peut-être à quelque émanation d'a- 
cide carbonique dégagé du vin de Champagne, un philo- 
sophe frissonna en songeant aux malheurs qui amenaient 
là ces femmes dignes peut-être jadis des plus purs hom- 
mages. Chacune d'elles avait sans doute un drame san- 
glant à raconter. Presque toutes apportaient dlnfemales 
tortures et traînaient après elles des hommes sans foi , 
des promesses trahies , des joies rançonnées par la mi- 
sère. Les convives s'approchèrent d'elles avec politesse , 
et des conversations aussi diverses que les caractères s'é- 
tablirent. Des groupes se formèrent. Vous eussiez dit d'un 
salon de bonne compagnie où les jeunes filles et les femmes 
vont offrant aux convives , après le dhier, les secoure 
que le café , les liqueurs et le sucre prêtent aux gour- 
mands embarrassés dans les travaux d'une digestion ré- 



88 ETUDES SOCULES, DEIJXIEME PAHTIE. 

calcitrante. Mais bientôt quelques rires éclatèrent, le 
murmure augmenta, les voix s'élevèrent; l'orgie d(»nptée 
pendant un moment menaça par intervalles de se réveiller; 
ces altematÏTes de ûlence et de bruit eurent une vague 
ressemblance avec une symphonie de Beethoven. 

Asàs sur un moelleux divan, tes deux amis virent d'abord 
arriver près d'eux une grande ûlle bien proportionnée, 



superbe en son maintien , de pby»onomie assez irr^- 
lière , mais perçante , mais impétueuse , et qui sïùsissait 
l'ame par de vigoureux contrastes : sa chevelure noire 
lascivement bouclée semblait avoir déjà subi les combats de 
l'amour et retombait en flocons légers sur ses larges 
épaules qui offraient des perspectives attrayantes à voir. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 89 

de longs rouleaux bruns enveloppaient à demi un cou 
majestueux sur lequel la lumière glissait par intervalles 
en révélant la finesse des plus jolis contours, sa peau 
d'un blanc mat faisait ressortir les tons chauds et ani- 
més de ses vives couleurs y l'œil armé de longs cils lan- 
çait des flammes hardies , étincelles d'amour; la bouche 
rouge, humide, entr'ouverte , appelait le baiser; elle 
avait une taille forte mais amoureusement élastique, 
son sein , ses bras étaient laidement développés , comme 
ceux des belles figures du Carrache ; néanmoins eUe pa- 
raissait leste, souple, et sa vigueur supposait Tagilité 
d'une panthère, comme la mâle élégance de ses formes en 
promettait les voluptés dévorantes. Quoique celte fille dût 
savoir rire et folâtrer, ses yeux et son sourire effrayaient 
la pensée ; semblable à ces prophétesses agitées par un 
démon , elle étonnait plutôt qu'elle ne plaisait ; toutes les 
expressions passaient par masses et comme des éclairs 
sur sa figure mobile ; peut-être eût-elle ravi des gens blasés, 
mais un jeune homme l'eût redoutée. C'était une statue 
colossale tombée du haut de quelque temple grec, sublime à 
distance , mais grossière à voir de près. Néanmoins sa fou- 
droyante beauté devait réveiller les impuissans , sa voix 
charmer les sourds , ses regards ranimer de vieux osse- 
mens. Emile la comparait vaguement à une tragédie de 
Shakespeare, espèce d'arabesque admirable où la pas- 
sion éclate , où la joie hurle , où l'amour a je ne sais 
quoi de sauvage , où la magie de la grâce et du bonheur 
succède aux sanglans tumultes de la colèi'e ; monstre 
qui sait mordre et caresser, rire comme un démon, 
pleurer comme les anges, improviser dans une seule 

J3 



90 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

étreinte toutes les séductions de la femme , excepté les 
soupirs de la mélancolie et les enchanteresses modesties 
d^une viei^e ; puis en un moment , rugir , se déchirer 
les flancs, briser sa passion, son amant; enfin se détruire 
elle-même comme (ait un peuple insurgé. Vêtue d'une 
robe en velours roij^e , elle foulait d'un pied insouciant 
quelques fleurs déjà tombées de la tête de ses com- 
pagnes, et d'une main dédaigneuse tendait aux deux 
amis un plateau d'argent. Fière de sa beauté , fière de 
ses vices peut-être, elle montrait un bras blanc qui se 
détachait vivement sur le veloui's. Elle était là comme la 
reine du plaisir, comme une image de la joie humaine , 
de cette joie qui dissipe les trésors amassés par trois gé- 
nérations , qui rit sur les cadavres , se moque des aïeux, 
dissout des perles et des trônes, transforme les jeunes 
gens en vieillards et souvent les vieillards en jeunes 
gens; de cette joie permise seulement aux géans fati- 
gués du pouvoir, éprouvés par la pensée, ou pour lesquels 
la guerre est devenue comme un jouet. 

— Comment te nommes-tu? lui dit Raphaël. 

— Aquilina. 

— Oh ! oh ! tu viens de Venise sauvée , s'écria Emile. 

— Oui ! répondit-elle. De même que les papes se don- 
nent de nouveaux noms, en montant au-dessus des 
hommes, j'en ai pris un autre en m'élevant au-dessus 
de toutes les femmes. 

— Âs-tu donc , conune ta patronne , un noble et terrible 
conspirateur qui t'aime et sache mourir pour toi? dit 
vivement Emile réveillé par cette apparence de poésie. 

— Je l'ai eu, répondit-elle. Mais la guillotine a été 



ÉTUDES PHaOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 91 

ina rivale. Aussi , mette- je toujours quelques chilTons 
rouges dans ma parure pour que ma joie n'aille jamais 
trc^ loin. 

— Oh ! si vous lui laissez raconter l'histoire des qua- 
tre jeunes gens de La Rochelle , elle n'en fmira pas. 
Tûs-loi dme , Aquilina ! Les femmes n'ont-elles pas toutes 
on amant à pleurer; mais toutes n'ont pas comme toi 
le bonheur de l'avoir perdu sur un échafaud. Ah ! j'ai- 
merai bien mieux savoir le mien couché dans une fosse 
à Clamart que dans le lit d'une rivale. 

Ces phrases furent prononcées d'une voix douce et 
mékidieuse , par la plus innocente , la plus jolie et la 
plus gentiUe petite créature qui fût jamais sortie d'un 
ceuf enchanté. 



Elle était arrivée à pas muets, et montrait une figure 
délicate , une taille grêle , des yeux bleus ravissans de 



92 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE 

modestie, des tempes fhdches et pures. Une naïade 
îi^énue qui s'échappe de sa source , n'est pas plus timide « 
plus blanche, ni phis naïve. Elle paraissait avoir seize 
ans, ignorer le mal, ignorer l'amour, ne pas ccmnaltre 
les orages de la vie , et venir d'une église où elle aurait 
prié les anges d'obtenir avant le temps son rappel dans 
les cieux. A Paris seulement, se rencontrent ces créa- 
tures au vissée candide , qui cachent b dépravation la plus 
profonde, les vices les plus raffinés, sous un front aussi 
doux, aussi tendre que la fleur d'une mai^uerite. Trran- 
pés (l'abord par les célestes promesses écrites dans les 
suaves attraits de cette jeune fiUe , Emile et Raphaël 
acceptèrent le café qu'elle leur versa dans les tasses pré- 
sentées par Aquilina , et se mirent à la questionner. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 03 



EUe acheva de transfigurer aux yeux des deux poètes 
par une smistre aUégorie je ne sais quelle &ce de 
la vie humaine, en opposant à l'expression rude et 
passionnée de son imposante compagne le portrait de 
cette corruption finoide, voluptueusement cruelle , assez 
étourdie pour commettre un crime , assez forte pour en 
rire ; espèce de démon sans cœur qui punit les âmes ri* 
ches et tendres de ressentir les émotions dont il est privé , 
qui trouve toujours une grimace d'amour à vendre y des 
larmes pour le convoi de sa victime , et de la joie le 
soir pour en lire le testament. Un poète eût admiré la 
belle Aquilina , le monde entier devait fuir la touchante 
Euphrasie ; l'une était l'ame du vice , l'autre le vice sans 
ame. 

— Je voudrais bien savoir , dit Emile à cette jolie 
Clôture , si parfois tu songes à l'avenir. 

— L'avenir, répondit<elle en riant. Qu'aq[>pelez-vous l'a- 
venir ? Pourquoi penserais - je à ce qui n'existe pas en- 
core ? le ne regarde jamais ni en arrière ni en avant de 
moi. N'est-ce pas déjà trop que de m'occuper d'une journée 
à la fois. D'ailleurs l'avenir , nous le connaiss(ms , c'est 
l'hôpital. 

— Comment peux-tu voir d'ici Fh^ital et ne pas éviter 
d'y aller? s'écria Raphaël. 

— Qu'a donc l'hôpital de si effrayant , demanda la ter- 
rible Aquilina. Quand nous ne sommes ni mères, ni 
épouses ; quand la vieillesse nous met des bas noirs aux 
jambes et des rides au front , flétrit tout ce qu'il y a de 
femme en nous et sèche la joie dans les regards de 
nos amis, de quoi pourrions -nous avoir besoin? Vous 




94 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

ne voyez plus alors en nous , de notre nature , que sa 
fange primitive , qui marche sur deux pattes , froide , 
sèche y décomposée, et va produisant un bruissement 
de feuilles mortes. Les plus jolis chiffons nous de- 
viennent des haillons, l'ambre qui réjouissait le bou- 
doir prend une odeur de mort et sent le squelette , 
puis s'il se trouve un coeur dans cette boue, vous y 
insultez tous, vous ne nous permettez même pas un 
souvenir. Ainsi, que nous soyons, à cette époque de 
la vie, dans un riche hôtel à soigner des chiens, ou 
dans un hôpital à trier des guenilles, notre existence 
n'est -elle pas exactement la même? Cacher nos che- 
veux blancs sous un mouchoir à carreaux rouges et 
bleus ou sous des dentelles, balayer les raes avec du 
bouleau ou les marches des Tuileries avec du satin , être 
assises à des foyers dorés ou nous chauffer à des cen- 
dres dans un pot de terre rouge , assister au spectacle 
de la Grève, ou aller à l'Opéra, y a-t-il donc là tant 
de différence? 

— Aquilina mia , jamais tu n as eu tant de raison au 
milieu de tes désespoirs , reprit Euphrasie. Oui , les ca- 
chemires , les vélins , les parfums , l'or, la soie , le luxe , 
tout ce qui brille , tout ce qui plaît , ne va bien qu'à la 
jeunesse. Le temps seul pourrait avoir raison contre nos 
folies , mais le bonheur nous absout. Vous riez de ce que 
je dis , s'écria-t-^lle en lançant un sourire venimeux aux 
deux amis , n'ai - je pas raison ? j'aime mieux mourir de 
plaisir que de maladie, je n'ai ni la manie de la perpé- 
tuité, ni grand respect pour l'espèce humaine à voir 
ce que Dieu en fait ! Donnez-moi des millions , je les man- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 95 

gérai , je ne voudrais pas garder un centime pour l'année 
prochaine. Vivre pour plaire et régner, tel est Farrét que 
prononce chaque battement de mon cœur. La société 
m'approuve , ne fournit-elle pas sans cesse à mes dissi- 
pations? Pomt^uoi le bon Dieu me (ait-il tous les matins 
la rente de ce que je dépense tous les soii-s , pourquoi 
nous bâtissez- vous des hôpitaux? Comme il ne nous a 
pas mis enti'e le bien et le mal pour choisir ce qui nous 
blesse ou nous ennuie y je serais bien sotte de ne pas 
m'amuser. 

— Et les autres , dit Emile. 

— Les autres ? Eh ! bien , qu'ils s arrangent ! j'aime 
mieux rire de leurs souffrances que d'avoir à pleurer sur 
les miennes. Je défie un homme de me causer la moindre 
peine. 

— Qu'as-tu donc souffert pour penser a'msi ? demanda 
Raphaël. 

— J'ai été quittée pour un héritage , moi ! dit-elle en 
prenant une pose qui fit ressortir toutes ses séductions. 
Et cependant j'avais passé les nuits et les jours à tra- 
vaiUer pour nourrir mon amant. Je ne veux plus être 
la dupe d'aucun sourire, d'aucune promesse, et je 
prétends faire de mon existence une longue partie de 
plaisir. 

— Mais , s'écria Raphaël , le bonheur ne vient-il donc 
pas de l'ame? 

— Eh bien, reprit ÂquiUna, n'est-ce rien que de se 
voir admirée , flattée , de triompher de toutes les femmes, 
même des plus vertueuses en les écrasant par notre 
beauté , par notre richesse ? D'ailleurs , nous vivons plus 



96 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

en un jour qu'une bonne bourgeoise en dix ans , et alors 
tout est jugé. 

— Une femme sans vertu n'est-elle pas odieuse ? dit 
Emile à Raphaël. 

Euphrasie leur lança un regard de vipère , et répondit 
avec un inimitable accent d'ironie : — La vertu ! nous la 
laissons aux laides et aux bossues. Que seraient-elles sans 
cela , les pauvres femmes ! 

— Allons , tais-toi , s'écria Emile , ne parle point de ce 
que tu ne connais pas. 

— Ah ! je ne la connais pas , reprit Euphrasie. Se don- 
ner pendant toute la vie à un être détesté , savoir élever 
des enfans qui vous abandonnent et leur dire : Merci ! 
quand ils vous frappent au cœur ; voilà les vertus que vous 
ordonnez à la femme. Encore pour la récompenser de 
son abnégation, venez-vous lui imposer des souffrances 
en cherchant à la séduire ; si elle résiste , vous la com- 
promettez. Jolie vie ! Autant rester libres, aimer ceux qui 
nous plaisent et mourir jeunes. 

— Ne crains-tu pas de payer tout cela un jour ? 

— Eh bien, répondit-elle, au lieu d'entremêler mes 
plaisirs de chs^ins , ma vie sera coupée en deux parts : 
une jeunesse certainement joyeuse , et je ne sais quelle 
vieillesse incertaine pendant laquelle je souffrirai tout à 
mon aise. 

— Elle n'a pas aimé , dit Aquilina d'un son de voix pro- 
fond; Elle n'a jamais Eût cent lieues pour aller dévorer 
avec mille délices un regard et un refus ; elle n a point 
attaché sa vie à un cheveu , ni essayé de poignarder plu- 
sieurs hommes pour sauver son souverain , son seigneur. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 97 

son Dieu. Pour elle , Tamour était un joli colonel. 

— Hé ! hé ! La Rochelle , répondit Euphrasie , Tamour est 
comme le vent , nous ne savons dVm il vient. D'ailleurs , 
si tu avais été bien aimée par une béte , tu prendrais les 
gens d'esprit en horreur. 

— Le Code nous défend d'aimer les bêtes , répliqua la 
grande Âquilina d'un accent ironique. 

— Je te croyais plus indulgente pour les militaires, s'é- 
cria Euphrasie en riant. 

— Sont-elles heureuses de pouvoir abdiquer ainsi leur 
raison , s'écria Raphaël. 

— Heureuses , dit Âquilina souriant de pitié , de ter- 
reur et jetant aux deux amis un horrible regard. Ah ! 
vous ignorez ce que c'est que d'être condamnée au plaisir 
avec un mort dans le cœur. 

Contempler en ce moment les salons , c'était avoir une 
vue anticipée du Pandémonium de Milton. Les flammes 
bleues du punch coloraient d'une teinte infernale les vi- 
sages de ceux qui pouvaient boire encore. Des danses 
folles, animées par une sauvage énergie, excitaient des 
rires et des cris qui éclataient comme les détonations 
d'un feu d'artifice. Jonchés de morts et de mourans , le 
boudoir et un petit salon offraient l'image d'un champ de 
bataille. L'atmosphère était chaude de vin , de plaisirs et 
de paroles. L'ivresse , l'amour, le délire , l'oubli du monde 
étaient dans les cœurs , sur les visages , écrits sur les ta- 
pis , exprimés par le désordre , et jetaient sur tous les 
regards de légers voiles qui faisaient voir dans l'air des 
vapeurs enivrantes. Il s'était ému , comme dans les bandes 
lumineuses tracées par un rayon de soleil , une poussière 

A3 



98 ETUDES SOCULES, DEUXIEME PARTIE. 

brillante à travers laquelle se jouaient les formes les plus 
capricieuses , les luttes les plus grotesques. Cà et là , des 
groupes de ûgures enlacées se confondaient avec les mar- 
bres blancs , nobles chefs-d'œuvre de b sculpture qui 

ornaient les appartomcns. 



Quoique les deux amis conservassent encore une sorte 
de lucidité trompeuse dans les idées et dans leurs organes , 
un dernier frémissement , simulacre imparfait de la vie , 
il leur était impossible de reconnaitre ce qu'il y avait de 
réel dans les fantaisies bizarres , de possible dans les ta- 
bleaux surnaturels qui passaient incessamment devant leurs 
yeux lassés. Le ciel étouffant de nos rêves , l'ardente sua- 
vité que contractent les- figures dans nos visions , surtout - 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 90 

je ne sais quelle agilité chargée de chsunes, enfin les phé- 
nomènes les plus inaccoutumés du sommeil les assaillaient 
si vivement qu'ils prirent les jeux de cette débauche pour 
les caprices d'un cauchemar où le mouvement est sans 
bruit 9 où les cris sont perdus pour Toreille. En ce mo- 
ment le valet-de-chambre de confiance réussit non sans 
peine à attirer son maître dans l'antichambre, et lui dit à 
l'oreille : — Monsieur, tous les voisins sont aux fenêtres 
et se plaignent du tapage. 

— S'ils ont peur du bruit , ne peuvent-ils pas faire met- 
tre de la paille devant leurs portes , s'écria Taillefer. 

Raphaël laissa tout-à*coup échapper un éclat de rire si 
burlesquement intempestif, que son ami lui demanda 
compte d'une joie aussi brutale. 

— Tu me comprendrais difficilement, répondit-il. D'a- 
bord , il faudrait t'avouer que vous m'avez arrêté sur le 
quai Voltaire au moment où j'allais me jeter dans la Seine , 
et tu voudrais sans doute connaître les motifs de ma 
mort. Mais quand j'ajouterais que , par un hasard presque 
fabuleux , les ruines les plus poétiques du monde maté- 
riel venaient alors de se résumer à mes yeux par une 
traduction symbolique de la sagesse humaine ; tandis qu'en 
ce moment les débris de tous les trésors intellectuels dont 
nous avons fait à table un si cruel pillage , aboutissent a 
ces deux femmes , images vives et originales de la folie , 
et que notre profonde insouciance des hommes et des 
choses a servi de transition aux tableaux fortement colo- 
rés de deux systèmes d'existence si diamétralement 
opposés , en seras-tu plus instruit ? Si tu n'étais pas ivre , 
tu y verrais peut-être un traité de philosophie. 



100 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— Si tu n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante 
Âquilina, dont les ronflemens ont je ne sais quelle ana- 
l(^e avec le rugissement d'un orage pi-ès d'éclater, re- 
prit Emile , qui lui-même s'amusait à rouler et à dérouler 
les cheveux d'Euphrasie sans trop avoir la conscience de 
cette innocente occupation , tu rougirais de ton ivresse et 
de ton bavardage. Tes deux systèmes peuvent entrer 
dans une seule phrase et se réduisent à une pensée. La 
vie simple et mécanique conduit à quelque sagesse insensée, 
en étouffant notre intelligence par le travail ; tandis que 
la vie passée dans le vide des abstractions ou dans les 
abîmes du monde moral , mène à quelque folle sagesse. 
En un mot, tuer les sentimens pour vivre vieux, ou 
mourir jeune en acceptant le martyre des passions , voilà 
notre arrêt. Encore, cette sentence lutte-t-elle avec les 
tempéramens que nous a donnés le rude goguenard à 
qui nous devons le patron de toutes les créatures. 

— Imbécille, s'écria Raphaël en l'interrompant. Con- 
tinue à t'abréger ainsi , tu feras des volumes ! Si j'avais 
eu la prétention de formuler proprement ces deux idées , 
je t'aurais dit que l'homme se corrompt par l'exercice 
de la raison et se purifie par l'ignorance. C'est faire le 
procès aux sociétés ! Mais que nous vivions avec les sages 
ou que nous périssions avec les fous , le résultat n'est-il 
pas tôt ou tard le même ? Aussi , le grand abstracteur de 
quintessence a-t-il jadis exprimé ces deux systèmes en 
deux mots : Carymart , Carymara. 

— Tu me fais douter de la puissance de Dieu , car tu 
es plus bêle qu'il n'est puissant , répliqua Emile. Notre 
cher Rabelais a résolu cette philosophie par un mot plus 



ÉTUDES PHILOSOPmQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 101 

bref que Carymary, Carymara, c'est petU-élre , d'où Mon- 
taigne a pris son Que sais-je ? Encore ces derniers mots 
de la science morale ne sont-ils guère que l'exclamation 
de Pyrrhon restant entre le bien et le mal , conmie 
râne de Buridan entre deux mesures d'avoine. Mais lais- 
sons là cette éternelle discussion , qui aboutit aujourd'hui 
à oui et non. Quelle expérience voulais-tu donc faire en 
te jetant dans la Seine , étais-tu jaloux de la machine liy- 
draulique du pont Notre-Dame ? 

— Ah ! si tu connaissais ma vie. 

— Ah ! s'écria Emile , je ne te croyais pas si vulgaire , 
la phrase est usée. Ne sais-tu pas que nous avons tous la 
prétention de souffrir beaucoup plus que les autres. 

— Ah ! s'écria Raphaël. 

— Mais tu es bouffon avec ton ah! Voyons? Une ma- 
ladie d'ame ou de corps t'oblige-t-elle de ramener tous 
les matins, par une contraction de tes muscles, les che- 
vaux qui le soir doivent t'écarteler , comme jadis le fit 
Damiens? As-tu mangé ton chien tout cru , sans sel , dans 
ta mansarde? Tes enfans t'ont-ils jamais dit : J'ai faim? 
As-tu vendu les cheveux de ta maîtresse pour aller au 
jeu? As-tu été payer à un Ëiux domicile une fausse lettre 
de change , tu'ée sur un faux oncle , avec la crainte d'ar- 
river trop tard? Voyons j'écoute. Si tu te jetais à l'eau 
pour une femme , pour un protêt , ou par eimui , je te 
renie. Confesse-toi, ne mens pas, je ne te demande point 
de mémoires historiques. Surtout , sois aussi bref que ton 
ivresse te le permettra : je suis exigeant comme un lecteur, 
et prêt à dormir comme une femme qui lit ses vêpi*es. 

— Pauvre sot ! dit Raphaël. Depuis quand les douleurs 



102 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

De sont-elles plos en raison de la sensibiUté? Lorsque 
nous arriverons au degré de science qui nous permettra 
de faire une histoire naturelle des cœurs, de les nom- 
mer, de les classer en genres , en sous-genres , en fe- 
milles, en crustacés, en fo6»les, en sauriens, en micros- 
copiques, en... que sais-je? alors^ mon bon ami, ce sera 
chose prouvée qu'il en existe de tendres, de délicats, 
comme des fleurs et qui doivent se briser conune elles, 
par de légers froissemens auxquels certains cœurs mi- 
néraux ne sont même pas sensibles. 

— Oh ! de grâce , épai^ne-moi fa préface , dit Emile 
d'un air moitié riant moitié {Hteux en prenant la main 
de Raphaël. 



LA FEMME SANS CœUR. 



près être resté silencieux pendant un 
> moment, Raphaël dit en laissant échap- 
per un geste d'insouciance : Je ne sais 
r en vérité , s'il ne faut pas attribuer aux 
[ fumées du vin et du punch l'espèce de 
f lucidité qui me permet d'embrasser en 
cet instant toute ma vie comme un même tableau, où les 
figures, les couleurs, les ombres, les lumières, les demi- 




104 ETUDES SOCULES , DEUXIEME PARTIE. 

teintes sont fidèlement rendues. Ce jeu poétique de mon 
imagination ne m'étonnerait pas, s*il n'était accompagné 
d'une sorte de dédain pour mes souffirances et pour mes 
joies passées. Vue à distance , ma vie est comme rétrécie 
par un phénomène moral. Cette loi^e et lente douleur 
qui a duré dix ans peut aujourd'hui se reproduire par 
quelques phrases dans lesquelles la douleur ne sera plus 
qu'une pensée, et le plaisir une réflexion philosophique. 
Je juge, au lieu de sentir. 

— Tu es ennuyeux comme un amendement, s'écria 
Emile. 

— C'est possible , reprit Raphaël saas murmurer. Aussi, 
pour ne pas abuser de tes oreilles , te ferai -je grâce des 
dix-sept premières années de ma vie. Jusque là, j'ai 
vécu comme toi, comme mille autres, de cette vie de 
collège ou de lycée, dont maintenant nous nous rap- 
pelons tous avec tant de délices les malheurs fictifs et 
les joies réelles, à laquelle notre gastronomie blasée 
redemande les légumes du vendredi, tant que nous ne 
les avons pas goûtés de nouveau : belle vie dont nous 
méprisons les travaux , qui cependant nous ont appris le 
travail... 

— Arrive au drame , dit Emile d'un air moitié comique 
et moitié plaintif. 

— Quand je sortis du collège , reprit Raphaël en ré- 
clamant par un geste le droit de continuer, mon père 
m'astreignit à une discipline sévère , il me logea dans une 
chambre contiguë à son cabinet; je me couchais dès neuf 
heures du soir et me levais à cinq heures du matin, il 
voulait que je fisse mon droit en conscience, j'allais en 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 105 

même temps h l'École et chez un avoué ; mais les lois du 
temps et de l'espace étaient si sévèrement appliquées à 
mes coui*ses, à mes travaux, et mon père me demandait 
en dînant un compte si rigoureux de... 

— Qu'est-ce que cela me fait? dit Emile. 

— Eh ! que le diable t emporte , répondit Raphaël. 
Comment pourras -tu concevoir mes sentimens si je 
ne te raconte les faits imperceptibles qui influèrent sur 
mon ame, la façonnèrent à la crainte et me lais- 
sèrent long-temps dans la naïveté primitive du jeune 
honmie? Ainsi jusqu'à vingt et un ans , j'ai été courbé 
sous un despotisme aussi froid que celui d'une règle mo- 
nacale. Pour te révéler les tristesses de ma vie , il suf- 
fira peut-être de te dépeindre mon père : un grand 
honune sec et mince , le visage en lame de couteau , le 
teint pâle, à parole brève, taquin comme une vieille 
fille, méticuleux comme un chef de bureau. Sa pater- 
nité planait au-dessus de mes lutines et joyeuses pen- 
sées , et les enfermait comme sous un dôme de plomb. 
Si je voulais lui manifester un sentiment doux et ten- 
dre, il me recevait en enfant qui va dire une sottise. 
Je le redoutais bien plus que nous ne craignions na- 
guère nos maîtres d'étude. J'avais toujours huit ans 
pour lui. Je crois encore le voir devant moi : dans sa re- 
dingote marron, où il se tenait droit comme un cierge 
pascal, il avait l'air d'un hareng saur enveloppé dans la cou- 
verture rougeâtrc d'un pamphlet. Cependant j'aimais mon 
père , au fond il était juste. Peut-être ne haïssons-nous pas 
la sévérité quand elle est justifiée par un grand caractère, 
par des mœurs pures, et qu'elle est adroitement entremêlée 



14 



106 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

de bonté. Si mon përe ne me quitta jamais, si jusqu'à Fâge 
de vingt ans , il ne laissa pas dix francs à ma disposition , 
dix coquins, dix libertins de francs, trésor immense 
dont la possession vainement enviée me faisait rêver 
d'ineffables délices, il cherchait du moins à me pro- 
curer quelques distractions. Après m'avoir promis un 
plaisir pendant des mois entiers, il me conduisait aux 
Bouffons, à un concert, à un bal où j'espéi*ais rencon- 
trer une maîtresse. Une maîtresse ! c'était pour moi Fin- 
dépendance. Mais honteux et timide, ne sachant point 
l'idiome des salons et n'y connaissant pei*sonne , j en re- 
venais le cœur toujoui*s aussi neuf et tout aussi gonflé 
de désirs. Puis le lendemain, bridé comme un cheval 
d'escadron par mon père, dès le matin je retournais 
chez un Avoué, au Droit, au Palais. Vouloir m'écar- 
ter de la route uniforme qu'il m'avait tracée , c'eût été 
m'exposer à sa colère; il m'avait menacé de m'embar- 
quer à ma première faute, en qualité de mousse pour 
les Antilles. Aussi me prenait-il un horrible frisson quand 
par hasard j'osais m'aventurer, pendant une heure ou 
deux, dans quelque partie de plaisir. Figure-toi l'imagi- 
nation la plus vagabonde, le cœur le plus amoureux, 
l'ame la plus tendre , l'esprit le pluç poétique , sans cesse 
en présence de l'honune le plus caillouteux , le plus atrabi- 
laire , le plus froid du monde , enfin marie une jeune fille à 
un squelette , et tu comprendras l'existence dont tu m'in- 
terdis de te développer les scènes curieuses : projets de 
fuite évanouis à laspect de mon père , désespoirs calmés 
par le sommeil , désirs comprimés , sombres mélancolies 
dissipées par la musique. J'exhalais mon malheur en mé- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 107 

lodies. Beelhoven ou Mozart furent souvent mes dis- 
crets confidens. Aujourd'hui , je souris en me souvenant 
de tous les préjugés qui troublaient ma conscience à 
cette époque d'innocence et de vertu : si j'avais mis le 
pied chez un restaurateur, je me serais cru ruiné; mon 
imagination me faisait considérer un café conune un lieu 
de débauche où les hommes se perdaient d'honneur et 
engageaient leur fortune ; quant à risquer de l'argent au 
jeu, il aurait faUu en avoir. 

Oh ! quand je devrais t'endormir, je veux te raconter 
l'une des plus terribles joies de ma vie, une de ces 
joies armées de griffes et qui s'enfoncent dans notre cœur 
comme un fer chaud sur l'épaule d un forçat. J'étais au 
bal chez le duc de Navailles, cousin de mon përe. Mais 
pour que tu puisses parfaitement comprendre ma posi- 
tion, apprends que j'avais im habit râpé, des souliers 
mal faits, une cravate de cocher et des gants déjà 
portés. Je me mis dans un coin afin de pouvoir tout 
à mon aise prendre des glaces et contempler les jo- 
lies fenunes. Mon père m'aperçut. Par une raison que 
je n'ai jamais devinée , tant cet acte de confiance m'aba- 
sourdit , il me donna sa bourse et ses clefs à garder. A 
dix pas de moi quelques honunes jouaient. J'entendais 
frétiller l'or. J avais vingt ans , je souhaitais passer une 
journée entière plongé dans les crunes de mon âge. C'é- 
tait un libertinage d'esprit dont nous ne trouverions l'ana* 
logue ni dans les caprices de courtisane , ni dans les songes 
des jeunes fiUes. Depuis un an , je me révais bien mis , en 
voiture , ayant une belle femme à mes côtés , tranchant 
du seigneur, dinant chez Véry , allant le soir au spectacle, 



108 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

décide à ne revenir que le lendemain chez mon père; 
mais armé contre lui d'une aventure plus intriguée que 
ne l'est le Mariage de Figaro, et dont il lui aurait été 
impossible de se dépêtrer. J'avais estimé toute cette joie 
cinquante écus. N'ciais-je pas encore sous le cliaime naïf 
de l'école btiissonnière ? J'allai donc dans un boudoir où, 
seul, les yeux cuisans, les doigts tix'inblans, je comptai 
l'ai^'ent de uion père : cent écus ! 



Évoquées par celle S4>niuie, les joies de mon escapade 
appanu'ent devant moi, «laiisant comme les soirières de 
Macbetli autour de leur chaudière , mais alléchantes , 
frémissantes, délicieuses! Je devins un coquin déterminé. 
Sims écouter ni les tintemens de mon oi'eille, ni les bat- 
tenicns précipités de mon cœur, je pris deux pièces de 
vingt francs que je vois encore ! Leurs millésimes étaient 
effacés et la figure de Bonap:u-le y grimaçait. Après avoir 
mis la boui-se dans ma poche , je revins vers une table 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 109 

de jeu en tenant les deux pièces d'or dans la paume hu- 
mide de ma main , et je rôdai autour des joueurs comme 
un émouchet au-dessus d'un poulailler. En proie à des 
angoisses inexprimables, je jetai soudain un regard trans- 
lucide autour de moi. Certain de n'être aperçu par 
aucune personne de connaissance, je pariai pour un 
petit homme gras et réjoui, sur la tête duquel j'accu- 
mulai plus de prières et de vœux qu'il ne s'en fait 
en mer pendant trois tempéles. Puis, avec un instinct 
de scélératesse ou de machiavélisme surprenant à mon 
âge, j'allai me planter près d'une porte, regardant h 
travers les salons sans y rien voir. Mon ame et mes 
yeux voltigeaient autour du fatal tapis vert. De cette 
soirée date la première observation physiologique à la- 
quelle j'ai dû cette espèce de pénétration qui m'a permis 
de saisir quelques mystères de notre double nature. Je 
tournais le dos k la table où se disputait mon futur bon- 
heur , bonheur d'autant plus profond peut-être qu'il était 
criminel; entre les deux joueurs et moi, il se trouvait 
une haie d'hommes, épaisse de quatre ou cinq rangées 
de causeurs; le bourdonnement des voix empêchait de 
distinguer le son de l'or qui se mêlait au bruit de l'or- 
chestre ; malgré tous ces obstacles , par un privilège ac- 
cordé aux passions et qui leur donne le pouvoir d'anéantir 
l'espace et le temps , j'entendais distinctement les paroles 
des deux joueurs , je connaissais leurs points , je savais 
celui des deux qui retournait le roi comme si j'eusse 
vu les cartes; enfin à dix pas du jeu, je palissais de 
ses caprices. Mon père passa devant moi tout-à-coup, 
je compris alors cette parole de TÉcrilure : L'esprit de 



no ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Dieu passa devant sa face ! J'avais gagné. A travers 
le tourbillon d'hommes qui gravitait autoui* des joueurs , 
j'accourus à la table en m'y glissant avec la dextérité 
d'une anguille qui s'échappe par la maille rompue d'un 
filet. De douloureuses, mes fibres devinrent joyeuses. 
J étais comme un condamné qui , marchant au supplice , 
a rencontré le roi. Par hasard, un honune décoré ré- 
clama quarante francs qui manquaient. Je fus soup- 
çonné par des yeux inquiets, je palis et des gouttes de 
sueur sillonnèrent mon front. Le crime d'avoir volé mon 
père me parut bien vengé. Le bon gros petit honmie 
dit alors d'une voix certainement angélique : « Tous 
ces messieurs avaient mis, » et paya les quarante 
francs. Je relevai mon front et jetai des regards triom- 
phans sur les joueurs. Après avoir réintégré dans la 
bourse de mon père l'or que j'y avais pris , je laissai 
mon gain à ce digne et honnête monsieur qui continua 
de gagner. Dès que je me vis possesseur de cent soixante 
francs , je les enveloppai dans mon mouchoir de manière 
à ce qu'ils ne pussent ni remuer ni sonner pendant notre 
retour au logis , et ne jouai plus. 

— Que faisiez-vous au jeu ? me dit mon père en entrant 
dans le fiacre. 

— Je regardais , répondis-je en tremblant. 

— Mais , reprit mon père , il n'y aurait eu rien d'ex- 
ti*aordinaire à ce que vous eussiez été forcé par amour* 
propre à mettre quelque argent sur le tapis. Aux yeux 
des gens du monde , vous paraissez assez âgé pour avoir 
le droit de commettre des sottises. Aussi vous excuse- 
rais-je , Raphaël , si vous vous étiez servi de ma bourse... 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 111 

Je ne répondis rien. Quand nous fûmes de retour , je 
rendis à mon père ses clefs et son aident. En rentrant 
dans sa chambre, il vida la bourse sur sa cheminée, 
compta For, se tourna vers moi d'un air assez gracieux , 
et me dit en séparant chaque phrase par une pause plus 
ou moins longue et significative : — Mon fils , vous avez 
bientôt vingt ans. Je suis content de vous. Il vous faut 
une pension, ne ffiit-ce que pour vous apprendre à éco- 
nomiser, à connaître les choses de la vie. Dès ce soir, 
je vous donnei*ai cent francs par mois. Vous disposerez 
de votre argent comme il vous plaira. Voici le premier 
tiîmestre de cette année , ajouta-t-il en caressant une pile 
d'or, comme pour vérifier la somme. 

J'avoue que je fus prêt à me jeter à ses pieds , à lui 
déclarer que j'étais un brigand, un infâme, et... pis que 
cela , un menteur ! La honte me retint. J'allais l'embras- 
ser, il me repoussa faiblement. 

— Maintenant , tu es un homme , mon enfant, me dit- 
il. Ce que je fais est une chose simple et juste dont tu 
ne dois pas me remercier. Si j'ai droit à votre reconnais- 
sance , Raphaël , reprit-il d'un ton doux mais plein de 
dignité , c'est pour avoir préservé votre jeunesse des mal- 
heurs qui dévorent tous les jeunes gens , à Paris. Désor- 
mais nous serons deux amis. Vous deviendrez , dans un 
an , docteur en droit. Vous avez , non sans quelques dé- 
plaisirs et certaines privations, acquis les connaissances 
solides et l'amour du travail si nécessaires aux hommes 
appelés à manier les afTaireSé Apprenez , Raphaël , à me 
connaître. Je ne veux faire de vous ni un avocat , ni un 
notaire, mais un homme d'état qui puisse devenir la gloire 



112 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

de notre pauvre maison. A demain! ajouta-t-il en me 
renvoyant par un geste mystérieux. 

Dès ce jour, mon père m'initia franchement à ses pro- 
jets. J'étais fils unique et j'avais perdu ma mère depuis 
dix ans. Autrefois , peu flatté d'avoir le droit de labourer 
la terre l'épée au côté, mon père, chef d'une maison 
historique à peu près oubliée en Auvergne , vint à Paris 
pour y tenter le diable. Doué de cette finesse qui rend 
les hommes du midi de la France si supérieurs quand 
elle se trouve accompagnée d'énergie, il était parvenu 
sans grand appui à prendre position au cœur même du 
pouvoir. La révolution renversa bientôt sa fortune ; mais 
il avait su épouser l'héritière d'une riche maison, et 
s'était vu sous l'empire au moment de restituer à notre 
famille son ancienne splendeur. La restauration , qui ren- 
dit à ma mère des biens considérables , ruina mon père. 
Ayant jadis acheté plusieurs terres données par l'empe- 
reur à ses généraux et situées en pays étranger, il luttait 
depuis dix ans avec des liquidateurs et des diplomates , 
avec les tribunaux prussiens et bavarois pour se maintenir 
dans la possession contestée de ces malheureuses dota- 
tions. Mon père me jeta dans le labyrinthe inextricable 
de ce vaste procès d'où dépendait notre avenir. Nous 
pouvions être condamnés à restituer les revenus par 
lui perçus , ainsi que le prix de certaines coupes de bois 
faites de 1814 à 1817; dans ce cas, le bien de ma mère 
suffisait à peine pour sauver l'honneur de notre nom. 
Ainsi le jour où mon père parut en quelque sorte m'avoir 
émancipé , je tombai sous le joug le plus odieux. Je dus 
combattre comme sur un champ de bataille, travailler 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 113 

nuit et jour, aller voir des hommes d'état , tâcher de sur- 
prendre leur religion, tenter de les intéresser à notre af- 
faire , les séduire , eux , leurs femmes , leurs valets , leurs 
chiens , et déguiser cet horrible métier sous des formes 
él^antes , sous d'agréables plaisanteries. Je compris tous 
les chagrins dont l'empreinte flétrissait la figure de mon 
père. Pendant une année environ, je menai donc en 
apparence la vie d'un homme du monde; mais cette dis- 
sipation et mon empressement à me lier avec des pai*ens 
en faveur ou avec des gens qui pouvaient nous être utiles, 
cachaient d'immenses travaux. Mes divertissemens étaient 
encore des plaidoiries , et mes conversations des mémoi- 
res. Jusque là, j'avais été vertueux par l'impossibilité de 
me livrer à mes passions de jeune homme ; mais craignant 
alors de causer la ruine de mon père ou la mienne par 
une négligence, je devins mon propre despote, et n'osai 
me permettre ni un plaisir ni une dépense. Lorsque nous 
sommes jeunes, quand, à force de froissemens, les hommes 
et les choses ne nous ont point encore enlevé cette déli- 
cate fleur de sentiment , cette verdeur dé pensée , cette 
noble pureté de conscience qui ne nous laisse jamais 
transiger avec le mal, nous sentons vivement nos de- 
voirs ; notre honneur parle haut et se fait écouter , nous 
sommes francs et sans détour : ainsi étais-je alors. Je 
voulus justifier la confiance de mon père. Naguère , je 
lui aurais dérobé délicieusement une chélive somme ; 
mais portant avec lui le fardeau de ses affaires , de son 
nom , de sa maison , je lui eusse donné secrètement mes 
biens , mes espérances , comme je lui sacrifiais mes plai- 
sirs ; heureux même de mon s<icrifice ! Aussi , quand 



15 



114 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

H. de Villèle exhuma, tout exprès pour nous, un dé- 
cret impérial sur les déchéances, et nous eut ruinés, 
signé-je la vente de mes propriétés , n'en gardant qu'une 
île sans valeur, située au milieu de la Loire et où se 
trouvait le tombeau de ma mère. Aujourd'hui , peut-être, 
lesai^punens,les détours, les discus^ons philosophiques, 
philantroplques et politiques ne me manqueraient pas pour 
me dispenser de foire ce que mon avoué nommait une 
bêtise. Mais à vingt et un ans , nous sonunes , je le répète , 
tout générosité , tout chaleur, tout amour. Les larmes que 
je vis dans les yeux de mon père furent alors pour moi 
la plus belle des fortunes , et te souvenir de ces larmes 
a souvent consolé ma misère. Dix mois après avoir payé 
ses créanciers , mon père mourut de chagrin. Il m'ado- 
rait et m'avait ruiné, cette idée le tua. En 1826, à l'âge 
de vingt-deux ans, vers la fin de l'automne, je suivis 
tout seul le convoi de mon premier ami , de mon père. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 115 

Pen de jeunes gens se sont trouves, seuls avec leurs 
pensées , derrière un corbillard , perdus dans Paris , sans 
avenir^ sans fortune. Les orphelins recueillis par la cha- 
rité publique ont au moins pour avenir le champ de ba- 
taille , pour père le gouvernement ou le procureur du 
roi, pour refuge un hospice. Moi , je n'avais rien! Trois 
mois après , un commissaire-priseur me remît onze cent 
douze francs , produit net et liquide de la succession 
paternelle. 



Des créanciers m'avùent obl^é à vendre notre mo- 
bilier. Accoutumé dès ma jeunesse à donner une grande 
valeur aux objets de luxe dont j'étais entouré, je ne 
pus in'empécber de marquer une sorte d'étonnement à 
l'a^ct de ce reliquat exigu. — « Oh! me dit le com- 
missaire-priseur, tout cela était bien rococo. » Mot épou- 
vantable qui flétrissait toutes les religions de mon enfance 
et me dépouillait de mes premières illusioiiâ, les plus 



116 ÉTUDES SOGULES, DEUXIEME PARTIE. 

chères de toutes. Ha fortune se résumait par un borde- 
reau de vente 9 mon avenir gisait dans un sac de toile 
qui contenait onze cent douze francs , la société m'ap- 
paraissait en la personne d'un huissier-priseur qui me 
parlait le chapeau sur la tête. Un valet'<le-chambre qui 
me chérissait et auquel ma mère avait jadis constitué 
quatre cents francs de rente viagère , Jonathas me dit en 
quittant la maison d'où j'étais si souvent sorti joyeuse- 
ment en voiture , pendant mon enfance : — Soyez bien 
économe , monsieur Raphaël ! 11 pleurait y le bon homme. 
Tels sont, mon cher Emile , les événemens qui maî- 
trisèrent ma destinée, modifièrent mon ame, et me pla- 
cèrent jeune encore dans la plus Êiusse de toutes les 
situations sociales. Des liens de famille, mais faibles, 
m'attachaient à quelques maisons riches dont l'accès m'eût 
été interdit par ma fierté, si le mépris et l'indifTérence 
ne m'en eussent déjà fermé les portes. Quoique parent 
de personnes très-influentes et prodigues de leur protec- 
tion pour des éti*angers, je n'avais ni parens ni protec- 
teurs. Sans cesse arrêtée dans ses expansions, mon ame 
s'était repliée sur elle-même : plein de franchise et de 
naturel, je devais pai'aitre froid, dissimulé; le despo- 
tisme de mon père m'avait 6té toute confiance en moi; 
j'étais timide et gauche, je ne croyais pas que ma voix 
pût exercer le moindre empire, je me déplaisais, je me 
trouvais laid, j'avais honte de mon regard. Malgré la 
voix intérieure qui doit soutenir les hommes de talent 
dans leurs luttes, et qui me criait : Courage ! marche ! 
malgré les révélations soudaines de ma puissance dans la 
solitude , malgré l'espoir dont j'étais animé en comparant 



ÉTUDES PHILOSOPmQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 117 

les ouTTages nouveaux admirés du public à ceux qui vol- 
tigeaient dans ma pensée, je doutais de moi comme un 
en&nt. J'étais la proie d'une excessive ambition, je me 
croyais destiné à de grandes choses et me sentais dans 
le néant. J'avais besoin des hommes, et je me trouvais 
sans amis; je devais me frayer une route dans le monde, 
et j'y restais seul, moins craintif que honteux. Pendant 
l'année où je fus jeté par mon père dans le tourbillon de 
la haute société, j'y vins avec un cœur neuf, avec une ame 
fraîche. Comme tous les grands enÊms , j'aspirai secrè- 
tement à de belles amours. Je rencontrai parmi les jeunes 
gens de mon âge une secte de fanfarons qui allaient tête 
levée, disant des riens, s'asseyant sans trembler près des 
fenmies qui me semblaient les plus imposantes, débitant 
des impertinences, mâchant le bout de leurs cannes, mi- 
naudant , se prostituant à eux-mêmes les plus jolies per- 
sonnes, mettant ou prétendant avoir mis leurs têtes sur 
tous les oreillers, ayant l'air d'être au refus du plaisir, 
considérant les plus vertueuses, les plus prudes comme 
de prise facile et pouvant être conquises à la simple pa- 
role , au moindre geste hardi , par le premier regard in- 
solent! Je te le déclare, en mon ame et conscience, 
la conquête du pouvoir ou d'une grande renommée litté- 
raire me paraissait un triomphe moins difficile à obtenir 
qu'un succès auprès d'une femme de haut rang , jeune , 
spirituelle et gracieuse. Je trouvai donc les troubles de 
mon cœur, mes sentimens, mes cultes en désaccord avec 
les maximes de la société. J'avais de la hardiesse, mais 
dans l'ame seulement, et non dans les manières. J'ai su 
plus tard, que les femmes ne voulaient pas être mendiées. 



118 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

J'en ai beaucoup vu que j'adorais de loin , auxquelles je 
livrais un cœur à toute épreuve , une ame à déchirer, une 
énei^ie qui ne s'eflrayait ni des sacrifices , ni des tortures ; 
elles appartenaient à des sots dont je n'aurais pas voulu 
pour portiers. Combien de fois, muet, immobile, n'ai-je 
pas admiré la femme de mes rêves, sui^issant dans un 
bal! 



Dévouant alors en pensée mon existence à des caresses 
étemelles, j'imprimais toutes mes errances- en un re- 
gard, et lui offrais dans mon extase un amour de jeune 
homme qui courait au devant des tromperies. En certains 
momens , j'aurais donné ma vie pour une seule nuit. Eb 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 119 

bien! n'ayant jamais trouvé d'oreilles à qui confier mes 
propos passionnés, de regards où reposer les miens, de 
cœur pour mon cœur, j'ai vécu dans tous les tourmens 
d'une impuissante énergie qui se dévorait elle-même, soit 
faute de hardiesse ou d'occasions, soit inexpérience. Peut- 
être ai-je désespéré de me faire comprendre, ou tremblé 
d'être trop compris. Et cependant j'avais un orage tout 
prêt a chaque regard poli que l'on pouvait m'adresser. 
Malgré ma promptitude à prendre ce regard ou des mots 
en apparence affectueux comme de tendres engagemens, 
je n'ai jamais osé ni parler ni me taire à propos. A force 
de sentiment ma parole était insignifiante, et mon silence 
était stupide. J'avais sans doute trop de naïveté pour une 
société factice qui vit aux lumières, et rend toutes ses 
pensées par des phrases convenues, ou des mots que 
dicte la mode. Puis je ne savais point parler en me tai- 
sant, ni me taire en parlant. Enfin, gardant en moi des 
feux qui me bri!^aient , ayant une ame semblable à celles 
que les femmes souhaitent de rencontrer, en proie à cette 
exaltation dont elles sont avides, possédant l'énergie 
dont se vantent les sots, toutes les femmes m'ont été 
traîtreusement cruelles. Aussi , admirais-je naïvement les 
héros de coterie quand ils célébraient leurs triomphes, 
sans les soupçonner de mensonge. J'avais sans doute 
le tort de désirer un amour sur parole, de vouloir 
trouver grande et forte dans un cœur de femme frivole 
et légère , affamée de luxe , ivre de vanité , cette passion 
large, cet océan qui battait tempestueusement dans mon 
cœur. Oh! se sentir né pour aimer, pour rendre une 
femme bien heureuse, et ne pas avoir trouvé même une 



120 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

courageuse et noble Marceline ou quelque vieille mar- 
quise ! Porter des trésors dans une besace et ne pouvoir 
rencontrer personne, pas même une eniant, quelque jeune 
fille curieuse , pour les lui faire admirer. J'ai souvent voulu 
me tuer de désespoir... 

— Joliment tragique ce soir, s'écria Emile. 

— Eh ! laisse - moi condamner ma vie , répondit Ra- 
phaël. Si ton amitié n'a pas la force d'écouter mes élégies , 
si tu ne peux me faire crédit d'une demi>heure d'ennui , 
dors ! Mais ne me demande plus compte de mon suicide qui 
gronde , qui se dresse , qui m'appelle et que je salue. 
Pour juger un homme , au moins faut-il être dans le se- 
cret de sa pensée , de ses malheurs , de ses émotions ? 
ne vouloir connaître de sa vie que les événemens maté- 
riels , c'est faire de la chronologie , l'histoire des sots ! 

Le ton amer avec lequel ces paroles furent prononcées 
frappa si vivement Emile que , dès ce moment , il prêta 
toute son attention à Raphaël en le regardant d'un air 
hébété. 

— Mais, reprit le narrateur, maintenant la lueur qui 
colore ces accidens leur prête un nouvel aspect. L'or- 
dre de choses que je considérais jadis conune un mal- 
heur a peut-être engendré les belles facultés dont plus 
tard je me suis enoi^eilli. La curiosité philosophique , 
les ti*avaux excessifs , l'amour de la lecture qui , depuis 
l'âge de sept ans jusqua mon entrée dans le monde, 
ont constamment occupé ma vie, ne m'auraient-ils pas 
doué de la facile puissance avec laquelle , s'il faut vous en 
croira, je sais rendre mes idées et marcher en avant 
dans le vaste champ des connaissances humaines? L'a- 



ÉTUDES PHILOSOPfflQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 121 

bandon auquel j'étais condamné, Thabitude de refouler 
mes sentimens et de vivre dans mon cœur, ne m'ont-ils 
pas investi du pouvoir de comparer, de méditer? En ne 
se perdant pas au service des irritations mondaines 
qui rapetissent la plus belle ame et la réduisent à l'état 
de guenille, ma sensibilité ne s'est-elle pas concentrée 
pour devenir l'organe perfectionné d'une volonté plus 
haute que le vouloir de la passion 7 Méconnu par les 
femmes 9 je me souviens de les avoir observées avec la sa- 
gacité de l'amour dédaigné. Maintenant, je le vois, la sin- 
cérité de mon caractère a dû leur déplaii^e ! Peut-être veu- 
lent-elles un peu d'hypocrisie? Moi qui suis tour-à-tour, 
dans la même heure, honmie et enfant, futile et penseur, 
sans préjugés et plein de superstitions, souvent femme 
conome elles, n^ont-elles pas dû prendre ma naïveté pour 
du cynisme, et la pureté même de ma pensée pour du 
libertinage? La science leur était ennui, la langueur fé- 
minine faiblesse. Cette excessive mobilité d'imagination, 
le malheur des poètes, me Êdsait sans doute juger comme 
un être incapable d'amour, sans constance dans les idées , 
sans énergie. Idiot quand je me taisais, je les effarouchais 
peut-être quand j'essayais de leur plaire. Les femmes 
m'ont condamné. J'ai accepté, dans les larmes et le cha- 
grin, l'arrêt porté par le monde. Cette peine a produit 
son firuit. Je voulus me venger de la société , je voulus 
posséder l'ame de toutes les femmes en me soumettant 
les intelligences , et voir tous les regards fixés sur moi 
quand mon nom serait prononcé par un valet à la porte 
d'un salon. Je m'instituai gi*and homme. Dès mon en- 
fance, je m'étais frappé le front en me disant comme 

10 



122 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

André de Chénier : « Il y a quelque chose là !» Je croyais 
sentir en moi une pensée à exprimer, un système à 
établir, une science à expliquer. O mon cher Emile ! au- 
jourd'hui que j'ai vingt-six ans à peine , que je suis sûr 
de mourir inconnu , sans avoir jamais été l'amant de la 
femme que j'ai rêvé de posséder, laisse -moi te con- 
ter mes folies? N'avons-nous pas tous, plus ou moins, 
pris nos désii'S pour des réalités? Ah! je ne voudrais 
point pour ami d'un jeune homme qui dans ses rêves 
ne se serait pas tressé des couronnes , construit quelque 
piédestal ou donné de complaisantes maîtresses. Moi ! 
j'ai souvent été général, empereur^ j'ai été Byron, puis 
rien. Après avoir joué sur le fatle des choses humai- 
nes, je m'apercevais que toutes les montagnes., toutes 
les difficultés restaient a gravir. Cet inunense amour-pro- 
pre qui bouillonnait en moi, cette croyance sublime à 
une destinée, et qui devient du génie peut-être quand 
un homme ne se laisse pas déchiqueter l'ame par le 
contact des affaires aussi facilement qu'un mouton aban- 
donne sa laine aux épines des halliers où il passe ; tout 
cela me sauva. Je voulus me couvrir de gloire et tra- 
vailler dans le silence pour la maîtresse que j'espérais 
avoir un jour. Toutes les femmes se résumaient par une 
seule, et cette femme je croyais la rencontrer dans la 
première qui s'offrait à mes regards. Mais, voyant une 
reine dans chacune d'elles, toutes devaient, comme les 
reines qui sont obligées de faire des avances à leurs 
amans, venir un peu au devant de moi, soufïreteux, 
pauvre et timide. Ah! pour celle qui m'eût plaint, j'a- 
vais dans le cœur tant de reconnaissance outre l'amour. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 123 

que je l'eusse adorée pendant toute sa vie. Plus tard, 
mes observations m'ont appris de cruelles vérités. Ainsi , 
mon cher Emile , je risquais de vivre éternellement 
seul. Les fenunes sont habituées, par je ne sais quelle 
pente de leur esprit, à ne voir dans un homme de 
talent que ses défauts, et dans un sot que ses qua- 
lités; elles éprouvent de grandes sympathies pour les 
qualités du sot qui sont une flatterie perpétuelle de leurs 
propres défauts, tandis que l'homme supérieur ne leur 
oflre pas assez de jouissances pour compenser ses imper- 
fections. Le talent est une fièvre intermittente, nulle femme 
n'est jalouse d'en partager seulement les malaises ; toutes 
veulent trouver dans leurs amans des motifs de satisfaire 
leur vanité , c'est elles encore qu'elles aiment en nous ! 
Un homme pauvre , fier , artiste , doué du pouvoir de 
créer, n'est-il pas armé d*un blessant égoîsme? il existe 
autour de lui je ne sais quel tourbillon de pensées dans 
lequel il enveloppe tout, même sa maîtresse qui doit 
en suivre le mouvement. Une femme adulée peut-elle 
croire à l'amour d'un tel homme ? Ira-t-elle le chercher ? 
Cet amant n'a pas le loisir de s'abandonner autour d'un 
divan à ces petites singeries de sensibilité auxquelles 
les femmes tiennent tant et qui sont le triomphe des 
gens faux et insensibles. Le temps manque à ses tra- 
vaux, comment en dépenserait-il à se rapetisser, à se 
chamarrer? Prêt à donner ma vie d'un coup, je ne 
l'aurais pas avilie en détail. Enfin il existe dans le ma- 
nège d'un agent de change qui fait les commissions d'une 
femme pâle et minaudiëre , je ne sais quoi de mesquin 
dont l'artiste a horreur. L'amour abstrait ne suffît pas h un 



124 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

homme pauvre et grand , il en veut tous les dévouemens. 
Les petites créatures qui passent leur vie à essayer des 
cachemires ou se font les porte-manteaux de la mode 
n'ont pas de dévouement , elles en exigent et voient dans 
Tamom* le plaisir de commander ^ non celui d'obéir. La 
véritable épouse en cœur, en chair et en os , se laisse traî- 
ner là où va celui en qui réside sa vie , sa force , sa gloire , 
son bonheur. Aux hommes supérieurs , il faut des femmes 
orientales dont l'unique pensée soit l'étude de leurs be- 
soins : pour eux , le malheur est dans le désaccord 
de leurs désirs et des moyens. Moi , qui me croyais 
homme de génie, j'aimais précisément ces petites mai- 
tresses ! Nounnssant des idées si contraires aux idées re- 
çues, ayant la prétention d'escalader le ciel sans échelle, 
possédant des trésors qui n'avaient pas cours , armé de 
connaissances étendues qui surchai^eaient ma mémoire 
et que je n'avais pas encore classées, que je ne m'étais 
point assimilées; me trouvant sans parens, sans amis, 
seul au milieu du plus affireux désert , un désert pavé , 
un désert animé, pensant, vivant, où tout vous est bien 
plus qu'ennemi, indifférent! la résolution que je pris 
était naturelle , quoique folle ; elle comportait je ne sais 
quoi d'impossible qui me donna du courage. Ce fut comme 
mi parti £ût avec moi-même, et dont j'étais le joueur et 
l'enjeu. Voici mon plan. 

Mes onze cents francs devaient suffire à ma vie pen- 
dant trois ans, je m'accordais ce temps pour mettre 
au jour un ouvrage qui pût attirer l'attention publique 
sur moi , me faire une fortune ou un nom. Je me ré- 
jouissais en pensant que j'allais vivre de pain et de lait , 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 125 

comme mi solitaire de la Thébaîde , plongé dans le monde 
des livres et des idées, dans une sphère inaccessible, 
au milieu de ce Paris si tumultueux ; sphère de travail et 
de silence où comme les chrysalides je me bâtissais 
une tombe pour renaître brillant et glorieux. J'allais ris- 
quer de mourir pour vivre. En réduisant l'existence à 
ses vrais besoins, au strict nécessaire, je trouvais que 
trois cent soixante-cinq francs par an devaient suffire à 
ma pauvreté. En effet, cette maigre somme a satisfait à 
ma vie, tant que j'ai voulu subir ma propre discipline 
claustrale. 

— C'est impossible, s'écria Emile. 

— J'ai vécu près de trois ans ainsi , répondit Raphaël 
avec une sorte de fierté. Comptons! reprit -il. Trois sous 
de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie 
m'empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit 
dans un état de lucidité singulière. J'ai observé, tu le sais, 
de merveilleux effets produits par la diète sur l'imagina- 
tion. Mon logement me coûtait trois sous par jour, je brûlais 
pour trois sous d'huile par nuit , je faisais moi-même ma 
chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne 
dépenser que deux sous de blanchissage par jour , je me 
chauf&is avec du charbon de terre , dont le prix divisé par 
les jours de l'année n'a jamais donné plus de deux sous 
pour chacun; j'avais des habits, du linge, des chaus- 
sures pour trois années , je ne voulais m'habiller que 
pour aller à certains cours publics et aux bibliothèques. 
Ces dépenses réunies ne faisaient que dix-huit sous, il 
me restait deux sous pour les choses impré>aies. Je ne 
me souviens pas d'avoir, pendant cette longue période 



126 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

(le travail , passé le Pont-des-Arts , ni d'avoir jamais 
acheté d'eau ; j'allais en chercher le malin , à la fontaine 
de la place Saint-Micliel , au coin de la rue des Grès. 



Oh ! je portais ma pauvreté fièrement. Un homme qui 
pressent un bel avenir marche dans sa vie de misère comme 
un innocent conduit au supplice, il n'a point honte. Je 
n'a^'ais pas voulu prévoir la maladie : comme Aquilina, 
j'envisageais l'hôpital sans terreur. Je n'ai pas douté un 
moment de ma bonne santé. D'ailleurs, te pauvre ne doit 
se coucher que pour mourir. Je me coupai les cheveux , 



ÉTUDES PHILOSOPfflQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 127 

jusqu'au moment où un ange d'amour et de bonté. .. Mais 
je ne veux pas anticiper sur la situation à laquelle j'arrive. 
Apprends seulement, mon cher ami, qu'à dé&ut de mat- 
tresse , je vécus avec une grande pensée , avec un rêve , 
un mensonge auquel nous commençons tous par croire 
plus ou moins. Aujourd'hui , je ris de moi , de ce moi, 
peut-être saint et sublime , qui n'existe plus. La société , 
le monde , nos usages , nos mœurs vus de près , m'ont 
révélé le danger de ma croyance innocente et la super- 
fluité de mes fervens travaux. Ces approvisionnemens 
sont inutiles à l'ambitieux : que léger soit le bagage de 
qui poursuit la fortune. La faute des hommes supérieurs 
est de dépenser leurs jeunes années à se rendre dignes 
de la Faveur. Pendant qu'ils thésaurisent leurs forces et 
la science pour porter sans effort le poids d'une puis- 
sance qui les fuit, les intrigans riches de mots et dé- 
pourvus d'idées vont et viennent, surprennent les sots 
et se logent dans la confiance des demi-niais : les uns 
étudient, les autres marchent; les uns sont modestes, 
les autres hardis; l'homme de génie tait son orgueil, l'in- 
trigant arbore le sien et doit arriver nécessairement. Les 
hommes du pouvoir ont si fort besoin de croire au mé- 
rite tout fait , au talent effronté , qu'il y a chez le vrai 
savant de TenÊintillage à espérer des récompenses hu- 
maines. Je ne cherche certes pas à paraphraser les lieux 
communs de la vertu, le cantique des cantiques éter- 
nellement chanté par les génies méconnus, je veux 
déduire logiquement la raison des fréqiiens succès ob- 
tenus par les hommes médiocres. Hélas! l'étude est 
si maternellement bonne, qu'il y a peut-être crime a 



138 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

lui demander des récc»npenses autres que les pures 
et douces joies dont elle noun*it ses en&ns. Je me sou- 
viens d'avoir quelquefois trempé gaiement mon pain dans 
mon lût, assis auprès de ma fenêtre en y respirant 
l'air, en laissant planer mes yeux sur un paysage de 
toils bruns, grisâtres, rouges, en ardoises, en tuiles, 
couverts de mousses jaimes ou vertes. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 129 

Si d'abord cette vue me parut monotone, j'y décou- 
vris bienlôt de singulières beautés : tantôt le soir des raies 
lumineuses, parties des volets mal fermés, nuançaient et 
animaient les noires profondeurs de ce pays original ; tan- 
tôt les lueurs pâles des réverbères projetaient d'en bas 
des reflets jamiâtres à travers le brouillard , et accusaient 
faiblement dans les rues les ondulations de ces toits 
pressés , océan de vagues immobiles ; parfois de rares 
figures ap{)araissaient au milieu de ce morne désert. 
Parmi les fleurs de quelque jardin aérien, j'entrevoyais 
le profil anguleux et crochu d'une vieille femme arro- 
sant des capucines, ou dans le cadre d'une lucarne 
pourrie , quelque jeune fille faisant sa toilette , se croyant 
seule, et dont je ne pouvais apercevoir que le beau 
front et les longs cheveux élevés en l'air par un joli 
bras blanc. J'admirais dans les gouttières quelques vé- 
gétations éphémères, pauvres herbes bientôt emportées 
par un orage! J'étudiais les mousses, leurs couleurs 
ravivées par la pluie , et qui sous le soleil se chan- 
geaient en un velours sec et brun à reflets capricieux. 
Enfin les poétiques et fugitifs effets du jour, les tris- 
tesses du brouillard, les soudaini; pétillemens du soleil, 
le silence et les magies de la nuit, les mystères de l'au- 
rore , les fumées de chaque cheminée , tous les accidens 
de cette singulière nature m'étaient devenus familiers et 
me divertissaient. J'aimais ma prison, elle était volon- 
taire. Ces savanes de Paris formées par des toiLs nivelés 
conune une plaine , mais qui couvraient des abimes peu- 
plés, allaient à mon ame et s'harmoniaient avec mes 
pensées. Il est fatigant de retrouver brusquement le 



17 



130 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

monde quand nous descendons des hauteurs célestes où 
nous entraînent les méditations scîentiûques. Aussi , at-je 
alors parfaitement conçu la nudîtë des monastères. 

Quand je liis bien résolu à suivre mon nouveau j^an 
de vie , je cherchai mon l<^ dans les quartiers les plus 
déserts de Paris. Un soir, en revenant de l'Estrapade, 
je passais par la rue des Cordiers pour retourner chez 
moi. A l'angle de la rue de Cluny, je vis une petite fille 
d'environ quatorze ans , qui jouait au volant avec une de 
ses camarades , et dont les rires et les espiègleries amu- 
saient les voisins. 



Il foisait beau, la soirée était chaude, le mois de sep- 
tembre durait encore. Devant chaque porte, des femmes 
étaient assises et devisaient comme dans une ville de pro- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 131 

vince par un jour de fête. J'observai d*abord la jeune fille 
de qui la physionomie était d'une admirable expression, et 
le corps tout posé pour un peintre. C'était une scène ra- 
vissante. Je cherchai la cause de cette bonhomie au milieu 
de Paris, je remarquai que la rue n'aboutissait à rien , et 
ne devait pas être très-passante. En me rappelant le sé- 
jour de J.-J. Rousseau dans ce lieu, je trouvai l'hôtel 
Saint-Quentin, et le délabrement dans lequel il était me 
fit espérer d'y rencontrer un gite peu coûteux. Je voulus 
le visiter. En entrant dans une chambre basse , je vis 
les classiques flambeaux de cuivre garnis de leurs chan- 
delles, méthodiquement rangés au-dessus de chaque clef, 
et iîis frappé de la propreté qui régnait dans cette 
salle, ordinair^nent assez mal tenue dans les autres 
hôtels. Elle était peignée comme un tableau de genre : 
son lit bleu , les ustensiles , les meubles avaient la co- 
quetterie d'une nature de convention. La maîtresse de 
l'hôtel, femme de quarante ans environ, dont les traits 
exprimaient des malheurs, dont le regard était comme 
terni pair des pleui's, se leva, vint à moi, je lui sou- 
mis humblanent le tarif de mon loyer. Sans en paraiti'e 
étonnée , elle chercha une clef parmi toutes les au- 
tres, et me conduisit dans les mansardes, où elle me 
montra une chambre qui avait vue sur les toits , sur 
les cours des maisons voisines , par les fenêtres des- 
quelles passaient de longues perches chargées de linge. 
Rien n'était plus horrible que cette mansarde aux murs 
jaunes et sales, qui sentait la misère et appelait son sa- 
vant. La toiture s'y abaissait irrégulièrement et les tuiles 
disjointes laissaient voir le ciel. H y avait place pour un 



132 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

lit, une table, quelques chaises, et sous Tangle aigu 
du toit, je pouvais loger mon piano. N'étant pas assez 
riche pour meubler cette cage digne des plombs de Ve- 
nise , la pauvre femme n'avait jamais pu la louer. Ayant 
précisément excepté de la vente mobilière que je venais 
de faire, les objets qui m'étaient en quelque sorte per- 
sonnels, je fus bientôt d'accord avec mon hôtesse, et 
m'installai le lendemain chez elle. Je vécus dans ce 
sépulcre aérien pendant près de trois ans, travaillant 
nuit et jour sans relâche, avec tant de plaisir que l'é- 
tude me semblait être le plus beau thème , la plus heu- 
reuse solution de la vie humaine. Le calme et le silence 
nécessaires au savant ont je ne sais quoi de doux, 
d'enivrant comme l'amour. L'exercice de la pensée, la 
recherche des idées , les contemplations tranquilles de la 
science nous prodiguent d'ineffables délices, indescrip- 
tibles comme tout ce qui participe de l'intelligence, dont 
les phénomènes sont invisibles à nos sens extérieurs. Aussi 
sommes-nous toujours forcés d'expliquer les mystères de 
l'esprit par des comparaisons matérielles. Le plaisir de 
nager dans un lac d'eau pure, au milieu des rochers, des 
bois et des fleurs , seul et caressé par une brise tiède , don- 
nerait aux ignorans une bien faible image du bonheur que 
j'éprouvais quand mon ame était baignée dans les lueurs de 
je ne sais quelle lumière, quand j'écoutais les voix terribles 
et confuses de l'inspiration, quand d'une source inconnue 
les images ruisselaient dans mon cerveau palpitant. Voir 
une idée qui pointe dans le champ des abstractions hu- 
maines comme le lever du soleil au matin et s'élève comme 
lui, qui mieux encore! grandit comme un en&nt, ar- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 133 

rive à la puberté, se fait lentement virile, est une joie 
supérieure aux autres joies terrestres, ou plutôt c'est 
un divin plaisir. L'étude prête une sorte de magie à 
tout ce qui nous environne. Le bureau chétif sur le- 
quel j'écrivais et la basane brune qui le couvrait, mon 
piano, mon lit, mon fiiuteuil, les bizarreries de mon 
papier de tenture , mes meubles , toutes ces choses s'a- 
nimèrent , et devinrent pour moi d'humbles amis , les 
complices silencieux de mon avenir. Combien de fois ne 
leur ai-je pas communiqué mon ame , en les regar- 
dant? Souvent en laissant voyager mes yeux sur une 
moulure déjetée , je rencontrais des développemens nou- 
veaux, une preuve frappante de mon système ou des 
mots que je croyais heureux pour rendre des pensées 
presque intraduisibles. A force de contempler les objets 
qui m'entouraient, je trouvais à chacun sa physiono- 
mie, son caractère; souvent ils me parlaient : si, par 
dessus les toits, le soleil couchant leur jetait à travers 
mon étroite fenêtre quelque lueur furtive, ils se colo- 
raient, palissaient, brillaient, s'attristaient ou s'égayaient, 
en me surprenant toujours par des effets nouveaux. Ces 
menus accidens de la vie solitaire, qui échappent aux 
préoccupations du monde, sont la consolation des pri- 
sonniers. N'étais-je pas captivé par une idée , emprisonné 
dans un système, mais soutenu par la perspective d'une 
vie glorieuse. A chaque di£Qculté vaincue, je baisais les 
mains douces de la femme aux beaux yeux , élégante et 
riche, qui devait un jour caresser mes cheveux en me 
disant avec attendrissement : Tu as bien souffert, pauvre 
ange ! 



134 ETUDES SOGULES , DEUXIEME PARTIE. 

J'avais enti*epris deux grandes œuvres. Une comédie 
devait en peu de jours me donner une renommée, une 
fortune, et l'entrée de ce monde où je voulais repa- 
raître en y exerçant les droits r^aliens de l'homme de 
génie. Vous avez tous vu dans ce chef-d'œuvre la pre- 
mière eri'eur d'un jeune homme qui sort du coU^e, 
une véritable niaiserie d'enÊmt. Vos plaisanteries ont 
détruit de fécondes illusions, qui depuis ne se sont 
plus réveillées. Toi seul , mon cher Emile , as calmé 
la plaie profonde que d'autres firent à mon cœur! Toi 
seul admiras ma Théorie de la volonté , ce long ouvrage 
pour lequel j'avais appris les langues orientales, l'ana- 
tomie , la physiologie , auquel j'avais consacré la plus 
grande partie de mon temps; œuvre qui, si je ne me 
trompe, complétera les travaux de Mesmer, de Lavater, 
de Gall, de Bichat, en ouvrant une nouvelle route à la 
science humaine. 

La, s'an*éte ma belle vie, ce sacrifice de tous les 
jours, ce travail de ver -à -soie inconnu au monde et 
dont la seule récompense est peut-être dans le travail 
même. Depuis l'âge de raison jusqu'au jour où j'eus 
terminé ma théorie, j'ai observé, appris, écrit, lu sans 
relâche, et ma vie Ait comme un long pensum. Amant 
efiéminé de la paresse orientale , amoureux de mes 
rêves, sensuel, j'ai toujours travaillé, me refusant à 
goûter les jouissances de la vie parisienne. Gourmand , 
j'ai été sobre ; aimant et la marche et les voyages mari- 
times, désirant visiter plusieurs pays, trouvant encore du 
plaisir à faire, comme un enfant, ricocher des cailloux 
sur l'eau , je suis resté constamment assis , une plume à 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 135 

la main ; bavard , j'allais ëœuter en silence les professeurs 
aux Cours publics de la Bibliothèque et du Muséum ; j'ai 
dormi sur mon grabat solitaire comme un religieux de 
l'ordre de Saint-Benott , et la femme était cependant ma 
seule chimère, une chimère que je caressais et qui me 
fuyait toujours! Enfin ma vie a été une cruelle antithèse , 
un perpétuel mensonge. Puis jugez donc les hommes! 
Parfois mes goûts naturels se réveillaient comme un in- 
cendie long-temps couvé. Par une sorte de mirage ou de 
calenture, moi, veuf de toutes les femmes que je désirais, 
dénué de tout et logé dans une mansarde d'artiste, je 
me voyais alors entouré de maîtresses ravissantes ! Je cou- 
rais à travers les rues de Paris, couché sur les moel- 
leux coussins d'un brillant équipage ! J'étais rongé de vices, 
plongé dans la débauche, voulant tout, ayant tout; 
enfin ivre a jeun, comme saint Antoine dans sa tenta- 
tion. Heureusement le sommeil finissait par éteindre 
ces visions dévorantes, le lendemain la Science m'ap- 
pelait en souriant, et je lui étais fidèle. J'imagine que 
les femmes dites vertueuses doivent être souvent la proie 
de ces tourbillons de folie , de désirs et de passions qui 
s'élèvent en nous, malgré nous. De tels rêves ne sont 
pas sans charmes : ne ressemblent-ils pas à ces causeries 
du soir, en hiver, où l'on part de son foyer pour aller 
en Chine. Mais que devient la vertu, pendant ces délicieux 
voyages où la pensée a franchi tous les obstacles? 

Pendant les dix premiers mois de ma réclusion, je 
menai la vie pauvre et solitaire que je t'ai dépeinte : 
j'allais chercher moi -même, dès le matin et sans être 
vu, mes provisions pour la journée; je faisais ma cham- 



136 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

bre , j'étais tout ensemble le maître et le servitem* , 
je dic^énisais avec mie incroyable fierté. Hais après ce 
temps, pendant lequel l'hôtesse et sa fille espionnèrent 
mes mœurs et mes habitudes , examinèrent ma per- 
sonne et comprii'ent ma misère , peut-être parce qu'elles 
étaient elles-mêmes fort malheureuses, il s'établit d'in- 
évitables liens entre elles et moi. Pauline , cette char- 
mante créature dont les grâces naïves et secrètes m'a- 
vaient en quelque sorte amené là, me rendit plusieurs 
services qu'il me fut impossible de refuser. Toutes les 
infortunes sont sœurs : elles ont le même langage, la 
même générosité, la générosité de ceux qui ne possé- 
dant rien sont prodigues de sentiment, paient de leur 
temps et de leur personne. Insensiblement Pauline s'im- 
patronisa chez moi, voulut me servir, et sa mère ne 
s'y opposa point. Je vis la mère elle-même raccommo- 
dant mon linge et rougissant d'être surprise à cette cha- 
ritable occupation. Devenu malgré moi leur protégé , 
j'acceptai leurs services. Pour comprendre cette singu- 
lière affection , il faut connaître l'emportement du travail , 
la tyrannie des idées et cette répugnance instinctive 
qu'éprouve pour les détails de la vie matérielle l'homme 
qui vit par la pensée. Pouvais -je résister à la délicate 
attention avec laquelle Pauline m'apportait, à pas muets, 
mon i*epas frugal , quand elle s'apercevait que , depuis 
sept ou huit heures , je n'avais rien pris ? Avec les grâces 
de la femme et l'ingénuité de l'enfance, elle me souriait 
en me faisant un signe pour me dire que je ne devais 
pas la voir. C'était Ariel se glissant conmie un sylphe 
sous mon toit, et prévoyant mes besoins. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 137 

Un soir, Pauline me raconta son histoire avec une 
touchante ingénuité. Son père était chef d'escadron 
dans les grenadiers à cheval de la garde impériale^ 
Au passage de la Bérésina, il avait été fait prisonnier 
par les Cosaques. Plus tard , quand Napoléon proposa de 
réchanger, les autorités russes le firent vainement cher- 
cher en Sibérie. Au dire des autres prisonniers , il s'é- 
tait échappé avec le projet d'aller aux Indes. Depuis 
ce temps, madame Gandin , mon hôtesse, n'avait pu 
obtenir aucune nouvelle de son mari. Les désastres de 
1814 et 1815 étaient arrivés. Seule, sans ressources et 
sans secours , elle avait pris le parti de tenir un hôtel 
garni pour Ëdre vivre sa fille. Elle espérait toujours 
revoir son mari. Son plus cruel chagrin était de laisser 
Pauline sans éducation , sa Pauline , filleule de la prin- 
cesse Borghëse, et qui n'aurait pas dû mentir aux belles 
destinées promises par son impériale protectrice. Quand 
madame Gandin me confia cette amëre douleur qui la 
tuait , et me dit avec un accent déchirant : « Je donne- 
rais bien et le chiffon de papier qui crée Gandin baron 
de lempire, et le droit que nous avons à la dota- 
tion de Wistehnau pour savoir Pauline élevée à Saint- 
Denis! » Tout-à-coup, je tressaillis, et pour reconnaître 
les soins que me prodiguaient ces deux femmes , j'eus 
l'idée de m'offirir à finir l'éducation de Pauline. La can- 
deur avec laquelle ces deux femmes acceptèrent ma pro- 
position fut égale à la naïveté qui la dictait. J'eus ainsi 
des heures de récréation. La petite avait les plus heu- 
reuses dispositions : elle apprit avec tant de facilité qu'elle 
devint bientôt plus forte que je ne l'étais sur le piano. 



18 



138 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

En s'accoutumant à penser tout haut prës de moi, elle 
déployait les mille gentillesses d'un cœur qui s'ouvre à 
la vie comme le calice d'une fleur lentement dépliée 
par le soleil. Elle m'écoutait avec recueillemeat et plai- 
sir , en arrêtant sur moi ses yeux noirs et veloutés qui 
semblaient sourire. 



Elle répélait ses leçons d'un accent doux et caressant, 
en témoignant une joie enfantine quand j'étais content 
d'elle. Sa mère , chaque jour plus inquiète d'avoir à pré- 
server de tout danger une jeune fille qui développait 
en croissant toutes les promesses faites par les grâces 
de son enfance , la vit avec plaisir s'enfermer pendant 
toute la journée pour étudier. Mon piano étant le seul 
dont elle pût se servir, elle profitait de mes absences 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 139 

pour s'exercer. Quand je rentrais, je la trouvais chez 
moi , dans la toilette la plus modeste ; mais au moindre 
mouvement, sa taille souple et les attraits de sa per- 
sonne se révélaient sous l'étoffe grossière. Elle avait un 
pied mignon dans d'ignobles souliers, comme l'héroïne 
du conte de Peau-d'Âne. Hais ses jolis trésoi-s, sa richesse 
de jeune fille, tout ce luxe de beauté fut comme perdu 
pour moi. Je m'étais ordonné à moi -même de ne voir 
qu'une sœur en Pauline , j'aurais eu horreur de tromper 
la confiance de sa mère , j'admirais cette charmante fille 
comme un tableau, comme le portrait d'une maîtresse 
morte. Enfin, c'était mon enfant, ma statue. Pygmalion 
nouveau , je voulais faire d'une vierge vivante et colorée , 
sensible et pariante , im marbre. J'étais très-sévère avec 
efle f mais plus je M faisais éprouver les effets de mon 
despotisme magistral , plus elle devenait douce et soumise. 
Si je fus encouragé dans ma retenue et dans ma con- 
tinence par des sentimens nobles , néanmoins les raisons 
de procureur ne me manquèrent pas. Je ne comprends 
point la probité des écus sans la probité de la pensée. 
Tromper une femme ou £ûre Êullite a toujours été même 
chose pour moi. Aimer une jeune fille ou se laisser aimer 
par elle constitue un vrai contrat dont les conditions 
doivent être bien entendues. Nous sommes maîtres d'a- 
bandonner la femme qui se vend , mais non pas la jeune 
fille qui se donne , elle ignore l'étendue de son sacrifice. 
J'aurais donc épousé Pauline, et c'eût été une folie, 
n'était-ce pas fivrer une ame douce et vierge à d'ef- 
froyables malheurs? Mon indigence parlait son langage 
égoïste, et venait toujours mettre sa main de fer entre 



HO ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

cette bonne créature et moi. Puis je Favoue à ma honte , 
je ne conçois pas l'amour dans la misère. Peut-éti*e 
est-ce en moi une dépravation due à cette maladie 
humaine que nous nommons la Civilisation; mais une 
femme , fût-elle attrayante autant que la belle Hélène , la 
Galatée d'Homère, n'a plus aucun pouvoir sur mes 
sens pour peu qu'elle soit crottée. Ah! vive l'amour 
dans la soie, sm* le cachemire, entouré des merveilles 
du luxe qui le parent merveilleusement bien , parce que 
lui-même est un luxe peut-être. J'aime à froisser sous 
mes désirs de pimpantes toilettes, à briser des fleurs, 
à porter une main dévastatrice dans les élégans édi- 
fices d'une coiffure embaumée. Des yeux brûlans cachés 
par un voile de dentelle que les regards percent comme 
la flamme déchire la fumée du canon, m'offrent de 
fantastiques attraits. Mon amour veut des échelles de 
soie escaladées en silence , par une nuit d'hiver. Quel 
plaisir d'arriver couvert de neige dans une chambre 
éclairée par des parfums, tapissée de soies peintes, et 
d'y trouver une femme qui, elle aussi, secoue de la 
neige , car quel autre nom donner à ces voiles de volup- 
tueuses mousselines à travers lesquels elle se dessine 
vaguement comme un ange dans son nuage et d'où elle 
va sortir? Puis il me faut encore un craintif bonheur, 
une audacieuse sécurité. Enfin je veux revoir cette 
mystérieuse femme , mais éclatante , mais au milieu du 
monde , mais vertueuse , environnée d'hommages , vêtue 
de dentelles, de diamans, donnant ses ordres a la 
Ville, et si haut placée et si imposante que nul n'ose 
lui adresser de vœux. Au milieu de sa cour, elle 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 141 

me jette un regard à la dérobée, un regard qui dé- 
ment ces artifices , un regard qui me sacrifie le monde 
et les hommes! Certes, je me suis vingt fois trouvé 
ridicule d'aimer quelques aunes de blonde , du velours , 
de fines batistes, les tours de force d'un coifleur, des 
bougies , un carrosse , un titre , d'héraldiques couronnes 
peintes par des vitriers ou fabriquées par un orfèvre, 
enfin tout ce qu'il y a de factice et de moins femme dans 
la femme; je me suis moqué de moi, je me suis rai- 
sonné , tout a été vain. Une femme aristocratique et 
son somûre fin, la distinction de ses manières et son 
respect d'elle-même, m'enchantent; quand elle met une 
barrière entre elle et le monde , elle flatte en moi toutes 
les vanités qui sont la moitié de l'amour. Enviée par 
tous , ma félicité me parait avoir plus de saveur. En ne 
faisant rien de ce que font les autres femmes, en ne 
marchant pas , ne vivant pas comme elles , en s'enve- 
loppant dans un manteau qu'elles ne peuvent avoir, en 
respirant des parfums à elle, ma maîtresse me semble 
être bien mieux à moi ; plus elle s'éloigne de la terre , 
même dans ce que l'amour a de terrestre, plus elle 
s'embellit à mes yeux. En France , heureusement pour 
moi, nous sommes depuis vingt ans sans reine, j'eusse 
aimé la reine! Pour avoir les façons d'une princesse, 
une femme doit être riche. En présence de mes ro- 
manesques fantabies, qu'était Pauline? Pouvait-elle me 
vendre des nuits qui coûtent la vie , un amour qui tue 
et met en jeu toutes les facultés humaines? Nous ne 
mourons guère pour de pauvres filles qui se donnent! 
Je n'ai jamais pu détruire ces sentimens ni ces rêveries 



142 ÉTUDES SOCULES, DEUXIEME PARTIE. 

de poète. J'étais né pour Famour impossible ^ et le ha- 
sard a voulu que je fusse servi par delà mes sou- 
haits. Combien de fois n'ai-je pas vêtu de satin les pieds 
mignons de Pauline , emprisonné sa taille svelte connue 
un jeune peuplier dans une robe de gaze , jeté sur son 
sein une légère écharpe en lui faisant fouler les tapis 
de son hôtel et la conduisant à une voiture élégante. 
Je l'eusse adorée ainsi. Je lui donnais une fierté 
qu'elle n'avait pas, je la dépouillais de toutes ses ver- 
tus, de ses grâces naïves, de son délicieux naturel, 
de son sourire ingénu , pour la plonger dans le Styx de 
nos vices et lui rendre le cœur invulnérable, pour la 
farder de nps crimes , pour en faire la poupée Êmtasque 
de nos salons, une femme fluette qui se couche au 
matin pour renaître le soir, à l'aurore des bougies. 
Elle était tout sentiment, tout fraîcheur, je la voulais 
sèche et froide. Dans les derniers jours de ma folie , le 
souvenir m'a montré Pauline, comme il nous peint les 
scènes de notre euÊmce. Plus d'une fois, je suis resté 
attendri , songeant à de délicieux momens : soit que je 
la revisse assise près de ma table, occupée à coudre, 
paisible , silencieuse , recueillie et faiblement éclairée 
par le jour qui , descendant de ma lucarne , dessinait de 
légers reflets ai^entés sur sa belle chevelure noire ; soit 
que j'entendisse son rire jeune, ou sa voix au timbre 
riche chanter les gracieuses cantilènes qu'elle composait 
sans efforts. Souvent elle s'exaltait en faisant de la mu- 
sique, sa figure ressemblait alors d'une manière firap- 
pante à la noble tête par laquelle Carlo Dolci a voulu 
représenter l'Italie. Ma cruelle mémoire me jetait cette 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 143 

jeune fille à travers les excès de mon existence comme 
un remords , comme une image de la vertu ! Mais lais- 
sons la pauvre enfant à sa destinée! Quelque malheu- 
reuse qu'elle puisse être, au moins Tam^-je mise à 
Tabri d'un efiroyable orage, en évitant de la traîner dans 
mon enfer. 

Jusqu'à l'hiver dernier, ma vie fut la vie tranquille et 
studieuse dont j'ai taché de te donner une faible image. 
Dans les premiers jours du mois de décembre 1829 , je 
rencontrai Rastignac, qui, malgré le misérable état de mes 
vétemens, me donna le bras et s'enquit de ma fortune 
avec im intérêt vraiment fraternel. Pris à la glu de ses 
manières, je lui racontai brièvement et ma vie et mes espé- 
rances. Il se mit à rire , me traita tout à la fois d'homme 
de génie et de sot. Sa voix gasconne , son expérience du 
monde, l'opulence qu'il devait à son savoir-faire, agi- 
rent sur moi d'une manière irrésistible. Il me fit mourir 
à l'hôpital, méconnu comme un niais, conduisit mon 
propre convoi , me jeta dans le trou des pauvres. Il me 
parla de charlatanisme. Avec cette verve aimable qui le 
rend si séduisant, il me montra tous les hommes de 
génie comme des charlatans. Il me déclara que j'avais 
un sens de moins, une cause de mort, si je restais 
seul, rue des Cordiers. Selon lui, je devais aller dans 
le monde , égoîser adroitement , habituer les gens à pro- 
noncer mon nom et me dépouiller moi-même de l'humble 
monsieur qui messeyait à un grand homme de son vi- 
vant. — Les imbéciles , s'écria-t-il , nomment ce métier 
là intriguer j les gens à morale le proscrivent sous le 
mot de vie dissipée; ne nous arrêtons pas aux hommes, 




144 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

interrogeons les résultats ? Toi , tu travailles , eh bien ! 
tu ne feras jamais rien. Moi , je suis propre à tout et 
bon à rien , paresseux comme un homard , eh bien ! 
j'arriverai à tout. Je me répands, je me pousse, Ton 
me fait place ; je me vante , Ton me croit. La dissipa- 
tion, mon cher, est un système politique. La vie d'un 
honune occupé à manger sa fortune devient souvent une 
spéculation ; il place ses capitaux en amis , en plaisirs , 
en protecteurs, en connaissances. Un négociant risque- 
t~il un million? pendant vingt ans il ne dort, ni ne 
boit , ni ne s'amuse , il couve son million ; il le fait 
trotter par toute l'Europe , il s'ennuie , se donne à tous 
les démons que l'homme a inventés; puis une liquidation 
le laisse souvent sans un sou, sans un nom, sans un 
ami. Le dissipateur, lui , s'amuse à vivre , à faire courir 
ses chevaux; si par hasard il perd ses capitaux, il 
a la chance d'être nommé receveur - général , de se 
bien marier, d'être attaché à un ministre , à un ambas- 
sadeur. Il a encore des amis, une réputation, et ton- 
jours de l'argent. Connaissant les ressorts du monde , il 
les manœuvre à son profit. Ce système est-il logique, pu 
ne suis-je qu'un fou? N'est-ce pas là la moralité de la 
comédie qui se joue tous les jours dans le monde? Ton 
ouvrage est achevé, reprit-il après une pause , tu as un 
talent immense ! Eh bien ! tu arrives au point de départ. 
Il faut maintenant faire ton succès toi-même, c'est plus 
sûr. Tu iras conclure des alliances avec les coteries , con- 
quérir des prôneurs. Mqi, je veux me mettre de moi- 
tié dans ta gloire , je serai le bijoutier qui aura monté les 
diamans de ta couronne. Pour commencer, dit-il, sois 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 145 

ici demain soir. Je te présenterai dans une maison on 
va tout Paris , notre Paris à nous , celui des beaux , des 
gens à millions, des célébrités, enfin des hommes qui 
parlent d'or comme Chrysostome. Quand ils ont adopté 
un livre , le livre devient à la mode ; s'il est réellement 
bon, ils ont donné quelque brevet de génie sans le sa- 
voir. Si tu as de l'esprit , mon cher en&nt , tu feras toi- 
même la fortune de ta Théorie, en comprenant mieux 
la théorie de la foitune. Demain soir, lu verras la belle 
comtesse Fœdora , la femme à la mode. 

— Je n'en ai jamais entendu parler. 

— Tu es un CafTre, dit Rastignac en riant, ne pas 
connaîtra Fœdora! Une femme à marier qui possède 
près de quatre -vingt mille livres de rentes, qui ne 
veut de personne ou dont personne ne veut! Espèce 
de problème féminin, une Parisienne à moitié Russe, 
une Russe à moitié Parisienne! Une femme chez la* 
quelle s'éditent toutes les productions romantiques qui 
ne paraissent pas, la plus belle femme de Paris, la 
plus gracieuse. Tu n'es même pas un Caffre, tu es la 
bète intermédiaire qui joint le CafTre à l'animal. Adieu , 
à demain. 

Il fit une pirouette et disparut sans attendre ma ré- 
ponse, n'admettant pas qu'un homme raisonnable pût 
refuser d'être présenté à Fœdora. 

Comment expliquer la fascination d'un nom? FŒ- 
DORA me poursuivit comme une mauvaise pensée , avec 
laquelle on cherche à transiger* Une voix me disait : 
Tu iras chez Fœdora. J'avais beau me débattre avec 
cette voix et lui crier qu'elle mentait, elle écrasait 

19 



146 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIÈME PARTIE. 

tous mes raisonnemens avec ce nom : Foedora. Mais 
ce nom, cette femme n'étaient- ils pas le symbole de 
tous mes désii*s et le thème de ma vie? le nom réveillait 
les poésies artificielles du monde, faisait briller les fêtes 
du haut Paris, et les clinquans de la vanité; la femme 
m apparaissait avec tous les problèmes de passion dont je 
m'étais afiblé. Ce n'était peut-être ni la femme ni le nom , 
mais tous mes vices qui se dressaient debout dans mon 
ame pour me tenter de nouveau. La comtesse Foedora, 
riche et sans amant , résistant à des séductions pari- 
siennes, n'était-ce pas Tincamation de mes espérances, 
de mes visions? Je me créai une femme, je la dessinai 
dans ma pensée, je la rêvai. Pendant la nuit, je ne dormis 
pas , je devins son amant , je fis tenir en peu d'heures une 
vie entière, une vie d'amour, j'en savourai les fécondes, 
les brûlantes délices. Le lendemain , incapable de soutenir 
le supplice d'attendre longuement la soirée, j'allai louer 
un roman , et passai la journée à le lire , me mettant ainsi 
dans l'impossibilité de penser, ni de mesurer le temps. 
Pendant ma lecture, le nom de Foedora retentissait en 
moi, comme un son que l'on entend dans le lointain, 
qui ne vous trouble pas, mais qui se fait écouter. Je 
possédais heureusement encore un habit noir et un 
gilet blanc assez honorables ; puis de toute ma fortune , 
il me restait environ trente francs que j'avais semés 
dans mes bardes, dans mes tiroirs, afin de mettre 
entre une pièce de cent sous et mes fantaisies la bar- 
rière épineuse d'une recherche et les hasards d'une 
circumnavigation dans ma chambre. Au moment de 
m'habillcr, je poursuivis mon trésor à travers im océan 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. H7 

de papiei'S. La rareté du numéraire peut te faire con- 
cevoir ce que mes gants et mon fiacre emportèrent de 
richesses, ils mangèrent le pain de tout un mois. Hélas! 
nous ne manquons jamais d'argent pour nos caprices, 
nous ne discutons que le prix des choses utiles ou né- 
cessaires; nous jetons l'or avec insouciance à des dan- 
seuses, et nous marchandons un ouvrier dont la famille 
affamée attend le paiement d'un mémoire. Combien de 
gens ont un habit de cent francs, un diamant à la 
pomme de leur canne, et dînent à vingt-cinq sous? 11 
semble que nous n'achetions jamais assez chèrement les 
plaisirs de la vanité. 

Rastignac, fidèle au rendez-vous, sourit de ma mé- 
tamorphose et m'en plaisanta; mais tout en allant chez 
la comtesse, il me donna de charitables conseils sur la 
manière de me conduire avec elle. 11 me la peignit avare , 
vaine et défiante ; mais avare avec faste , vaine avec sim- 
plicité, défiante avec bonhomie. — Tu connais mes enga- 
gemens, me dit-il, et tu sais combien je perdrais a changer 
d'amour. En observant Fœdora, j'étais désintéressé, de 
sang-froid, mes remarques doivent être justes. En pensant 
à te présenter chez elle , je songeais à ta fortune ; ainsi , 
prends garde à tout ce que tu lui diras : elle a une mémoire 
cruelle , elle est d'une adresse à désespérer un diplomate , 
elle saurait deviner le moment où il dit vrai; entre nous, 
je crois que son mariage n'est pas reconnu par l'Empe- 
reur, car l'ambassadeur de Russie s'est mis à rire, quand 
je lui ai parlé d'elle, il ne la reçoit pas et la salue fort 
légèrement quand il la rencontre au bois. Néanmoins elle 
est de la société de madame de Sérisv, va chez mes- 



148 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

(lames de Nucingen et de Restaud; en France sa répu- 
tation est intacte; la duchesse de Carigliano, la mare* 
chale la plus collet-monté de toute la coterie Bonapartiste , 
va souvent passer avec elle la belle saison à sa terre ; 
beaucoup de jeunes Êits, le fils d'un pair de France, lui 
ont offert un nom en échange de sa fortune; elle les 
a tous poliment éconduits. Peut-être sa sensibilité ne 
commence-t-elle qu'au titre de comte ! N'es-tu pas mar- 
quis, marche en avant si elle te plaît! Voilà ce que j'ap- 
pelle donner des instructions. 

Cette plaisanterie me fit croire que Rastignac voulait 
rire et piquer ma curiosité, eu sorte que ma passion 
improvisée était anîvée à son paroxisme quand nous 
nous arrêtâmes devant un péristyle orné de fleurs. En 
montant un vaste escalier tapissé où je remarquai toutes 
les recherches du comforl anglais, le cœur me battit, 
j'en rougissais : je démentais mon origine, mes sen- 
timens, ma fierté, j'étais sottement boui^eois. Hélas! 
je sortais d'une mansarde après trois années de pau- 
vreté , sans savoir encore mettre au-dessus des baga- 
telles de la vie ces trésors acquis , ces immenses ca- 
pitaux intellectuels qui vous enrichissent en un moment 
quand le pouvoir tombe entre vos mains sans vous 
écraser, parce que l'étude vous a formé d'avance aux 
luttes politiques. 

J'aperçus une femme d'environ vingt-deux ans, de 
moyenne taille, vêtue de blanc, entourée d'un cercle 
d'hommes, mollement couchée sur une ottomane, et 
tenant à la main un écran de plumes. En voyant en- 
trer Rastignac, elle se leva, vint à nous, sourit avec 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU HE CHAGRIN. U9 

grâce, me fît d'une voix mélodieuse un compliment 
sans doute apprêté. Notre ami m'avait annoncé comme 
un honune de talent, et sou adresse, son emphase gas- 
conne me procurèrent un accueil flatteur. 



150 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Je fus l'objet d'une attention particulière qui me rendit 
confus, mais Rastignac avait heureusement parlé de ma 
modestie. Je rencontrai là des savans, des gens de lettres, 
d'anciens ministres, des pairs de France, La conversation 
reprit son cours quelque temps après mon arrivée, et 
sentant que j'avais une réputation à soutenir, je me ras- 
surai ; puis , sans abuser de la parole quand elle m'était 
accordée, je tachai de résumer les discussions par des 
mots plus ou moins incisifs, profonds ou spirituels. Je 
produisis quelque sensation : pour la millième fois de 
sa vie, Rastignac fut prophète. Quand il y eut assez de 
monde pour que chacun retrouvât sa liberté, mon in- 
troducteur me donna le bras et nous nous promenâmes 
dans les appartemens. 

— N'aie pas l'air d'être trop émerveillé de la prin- 
cesse, me dit-il, elle devinerait le motif de ta visite. 

Les salons étaient meublés avec un goût exquis, j'y 
vis des tableaux de choix. Chaque pièce avait, comme 
chez les . Anglais les plus opulens , son caractère par- 
ticulier : la tenture de soie, les agrémens, la forme 
des meubles, le moindre décor, s'harmonîaient avec une 
pensée première. Dans un boudoir gothique dont les 
portes étaient cachées par des rideaux en tapisserie, 
les encadremens de l'étoffe, la pendule, les dessins du 
tapis étaient gothiques; le plafond, formé de solives 
brunes sculptées, présentait à l'œil des caissons pleins 
de grâce et d'originalité; les boiseries étaient artiste- 
ment travaillées; rien ne détruisait Tensemble de cette 
jolie décoration , pas même les croisées , dont les vitraux 
étaient coloriés et précieux. Je fus surpris à Taspecl 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 151 

d'un petit salon moderne, où je ne sais quel artiste 
avait épuisé la science de notre décor si léger, si frais, 
si suave, sans éclat, sobre de dorures. C'était amou- 
reux et vague comme une ballade allemande, un vrai 
réduit taillé pour une passion de 1827, embaumé par 
des jardinières pleines de fleurs rares. Après ce salon , 
j'aperçus en enfilade une pièce dorée où revivait le goût 
du siècle de Louis XIV, qui, opposé à nos peintures ac- 
tuelles, produisait un bizarre, mais :^réable contraste. 

— Tu seras assez bien logé, me dit Rastignac avec 
un sourire où perçait une légère ironie. N'est-ce pas sé- 
duisant? ajuuta-t-il en s'asseyant. 

Tout-à-coup il se leva, me prit par la main, me con- 
duit! à la chambre à coucher, et me montra sous un 
dais de mousseline et de moire blanches un lit volup- 
tueux doucement éclairé, le vrai lit d'une jeune fée fian- 
cëe à un génie. 



152 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— N'y a-t-il pas, s'écria-l-il à voix basse, de Timpu- 
deur, de l'insolence, de la coquetterie outre mesure h 
nous laisser contempler ce trône de Tamour? Ne se donner 
à personne et permettre à tout le monde de mettre là sa 
carte! Si j'étais libre, je voudrais voir cette femme sou- 
mise et pleurant à ma porte. 

— Es-tu donc si certain de sa vertu? 

— Les plus audacieux de nos maîtres, et même les 
plus habiles, avouent avoir échoué près d'elle, l'aiment 
encore et sont ses amis dévoués. Cette femme n'est-elle 
pas une énigme? 

Ces paroles excitèrent en moi une sorte d'ivresse, ma 
jalousie craignait déjà le passé. Tressaillant d'aise , je re- 
vins précipitamment dans le salon, où j avais laissé la 
comtesse, que je rencontrai dans le boudoir gothique. 
Elle m'arréla par un sourire , me fit asseoir près d'elle , 
me questionna sur mes travaux et sembla s'y intéresser 
vivement, surtout quand je lui traduisis mon système 
en plaisanteries, au lieu de prendre le langage d'un pro- 
fesseur pour le lui développer doctoralement. Elle parut 
s'amuser beaucoup en apprenant que la volonté humaine 
était une force matérielle, semblable à la vapeur; que 
dans le monde moral , rien ne résistait à cette puissance 
quand un homme s'habituait à la concentrer , à en manier 
la somme, à diriger constamment sur les âmes la pro- 
jection de cette masse fluide ; que cet homme pou- 
vait à son gré tout modifier relativement à l'humanité , 
même les lois les plus absolues de la nature. Ses objections 
me révélèrent en elle une certaine finesse d'esprit. Je me 
complus à lui donner raison pendant quelques momens 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 153 

pour la flatter, et je détruisis ses raisonnemens de femme 
par un mot, en attirant son attention sur un fait journalier 
dans la vie , le sommeil , fait vulgaire en apparence , mais 
au fond plein de problèmes insolubles pour le savant. Je 
piquai sa curiosité. Elle resta même un instant silen- 
cieuse quand je lui dis que nos idées étaient des êtres 
oi^;anisés, complets, qui vivaient dans un monde invi- 
sible et influaient sur nos destinées , en lui citant pour 
preuves les pensées de Descartes, de Diderot, de Napo- 
léon, qui avaient conduit, qui conduisaient encore tout 
un siècle. J'eus l'honneur de l'amuser. Elle me quitta en 
m'invitant à la venir voir ; en style de cour, elle me donna 
les grandes entrées. Soit que je prisse selon ma louable 
habitude des formules polies pour des paroles de cœur, 
soit qu'elle vit en moi quelque célébrité prochaine, et 
voulût augmenter sa ménagerie de savans, je crus lui 
plaire. 

J'évoquai toutes mes connaissances physiologiques et 
mes études antérieures sur la femme, pour examiner mi- 
nutieusement pendant cette soirée sa personne et ses ma- 
nières. Caché dans l'embrasure d'une fenêtre , j'espionnai 
ses pensées en les cherchant dans son maintien , en étu- 
diant ce manège d'une maîtresse de maison qui va et vient, 
s'assied et cause , appelle un homme , l'interroge et s'appuie 
pour l'écouter sur un chambranle de porte. Je reinai*quai 
dans sa démarche un mouvement brisé si doux , une ondu- 
lation de robe si gracieuse , elle excitait si puissamment le 
désir, que je devins alors très incrédule sur sa vertu. Si Fœ- 
dora méconnaissait aujourd'hui l'amour, elle avait dû jadis 
être fort passionnée. Une volupté savante se peignait jusque 

'20 



154 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

dans la manière dont elle se posait devant son interlocu- 
teur : elle se soutenait sur la boiserie avec coquetterie 



comme une femme près de tomber, mais aussi près de s'en- 
fuirsi quelque regard trop vif l'intimide. Les bras mollement 
croisés, paraissant respirer les paroles, les écoulant même 
du regard et avec bienveillance , elle exhalait le sentiment. 
Ses lèvres fraîches et roi^es tranchaient sur un teint d'une 
vive blancheur , ses cheveux bruns faisaient assez bien 
valoir la couleur orangée de ses yeux mêlés de veines 
comme une pierre de Florence, et dont l'expression sem- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 155 

blait ajouter de la finesse à ses paroles , son corsage était 
paré des grâces les plus attrayantes. Une rivale aurait peut- 
être accusé de dureté ses épais sourcils qui paraissaient se 
rejoindre, et blâmé Timperceptible duvet qui ornait les 
contours de son visage. Je trouvai la passion empreinte 
en tout. L'amour était écrit sur ses paupières italiennes, 
sur ses belles épaules dignes de la Vénus de Milo, dans 
ses traits, sur sa lèvre supérieure un peu forte et lé* 
gèrement ombragée. Cette femme était un roman : ces 
richesses féminines , l'ensemble harmonieux des lignes , 
les promesses que cette riche structure faisait à la pas- 
sion étaient tempérés par une réserve constante, par 
une modestie extraordinaire qui contrastaient avec l'ex- 
pression de toute la personne. Il fallait une observation 
aussi sagâce que la mienne pour découvrir dans cette 
nature les signes d'une destinée de volupté. Pour ex- 
pliquer plus clairement ma pensée , il y avait en elle deux 
femmes séparées par le buste peut-être : l'une était froide , 
la tête seule semblait être amoureuse. Avant d'arrêter 
ses yeux sur un homme , elle préparait son regard comme 
s'il se passait je ne sais quoi de mystérieux en elle- 
même, vous eussiez dit une convulsion dans ses yeux 
si brillans. Enfin, ou ma science était imparfaite, et j'a- 
vais encore bien des secrets à découvrir dans le monde 
moral , ou la comtesse possédait une belle ame dont les 
sentimens et les émanations communiquaient à sa phy- 
sionomie ce charme qui nous subjugue et nous fascine , 
ascendant tout moral et d'autant plus puissant qu'il s'ac- 
corde avec les sympathies du désir. Je sortis ravi, sé- 
duit par cette femme , enivré par son luxe , chatouillé 



156 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

dans tout ce que mon cœur avait de noble, de vicieux, 
de bon , de mauvais. En me sentant si ému , si vivant , 
si exalté , je crus comprendre Tattrait qui amenait là ces 
artistes, ces diplomates, ces hommes de pouvoir, ces 
agioteurs doublés de tôle comme leurs caisses. Sans doute 
ils venaient chercher près d'elle l'émotion délirante qui 
faisait vibi'er en moi toutes les forces de mon être, 
fouettait mon sang dans la moindre veine , agaçait le plus 
petit nerf et tressaillait dans mon cerveau ! Elle ne s*élait 
donnée à aucun pour les garder tous. Une femme est co- 
quette tant qu'elle n'aime pas. — Puis, dis-je à Rastignac, 
elle a peut-être été mariée ou vendue à quelque vieillard , 
et le souvenir de ces premières noces lui donne de l'hor- 
reur pour l'amour. Je revins à pied du faubourg Saint-Ho- 
noré , où Fœdora demeure. Entre son hôtel et la rue des 
Cordiers il y a presque tout Paris ; le chemin me parut 
court, et cependant il faisait froid. Enti'eprendre la con- 
quête de Fœdora, dans l'hiver, un rude hiver, quand je 
n'avais pas trente fi'ancs en ma possession , quand la dis- 
tance qui nous séparait était si grande ! Un jeune homme 
pauvre peut seul savoir ce qu'une passion coûte en voi- 
tures, en gants, en habits, linge, etc. Si l'amour reste 
un peu trop de temps platonique , il devient ruineux. 
Vraiment, il y a des Lauzun de l'École de droit aux- 
quels il est impossible d'approcher d'une passion logée 
à un premier étage. Et comment pouvais-je lutter, moi , 
faible , grêle , mis simplement , pâle et hâve comme un 
artiste en convalescence d'un ouvrage , avec des jeunes 
gens bien frisés, jolis, pimpans, cravatés à désespérer 
toute la Croatie , riches , armés de tilburys et vêtus d'im- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 157 

pertinence? — Bah! Fœdora ou la mort! criai&je au 
détour d'un pont , Foedora , c'est la fortune ! Le beau 
boudoir gothique et le salon à la Louis XIV passèrent 
devant mes yeux ; je ravis la comtesse avec sa robe blan- 
che , ses grandes manches gracieuses , et sa séduisante 
démarche et son corsage tentateur. Quand j'arrivai dans 
ma mansarde nue , froide , aussi mal peignée que le sont 
les perruques d'un naturaliste , j'étais encore environné 
pai* les images du luxe de Fœdora. Ce contraste était un 
mauvais conseiller, les crimes doivent naître ainsi. Je 
maudis alors, en frissonnant de rage, ma décente et 
honnête misère , ma mansarde féconde où tant de pen- 
sées avaient surgi. Je demandai compte à Dieu , au dia- 
ble , à l'état social y à mon père , à l'univers entier , de 
ma destinée , de mon malheur ; je me couchai tout af- 
famé, grommelant de risibles imprécations, mais bien ré- 
solu de séduire Fœdora. Ce cœur de femme était un der- 
nier billet de loterie chargé de ma fortune. 

Je te ferai grâce de mes premières visites chez Fœdora, 
pour arriver promptement au drame. Tout en tachant de 
m'adresser à son ame, j'essayai de gagner son esprit, 
d'avoir sa vanité pour moi. Afin d'être sûrement aimé , 
je lui donnai mille raisons de mieux s'aimer elle-même. 
Jamais je ne la laissai dans un état d'indifférence, les 
femmes veulent des émotions à tout prix , je les lui 
prodigusds; je l'eusse mise en colère plutôt que de la 
voir insouciante avec moi. Si d'abord , animé d'une vo- 
lonté ferme et du désir de me faire aimer, je pris un peu 
d'ascendant sur elle , bientôt ma passion grandit , je ne 
fus plus maître de moi , je tombai dans le vrai , je me 



158 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

perdis et devins éperdûment amoureux. Je ne sais pas 
bien ce que nous appelons en poésie ou dans la conver- 
sation amour ; mais le sentiment qui se développa tout- 
à-coup dans ma double nature , je ne Fai trouvé peint 
nulle part : ni dans les phrases rhétoriques et apprê- 
tées de J.~J. Rousseau, de qui j'occupais peut-être le lo- 
gis , ni dans les froides conceptions de nos deux siècles 
littéraires, ni dans les tableaux de Fllalie, La vue du 
lac de Bienne, quelques motifs de Rossini, la Madone 
de Murillo que possède le maréchal Soult , les lettres de 
la Lescombat, certains mots épars dans les recueils d'a- 
necdotes y mais surtout les prières des extatiques et quel- 
ques passages de nos fabliaux, ont pu seuls me trans- 
porter dans les divines régions de mon premier amour. 
Rien dans les langages humains, aucune traduction de 
la pensée faite à l'aide des couleurs, des marbi'es, des 
mots ou des sons, ne saurait rendre le nerf, la vérité, le 
uni, la soudaineté du sentiment dans l'ame! Oui ! qui dit 
art , dit mensonge. L'amour passe par des transformations 
infinies avant de se mêler pour toujours à notre vie et 
de la teindre à jamais de sa couleur de flamme. Le secret 
de cette infusion imperceptible échappe à l'analyse de 
l'artiste. La vraie passion s'exprime par des cris , par des 
soupirs ennuyeux pour un homme froid. Il faut aimer 
sincèrement pour être de moitié dans les rugissemens de 
Lovelace, en lisant Clarisse Harlowe. L'amour est une 
source naïve, partie de son lit de cresson , de fleurs, de 
gravier , qui rivière , qui fleuve , change de nature et d'as- 
pect a chaque flot, et se jette dans un incommensurable 
océan où les esprits incomplets voient de la monotonie, où 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 169 

les grandes âmes s'abîment eu de perpétuelles conlempla- 
tiens. Comment oser décrire ces teintes transitoires du 

m 

sentiment, ces riens qui ont tant de prix, ces mots dont 
l'accent épuise les trésors du langage , ces regards plus fé- 
conds que les plus riches poèmes? Dans chacune des scènes 
mystiques par lesquelles nous nous éprenons insensible- 
ment d'une femme , s'ouvre un abîme à engloutir toutes les 
poésies humaines. Eh ! comment pourrions-nous repro- 
duire par des gloses , les vives et mystérieuses agitations 
de l'ame , quand les paroles nous manquent pour peindre 
les mystères visibles de la beauté ? Quelles fascinations ! 
Combien d'heures ne suis-je pas resté plongé dans une 
extase ineffable occupé à la voir. Hem'eux, de quoi ? je ne 
sais. Dans ces momens, si son vissée était inonde de lu- 
mière, il s'y opérait je ne sais quel phénomène qui le 
faisait resplendir; l'imperceptible duvet qui dore sa peau 
délicate et une en dessinait mollement les contours avec 
la grâce que nous admirons dans les lignes lointaines de 
l'horizon quand elles se perdent dans le soleil ; il semblait 
que le jour la caressât en s'unissant à elle , ou qu'il s'é- 
chappât de sa rayonnante figure une lumière plus vive 
que la lumière même ; puis une ombre passant sur cette 
douce figure y produisait une sorte de couleur qui en 
variait les expressions en en changeant les teintes; sou- 
vent une pensée semblait se peindre sur son front de 
marbre : son œil paraissait rougir, sa paupière vacillait, 
ses traits ondulaient agités par un sourire , le corail in- 
telligent de ses lèvres s'animait, se dépliait, se repliait; 
je ne sais quel reflet de ses cheveux jetait des tons 
bruns sur ses tempes fraîches; à chaque accident, elle 



160 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

avait parlé. Chaque nuance de beauté donnait des fêtes 
nouTelles à mes yeux» révélait des grâces inconnues à 
mon cœur. Je voulais lire un sentiment, un espoir dans 
toutes ces phases du visage. 



Ces discours muets pénétraient d'ame à ame comme un 
son dans l'écho , et me prodiguaient des joies passagères 
qui me laissaient des impressions pixifondes. Sa voix mo 
causait un délire que j'avais peine à comprimer. Imitant je 
ne sais quel prince de Lorraine , j'aurais pu ne pas sentir 
un charbon ardent au creux de ma main pendant qu'elle 
aurait passé dans ma chevelure ses doigts chatouilleux. 
Ce n'ét^t plus une admiration, un désir, mais un charme, 
une fatalité. Souvent rentré sous mon toit, je voyais 



ETUDES PHILOSOPUIQOES , LÀ PEAU DE CHAGRIN. IGl 

indistinctement Fœdora cliez elle, et participais vague- 
ment à sa vie. Si elle souffrait, je souffrais , et je lui di- 
sais le lendemain : — Vous avez souffert. Combien de 
fois n'est -elle pas venue au milieu des silences de 
la nuit évoquée par la puissance de mon extase ? Tan- 
tôt soudaine comme une lumière qui jaillit, elle abat- 
tait ma plume , elle effarouchait la Science et FÉtude 
qui s'enfuyaient désolées ; elle me forçait à l'admirer 
en reprenant la pose attrayante où je l'avais vue na- 
guère. Tantôt j'allais moi-même au devant d'elle dans 
le monde des apparitions, et la saluais comme une espé- 
rance en lui demandant de me faire entendre sa voix 
ai^entine, puis je me réveillais en pleurant. Un jour, 
après m'avoir promis de venir au spectacle avec moi , 
tout-à-coup elle refusa capricieusement de sortir et mo 
pria de la laisser seule. Désespéré d'une contradiction qui 
me coûtait une journée de travail, et le dirai-je! mon 
dernier écu , je me rendis là où elle «aurait dû être , 
voulant voir la [Mèce qu'elle avait désiré voir. A peine 
placé, je reçus un coup électrique dans le cœur. Une 
voix me dit: — Elle est là! Je me retourne, j'aperçois 
la comtesse au fond de sa loge, cachée dans l'ombre, 
au rez-de-chaussée. Mon regard n'hésita pas, mes 
yeux la trouvèrent tout d'abord avec une lucidité fabu- 
leuse, mon ame avait volé vers sa vie comme un in- 
secte vole à sa fleur. Par quoi mes sens avaient-ils été 
avertis? Il est de ces tressaiilemens intimes qui peuvent 
surprendre les gens superficiels, mais ces effets de notre 
nature intérieure sont aussi simples que les phénomènes 
habituels de notre vision extérieure; aussi, ne fus -je 



31 



162 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

pas étonné, mais lâché. Mes études sur notre puis- 
sance morale si peu connue servaient au moins à me faire 
rencontrer dans ma passion quelques preuves vivantes de 
mon système. Cette alliance du savant et de Famoureux^ 
d'une cordiale idolâtrie et d'un amour scientifique , avait 
je ne sais quoi de bizarre. La science était souvent contente 
de ce qui désespérait l'amant, et quand il croyait triom- 
pher , l'amant chassait loin de lui la science avec bonheur. 
Fœdora me vit et devint sérieuse , je la gênais. Au pre- 
mier entr'acte, j allai lui faire une visite, elle était seule, 
je restai. Quoique nous n'eussions jamais parlé d'amour, 
je pressentis une explication. Je ne lui avais point en- 
core dit mon secret, et cependant il existait entre nous 
une sorte d'entente : elle me confiait ses projets d'amu- 
sement, et me demandait la veille avec une sorte d'in- 
quiétude amicale , si je viendrais le lendemain ; elle me 
consultait par un regard quand elle disait un mot spi- 
rituel comme si elle eût voulu me plaire exclusive- 
ment; si je boudais, elle devenait caressante; si elle fai- 
sait la fâchée, j'avais en quelque sorte le droit de l'in- 
terroger ; si je me rendais coupable d'une faute , elle se 
laissait long-temps supplier avant de me pardonner. Ces 
querelles auxquelles nous avions pris goût étaient pleines 
d'amour, elle y déployait tant de grâces et de coquet- 
terie , et moi j'y trouvais tant de bonheur ! En ce mo- 
ment, notre intimité Ait tout-à-fait suspendue, et nous 
restâmes l'un devant l'autre comme deux étrangers. La 
comtesse était glaciale , moi j'appréhendais un malheur. 
— Vous allez m'accompagner , me dit-elle quand la 
pièce fut finie. Le temps avait changé subitement. Lors- 



m'UDES IWLOSOPHIQUES , LA PEAU Dt: CHAGRIJV. 163 

que nous sortiraes, il lombait une neige mêlée de pluie. 
La Toiture de Fœdora ne put arriver jusqu'à la porte 
du théâtre. En voyant une femme bien mise, obligée de 
traverser le boulevard , un commissionnaire étendit son 
parapluie au-dessus de nos télés, et réclama le prix de 
son service quand nous fumes montés. Je n'avais rien, 
j'eusse alors vendu dix ans de ma vie pour avoir deux 
sous. Tout ce qui fait l'homme et ses mitle vanités furent 
écrasés en moi par une douleur infernale. 



Ces mots: — Je n'ai pas de monnaie, mon cher! furent 
dits d'un ton dur qui parut venir de ma passion contrariée , 
dits par moi, frère de cet homme, moi qui connaissais si 
bien le malheur! moi qui jadis avais donné sept cent 
mille francs avec tant de facilité! Le valet repoussa le 
commissionnaire et les chevaux fenrlirnit l'air. En rc- 



1G4 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

venant à son hôtel , Fcedora , distraite ou affectant d'être 
préoccupée, répondit par de dédaigneux monosyllabes à 
mes questions. Je gardai le silence. Ce fut un horrible 
moment. Arrivés chez elle, nous nous assîmes devant 
la cheminée. Quand le valet de chambre se fut retiré 
après avoir attise le feu , la comtesse se tourna vers moi 
d'un air indéfinissable et me dit avec une sorte de so- 
lennité : — Depuis mon retour en France, ma for- 
tune a tenté quelques jeunes gens , j'ai reçu des déclara- 
tions d'amour qui auraient pu satisfaire mon orgueil, j'ai 
rencontré des hommes dont l'attachement était si sincère 
et si profond , qu'ils m'eussent encore épousée , même 
quand ils n'auraient trouvé en moi qu'une fille pauvre 
comme je l'étais jadis. Enfin sachez, monsieur de Va- 
lentin , que de nouvelles richesses et des titres nouveaux 
m'ont élé offerts; mais apprenez aussi que je n'ai ja- 
mais revu les personnes assez mal inspirées pour m'a- 
voir parlé d'amour. Si mon affection pour vous était 
légère, je ne vous donnerais pas un avertissement dans 
lequel il entre plus d'amitié que d'orgueil. Une fenune 
s'expose à recevoir une sorte d'affront lorsqu'en se sup- 
posant aimée , elle se refuse par avance à un senti- 
ment toujours flatteur. Je connais les scènes d'Arsinoë, 
d'Araminte, ainsi je me suis familiarisée avec les ré- 
ponses que je puis entendre en pareille circonstance; 
mais j'espère aujourd'hui ne pas être mal jugée par un 
homme supérieur pour lui avoir montré franchement 
mon ame. 

Elle s'exprimait avec le sang-froid d'un avoué, d'un no- 
taire, expliquant a leurs cliens les moyens d'un procès 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 165 

OU les articles d'un contrat. Le timbre clair et séduc- 
teur de sa voix n'accusait pas la moindre émotion ; seu- 
lement sa figure et son maintien, toujours nobles et 
décens y me semblèrent avoir une froideur , une séche- 
resse diplomatiques. Elle avait sans doute médité ses pa- 
roles et fait le programme de cette scène. Oh ! mon 
cher ami, quand certaines femmes trouvent du plaisir 
à nous déchirer le cœur, quand elles se sont promis 
d'y enfoncer un poignard et de le retourner dans la plaie , 
ces femmes-là sont adorables I elles aiment ou veulent être 
aimées! Un jour elles nous récompenseront de nos dou- 
leurs, comme Dieu doit, dit-on, rémunérer nos bonnes 
œuvres; elles nous rendront en plaisirs le centuple d'un 
mal dont elles ont dû apprécier la violence : leur méchan- 
ceté n'est-elle pas pleine de passion ? Hais être torturé par 
une femme qui nous tue avec indifférence, n'est-ce pas 
un atroce supplice? En ce moment, Fœdora marchait, sans 
le savoir, sur toutes mes espérances, brisait ma vie et 
détruisait mon avenir , avec la froide insouciance et l'in- 
nocente cruauté d'un enfant qui par curiosité déchire les 
ailes d'un papillon. 

— Plus tard, ajouta Fcedora, vous reconnaîtrez, je l'es- 
père, la solidité de l'affection que j'offire à mes amis. Pour 
eux, vous me trouverez toujours bonne et dévouée. Je 
saurais leur donner ma vie , mais vous me mépriseriez si 
je subissais leur amour sans le parts^er. Je m'arrête. Vous 
êtes le seul homme auquel j'aie encore dit ces derniers 
mots. 

D'abord les paroles me manquèrent et j'eus peine à 
maîtriser Fouragan qui s'élevait en moi , mais bientôt je 



166 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIÈME PARTIE. 

refoulai mes sensations au fond de mon ame, et me mis 
h sourire : — Si je vous dis que je vous aime, répondis-je, 
vous me bannirez; si je m'accuse d'indifférence, vous 
m'en punirez : les prêtres, les magistrats et les femmes 
ne dépouillent jamais leur robe entièrement. Le silence 
ne préjuge rien : trouvez bon, Madame, que je me taise. 
Pour m avoir adressé de si fraternels avertissemens, il 
faut que vous ayez craint de me perdre , et cette pensée 
pourrait satisfaire mon orgueil. Mais laissons la pei^son- 
nalilé loin de nous. Vous êtes peut-être la seule femme 
avec laquelle je puisse discuter en philosophe une résolu- 
tion si contraire aux lois de la nature. Relativement aux 
autres sujets de votre espèce, vous êtes un phénomène. 
Eh bien ! cherchons ensemble , de bonne foi , la cause de 
cette anomalie psychologique. £xiste-t-il en vous, conune 
chez beaucoup de femmes ûères d'elles-mêmes, amou- 
reuses de leurs perfections, un sentiment d'égoisme raffiné 
qui vous fasse prendre en horreur l'idée d'appartenir à un 
homme , d'abdiquer votre vouloir et d'être soumise à une 
supériorité de convention qui vous offense? vous me sem- 
bleriez mille fois plus belle. Auriez -vous été maltraitée 
une première fois par l'amour ? Peut-être le prix que vous 
devez attacher à 1 élégance de votre taille , à votre déli- 
cieux corsage, vous fait- il craindre les dégâts de la ma- 
ternité : ne serait-ce pas une de vos meilleures raisons 
secrètes pour vous refuser à être trop bien aimée? Avez- 
vous des imperfections qui vous rendent vertueuse malgré 
vous? Ne vous fâchez pas , je discute , j'étudie , je suis 
h mille lieues de la passion. La nature , qui fait des aveu- 
gles de naissance, peut bien créer des femmes sourdes, 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 167 

muettes et aveugles en amour. Vraiment vous êtes un sujet 
précieux pour l'observation médicale ! Vous ne savez pas 
tout ce que vous valez. Vous pouvez avoir un dégoût fort 
légitime pour les hommes ; je vous approuve , ils me pa- 
raissent tous laids et odieux. Mais vous avez raison , 
ajouté -je en sentant mon cœur se gonfler, vous devez 
nous mépriser, il n'existe pas d'homme qui soit digne 
de vous. 

Je ne te dirai pas tous les sarcasmes que je lui débitai 
en riant. Eh bien! la parole la plus acérée, l'ironie la 
plus aiguë ne lui arrachèrent ni un mouvement, ni un 
geste de dépit. Elle m'écoutait en gardant sur les lèvres, 
dans les yeux, son sourire d'habitude, ce sourire qu'elle 
prenait comme un vêtement, et toujours le même pour 
ses amis , pour ses simples connaissances , pour les étran- 
gers. 

— Ne suis-je pas bien bonne de me laisser mettre ainsi 
sur un amphithéâtre ? dit-elle en saisissant un moment pen- 
dant lequel je la regardais en silence. Vous le voyez, 
continua-t-elle en riant , je n'ai pas de sottes susceptibi- 
lités en amitié! Beaucoup de femmes puniraient votre 
impertinence en vous faisant fermer leur poite. 

— Vous pouvez me bannir de chez vous , sans être tenue 
de donner la raison de vos sévérités. 

En disant cela, je me sentais prêt à la tuer, si elle m'avait 
congédié. 

— Vous êtes fou , s'écria-t-elle en souriant. 

— Avez-vous jamais songé, repris-je, aux effets d'un 
violent amour? Un homme au désespoir a souvent assassiné 
sa maîtresse. 



168 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Il vaut mieux être morte que malheureuse , répon- 
dit-elle froidement. Un homme aussi passionné doit, un 
jour, abandonner sa femme et la laisser sur la paille, après 
lui avoir mangé sa fortune. 

Cette arithmétique m'abasourdit. Je vis clairement un 
abîme entre cette femme et moi. Nous ne pouvions jamais 
nous comprendre. 

— Adieu , lui dis-je froidement. 

— Adieu, répondit-elle en inclinant la tête d'un air ami- 
cal. Â demain. 

Je la regardai pendant un moment , en lui dardant tout 
l'amour auquel je renonçais : elle était debout, et me jetait 
son sourire banal, le détestable sourire d'une statue de mar- 
bre, sec et poli, paraissant exprimer l'amour, mais froid. 
Concevras-tu bien, mon cher, toutes les douleurs qui m'a^ 
saillirent , en revenant chez moi , par la pluie et la neige , 
en marchant sur le verglas des quais, pendant une lieue, 
ayant tout perdu. Oh ! savoir qu'elle ne pensait seulement 
pas à ma misère et me croyait, comme elle , riche et dou- 
cement voiture. Combien de ruines et de déceptions ! Il ne 
s'agissait plus d'argent , mais de toutes les fortunes de mon 
ame. J'allais au hasard , en discutant avec moi-même les 
mots de cette étrange conversation, je m'égarais si bien 
dans mes conunentaires que je unissais par douter de la 
valeur nominale des paroles et des idées! Et j'aimais tou- 
jours, j'aimais cette femme froide dont le cœur voulait être 
conquis a tout moment, et qui, en effaçant toujours les 
promesses de la veille , se produisait le lendemain comme 
une maîtresse nouvelle. En tournant sous les guichets de 
rinstitut, un mouvement (ièvi*eux me saisit. Je me sou- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES. LA PEAU DE CHAGRIN. 169 

vins alors que j'étais à jeun. Je ne possédais pas un 
denier. Pour comble de malheur , la pluie déformait mon 
chapeau. Comment pouvoir aborder désormais une femme 
élégante et me présenter dans un salon sans un cha- 
peau mettable. Grâce à des soins extrêmes, et tout en 
maudissant la mode niaise et sotte qui nous condamne à 
exhiber la coiffe de nos chapeaux en les gardant constam- 
ment à la main , j'avais maintenu le mien jusque là dans 
un état douteux ; sans être curieusement neuf ou sèche- 
ment vieux, dénué de barbe ou ti*ès-soyeux , il pouvait 
passer pour le chapeau problématique d'un homme soi- 
gneux 'y mais son existence artificielle arrivait à son dernier 
période : il étsut blessé, déjeté, fini, véritable haillon, 
digne représentant de son maître. 



170 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Faute de trente sous, je perdais mon industrieuse élé- 
gance. Ah! combien de sacrifices ignorés n'avais-je pas Êdts 
a Foedora depuis trois mois ? Souvent je consacrais Farçent 
nécessaire au pain d'une semaine pour aller la voir un mo- 
ment. Quitter mes travaux et jeûner, ce n'était rien ! Mais 
traverser les rues de Paris sans se laisser éclabousser, cou- 
rir pour éviter la pluie , arriver chez elle aussi bien mis 
que les fats qui l'entouraient. Ah ! pour un poète amoureux 
et distrait, cette tâche avait d'innombrables difficultés. 
Mon bonheur, mon amour dépendait d'une moucheture de 
fange sur mon seul gilet blanc ! Renoncer à la voir si je 
me crottais, si je me mouillais! Ne pas posséder cinq 
sous pour faire effacer par un décrolteur la plus légère 
tache de boue sur ma botte ! Ma passion s'était augmentée 
de tous ces petits supplices inconnus, immenses chez 
un homme irritable. Les malheureux ont des dévoue- 
mens dont il ne leur est point permis de parler aux 
femmes qui vivent dans une sphère de luxe et d'élégance; 
elles voient le monde à travers un prisme qui teint en or 
les hommes et les choses. Optimistes par égoïsme , cruelles 
par bon ton, ces femmes s'exemptent de réfléchir au 
nom de leurs jouissances et s'absolvent de leur indif- 
férence au malheur , par l'entraînement du plaisir. Pour 
elles , un denier n'est jamais un million , c'est le million 
qui leur semble être un denier. Si l'amour doit plaider 
sa cause par de grands sacrifices, il doit aussi les cou- 
vrir délicatement d'un voile, les ensevelir dans le silence; 
mais en prodiguant leur fortune et leur vie, en se dé- 
vouant, les hommes riches profitent des préjugés mon- 
dains qui donnent toujours un certain éclat à leurs amoii- 



ÉTUDES PIllLOSOniigLES, LA PEAU DE CHAGRIN. 171 

reuses folies ; pour eux le silence parle et le voile est 
une grâce, tandis que mon affreuse détresse me con- 
damnait à d*épouvantables souffrances sans qu'il me fût 
permis de dire : J'aime! ou : Je meurs! Était-ce du dé- 
vouement après tout , n'étais-je pas richement récom- 
pensé par le plaisir que j'éprouvais à tout immoler pour 
elle? La comtesse avait donné d'extrêmes valeurs, attaché 
d'excessives jouissances aux accidens les plus vulgaires 
de ma vie. Naguère insouciant en fait de toilette , je res- 
pectais maintenant mon habit comme un aulre moi-même. 
Entre une blessure a recevoir et la déchirure de mon 
frac , je n'aurais pas hésité ! Tu dois alors épouser ma 
situation et comprendre les rages de pensées , la frénésie 
croissante qui m'agitaient en marchant, et que peut-être 
la marche animait encore ! J'éprouvais je ne sais quelle 
joie infernale à me trouver au faîte du malheur, je vou- 
lais voir un présage de fortune dans cette dernière crise ; 
mais le mal a des trésors sans fonds. La porte de mon 
hôtel était entr'ouverte. A travers les découpures en forme 
de cœur pratiquée^ dans le volet , j'aperçus une lumière 
projetée dans la rue. Pauline et sa mère causaient en 
m'attendant, j'entendis prononcer mon nom, j'écoutai. 
— M. Raphaël , disait Pauline , est bien mieux que l'é- 
tudiant du numéro sept! Ses cheveux blonds sont d'une 
si jolie couleur. Ne trouves-tu pas quelque chose dans sa 
voix, je ne sais, mais quelque chose qui vous remue le 
cœur? Et puis, quoiqu'il ait l'air un peu fier , il est si 
bon, il a des manières si distinguées. Oh! il est vrai- 
ment très-bien. Je suis sûre que toutes les femmes doi- 
vent êlre folles de lui. 



172 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— Tu en parles comme si tu l'aimais, reprit madame 
GaudÎD. 

— Oh I je l'aime comme un fi-ère , répondit-elle en 
riant. Je serais joliment ingrate si je n'avais pas de l'a- 
mitié pour lui? Ne m'a-t-il pas appris la musique, le 
desân, la grammaire, enfin tout ce que je sais? Tu ne 
fais pas grande attention à mes progrès , ma bonne mère ; 
mais je deviens si instruite, que dans quelque temps je 
serai assez forte pour donner des leçons, et alors nous 
pourrons avoir une domestique. 

Je me retirai doucement, et après avoir fait quelque 
bruit t j'entrù dans la salle pour y prendre ma lampe 
que Pauline voulut allumer. La pauvre eniant venait de 
jeter un baume délicieux sur mes plaies. 



Ce naïf éloge de ma personne me rendit un peu de cou- 
rage. J'avais besoin de croire en moi-même et de recueillir 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 173 

un jugement impartial sur la véritable valeur de mes avan- 
t2^es. Mes espérances ainsi ranimées se reflétèrent peut- 
être sur les choses que je voyais. Peut-être aussi n*avais-je 
point encore bien sérieusement examiné la scène assez 
souvent offerte à mes regards par ces deux femmes au 
milieu de cette salle ; mais alors j'admirai dans sa réalité 
le plus délicieux tableau de cette nature modeste si naï- 
vement reproduite par les peintres flamands. La mère, 
assise au coin d'un foyer à demi éteint , tricotait des bas , 
et laissait errer sur ses lèvres un bon sourire. Pauline 
coloriait des éci*ans : ses couleurs, ses pinceaux étalés 
sur une petite table y parlaient aux yeux par de piquans 
effets ; mais ayant quitté sa place et se tenant debout pour 
allumer ma lampe , sa blanche figure en recevait toute la 
lumière. 11 fallait être subjugué par une bien terrible 
passion pour ne pas adorer ses mains transparentes et roses, 
ridéal de sa tête, et sa virginale attitude. La nuit et le 
silence prêtaient leur charme à cette laborieuse veillée , 
a ce paisible intérieur. Ces travaux continus et gaiment 
supportés attestaient mie résignation religieuse pleine de 
senUmens élevés. Une indéfinissable harmonie existait là 
entre les choses *et les personnes. 

Chez Foedora , le luxe était sec , il réveillait en moi de 
mauvaises pensées ; tandis que cette humble misère et ce 
bon naturel me rafraîchissaient Tame. Peut-être étais -je 
humilié en présence du luxe ; près de ces deux femmes , 
au milieu de celte salle brune où la vie simplifiée semblait 
se réfugier dans les émotions du cœur, peut-être me récon- 
ciliais-je avec moi-même en trouvant à exercer la protection 
que l'homme est si jaloux de faire sentir. Quand je fus près 



174 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIR 

de Pauline, elle me jeta un regard pi-esque inalei-iiel , et 
s'écria , les maias iremblaDles , en posant vivement la 
lampe : — Dieu! comme vous êtes pâle! Ah! il est tout 
mouillé. Ma mère va vous essuyer. Monsieur Raphaël , rc 
prit-elle après une légère pause, vous êtes friand de lait, 
nous avons eu ce soir de la crème, tenez, voulez-vous 
y goûter? Elle sauta comme un petit chat sur un bol de 
porcelaine plein de lait, et me le présenta si vivement , 
me le mit sous le nez d'une si gentille façon , que j'hé- 
siiai. — Vous me i-efuseriez? dit-elle d'une voix altérée. 



Nos deux fiertés se comprenaient : Pauline paraissait 
souffrir de sa pauvreté , et me reprocher ma hauteur. Je 
fus attendri. Cette crème était peut-être son déjeuner 
du lendemain , j'acceptai cependant. La pauvre fille essaya 
de cacher sa joie, mais elle i>étillail dans ses yeux. 

— J'en avais besoin, lui dis-je en m'a&seyanl. (Une ex- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 175 

pression soucieuse passa sur son front. ) Vous souvenez- 
vous , Pauline , de ce passage où Bossuet nous peint Dieu , 
récompensant un verre d'eau plus richement qu'une vic- 
toire? 

— Oui, dit-elle. Et son sein battait comme celui d'une 
jeune fauvette entre les mains d'un enfant. 

— Eh bien! comme nous nous quitterons bientôt, ajou- 
té-je d'une voix mal assurée, laissez-moi vous témoigner 
ma reconnaissance pour tous les soins que vous et votre 
mère vous avez eus de moi. 

— Oh! ne comptons pas, dit-elle en riant. 
Son rire cachait une émotion qui me fit mal. 

— Mon piano , repris-je sans paraître avoir entendu 
ses paroles , est un des meilleurs instrumens d'Érard : ac- 
ceptez-le. Prenez-le sans scrupule, je ne saurais vraiment 
l'emporter dans le voyage que je compte entreprendre. 

Éclairées peut-être par l'accent de mélancolie avec le- 
quel je prononçai ces mots , les deux femmes semblèrent 
m'avoir compris et me regardèrent avec une curiosité 
mêlée d'effroi. L'affection que je cherchais au milieu des 
froides régions du grand monde, était donc là, vraie , sans 
faste , mais onctueuse et peut-être durable. 

— Il ne faut pas prendre tant de souci, me dit la 
mère. Restez ici. Mon mari est en route à cette heure, 
reprit-elle. Ce soir, j'ai lu l'Évangile de saint Jean pendant 
que Pauline tenait suspendue entre ses doigts noti*e clef 
attachée dans une Bible , la clef a tourné. Ce pressée an- 
nonce que Gandin se porte bien et prospère. Pauline a re- 
commencé pour vous et pour le jeune homme du numéro 
sept; mais la clef n'a tourné que pour vous. Nous serons 



176 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

tous riches , Gaudin reviendra millionnaire. Je l'ai vu en 
rêve sur un vaisseau plein de serpens, heureusement 
Teau était trouble , ce qui signifie or et pierreries d'outre- 
mer. 

Ces paroles amicales et vides, semblables aux vagues 
chansons avec lesquelles une mère endort les douleurs de 
son enfant, me rendirent une sorte de calme. L'accent 
et le regai*d de la bonne femme exhalaient cette douce 
cordialité qui n'efiace pas le chagrin, mais qui l'apaise, 
qui le berce et Témousse. Plus perspicace que sa mère , 
Pauline m'examinait avec inquiétude, ses yeux intelli- 
gens semblaient deviner ma vie et mon avenir. Je re- 
merciai par une inclination de tête la mère et la fille; 
puis je me sauvai, craignant de m'attendrir. Quand je 
me trouvai seul sous mon toit, je me couchai dans mon 
malheur. Ma fatale imagination me dessina mille projets 
sans base et me dicta des résolutions impossibles. Quand 
un homme se traîne dans les décombres de sa fortune, 
il y rencontre encore quelques ressources; mais j'étais 
dans le néant. Ah ! mon cher , nous accusons trop Êicile- 
ment la misère. Soyons indulgens pour les effets du plus 
actif de tous les dissolvans sociaux : où règne la misère, il 
n'existe plus ni pudeur, ni crimes, ni vertu, ni esprit. 
J'étais alors sans idées, sans force, comme une jeune fille 
tombée à genoux devant un tigre. Un homme sans passion 
et sans argent reste maître de sa pei*sonne , mais un mal- 
heureux qui aime ne s'appartient plus et ne peut pas se 
tuer. L'amour nous donne une sorte de religion pour 
nous-mêmes, nous respectons en nous une autre vie ; il 
devient alors le plus horrible des malheurs, le malheur 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 177 

avec une espérance , une espérance qui tous &it accepter 
des tortures. Je m'endormis avec Vidée d'aller le lendemain 
confier à Rastignac la singulière détermination de Fœdora. 

— Ah ! ah ! me dit Rastignac en me voyant entrer chez 
lui dès neuf heures du matin, je sais ce qui t'amène j tu 
dois être congédié par Foedora. Quelques bonnes âmes 
jalouses de ton empire sur la comtesse ont annoncé votre 
mariage. Dieu sait les folies que tes rivaux t'ont prêtées 
et les calomnies dont tu as été l'objet! 

— Tout s'explique, m'écriai-je. Je me souvins de toutes 
mes impertinences, et trouvai la comtesse sublime. A mon 
gré, j'étais un infâme qui n'avait pas encore assez souf- 
fert , et je ne vis plus dans son indulgence que la pa- 
tiente charité de l'amour. 

— N allons pas si vite, me dit le prudent Gascon. Foedora 
possède la pénétration naturelle aux femmes profondé- 
ment égoïstes : elle t'aura jugé peut-être au moment où 
tu ne voyais encore en elle que sa fortune et son luxe ; 
en dépit de ton adresse , elle aura lu dans ton ame. Elle 
est assez dissimulée pour qu'aucune dissimulation ne 
trouve grâce devant elle. Je crois, ajouta-t-il, f avoir mis 
dans une mauvaise voie. Malgré la finesse de son esprit 
et de ses manières, cette créature me semble impérieuse 
comme toutes les femmes qui ne prennent de plaisir que 
par la tête. Pour elle le bonheur gît tout entier dans le 
bien-être de la vie, dans les jouissances sociales; chez 
elle , le sentiment est un rôle , elle te rendrait malheu- 
reux, et ferait de toi son premier valet. 

Rastignac parlait à un sourd. Je l'interrompis en lui 
exposant avec une apparente gatté ma situation financière. 



178 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Hier an soir, me répondit-ît , une veine contraire 
m'a emporté tout l'aident dont je pouvais disposer. Sans 
cette vulgaire infortune » j'eusse partagé volontiers ma 
bourse avec toi. Mais, allons déjeûner au cabaret, les 
huîtres nous donneront peut-être un bon conseil. 

Il s'habilla , fit atteler son tilbury ; puis semblables à 
deux millionnaires , nous arrivâmes au Café de Paris 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 179 

avec rimpertinence de ces audacieux spéculateurs qui 
vivent sur des capitaux imaginaires. Ce diable de Gascon 
me ccmfondait par l'aisance de ses manières et par son 
aplomb imperturbable. Au moment où nous prenions le 
café y après avoir fini un repas fort délicat et très-bien 
entendu , Rastignac , qui distribuait des coups de tête à 
une foule de jeunes gens également reconmiandables par 
les grâces de leur personne et par Télégance de leur 
mise y me dit en voyant entrer un de ces dandys : Voici 
ton affaire. Et il fit signe à un gentilhomme bien cra- 
vaté , qui semblait chercher une table à sa convenance , 
de venir lui parler. 

— Ce gaillard-là , me dit Rastignac à Toreille , est dé- 
coré pour avoir publié des ouvrages qu'il ne comprend 
pas : il est chimiste , historien , romancier, publiciste ; il 
possède des quarts, des tiers, des moitiés dans je ne 
sais combien de pièces de théâtre, et il est ignorant 
comme la mule de don Miguel. Ce n'est pas un homme, 
c'est un nom, une étiquette familière au public. Aussi, 
se garderait -il bien d'entrer dans ces cabinets sur les- 
quels il y a cette inscription : Ici ^ Von peut écrire soi- 
même. Il est fin à jouer tout un congrès. En deux mots , 
c'est un métis en morale : ni tout-à-fait probe ni com- 
plètement fripon. Mais, chut ! il s'est déjà battu , le monde 
n'en demande pas davantage et dit de lui : C'est un homme 
honorable. — Eh bien , mon excellent ami , mon hono- 
rable ami , comment se porte Votre Intelligence ? lui dit 
Rastignac au moment où l'inconnu s'assit à la table voi- 
sine. 

— Mais ni bien ni mal. Je suis accablé de travail. J'ai 



ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 



entre les mains tous les matenaux nécessaires pour 
faire des mémoires historiques très-curieux , et je ne 
sais à qui les attribuer. Cela me tourmente, il faut se 
hâter, les mémoires vont passer de mode. 

— Sont-ce des mémoii'es contemporains , anciens , sur 
la cour, sur quoi? 

— Sur l'al&ire du collier. 

— N'est-ce pas un miracle? me dit Rastignac en riant. 
Puis, se retournant vers le spéculateur : — M. de Va- 
lentin, reprit-il en me désignant, est im de mes amis 
que je vous présente comme l'une de nos futures célé- 
brités littéraires. 



Il avait jadis une tante fort bien en cour, marquise, 
et depuis deux ans il travaille à ime histoire royaliste 
de la révolution. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 181 

Puis , se penchant à Foreille de ce singulier négociant , 
il lui dit : — C'est un homme de talent, mais un niais 
qui peut vous faire vos mémoires, au nom de sa tante, 
pour cent écus par volume. 

— Le marché me va , répondit l'autre en haussant sa 
cravate. Garçon , mes huîtres , donc ! 

— Oui, mais vous me donnerez vingt-cinq louis de 
commission et lui paierez un volume d'avance, reprit 
Rastignac. 

— Non, non. Je n'avancerai que cinquante écus pour 
être plus sûr d'avoir promptement mon manuscrit. 

Rastignac me répéta cette conversation mercantile à 
voix basse. Puis sans me consulter : — Nous sommes 
d'accord , lui répondit-il. Quand pouvons-nous aller vous 
voir pour terminer cette affîdre ? 

— Eh bien, venez dîner ici, demain soir, à sept 
heures. 

Nous nous levâmes , Rastignac jeta de la monnaie au 
garçon , mit la carte à payer dans sa poche , et nous 
sordmes. 

J'étais stupéÊdt de la légèreté, de l'insouciance avec la- 
quelle il avait vendu ma respectable tante , la marquise de 
Montbauron. 

— J'aime mieux m'embarquer pour le Brésil, et y 
enseigner aux Indiens l'algèbre dont je ne sais pas un 
mot , que de salir le nom de ma famille ! 

Rastignac m'interrompit par un éclat de rire. 

— Es-tu bête? Prends d'abord les cinquante écus et 
fais les mémoires. Quand ils seront achevés, tu reiîiseras 
de les mettre sous le nom de ta tante, imbécile! Ma- 



182 ETUDES SOGULES , DEUXIEME PARTIE. 

dame de Montbauron morte sur l'échafaud, ses paniers, 
ses considérations , sa beauté , son fard y ses mules , valent 
bien plus de six cents francs. Si le libraire ne veut pas 
alors payer ta tante ce qu'elle vaut , il trouvera quelque 
vieux chevalier d'industrie , ou je ne sais quelle langeuse 
comtesse pour signer les mémoires. 

— Oh ! m'écriai-je , pourquoi suis-je soiti de ma ver- 
tueuse mansarde ? Le monde a des envers bien salement 
ignobles. 

— Bon , répondit Rastignac , voilà de la poésie , et il 
s'agit d'affiiii*es. Tu es un enlant. Écoute : quant aux mé~ 
moires, le public les jugera; quant à mon Proxénète 
littéraire, n'a-t-il pas dépensé huit ans de sa vie, et 
payé ses relations avec la librairie par de cruelles expé- 
riences? En partageant inégalement avec lui le travail 
du livre, ta part d'argent n'est -elle pas aussi la plus 
belle ? Vingt-cinq louis sont une bien plus grande sonune 
pour toi , que mille francs pour lui. Va , tu peux écrire 
des mémoires historiques, œuvres d'art si jamais il en 
fut, quand Diderot a fait six sermons pom* cent écus. 

— Enfin , lui dis-je tout ému , c'est pour moi une né- 
cessité ; ainsi , mon pauvre ami , je te dois des remerci- 
mens. Vingt-cinq louis me rendront bien riche. 

— Et plus riche que tu ne penses , reprit-il en riant. 
Si Marivault me donne une commission dans l'affaire, 
ne devines-tu pas qu'elle sera pour toi ? 

— Allons au bois de Boulogne , dit-il , nous y verrons 
ta comtesse, et je te montrerai la jolie petite veuve 
que je dois épouser, une charmante personne. Alsa- 
cienne , un peu grasse. Elle lit Kant , Schiller, Jean Paul , 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 183 

et une foule de livres hydrauliques. Elle a la manie de 
toujours me demander mon opinion , je suis obligé d'a- 
voir l'air de comprendre toute cette sensiblerie alle- 
mande y de connaître un tas de ballades, toutes dro- 
gues qui me sont défendues par le médecin. Je n'ai pas 
encore pu la déshabituer de son enthousiasme littéraire y 
elle pleure des averses à la lecture de Goethe, et je 
suis obligé de pleurer un peu , par complaisance , car il 
y a cinquante mille livres de rentes, mon cher, et le plus 
joli petit pied, la plus jolie main de la terre! Ah! si elle 
ne disait pas mon anche et prouiller pour mon ange et 
brouiller^ ce serait une femme accomplie. 

Nous vîmes la comtesse , brillante dans un brillant 
équipage. La coquette nous salua fort affectueusement 
en me jetant un sourire qui me parut alors divin et 
plein d'amour. Ah ! j'étais bien heureux , je me croyais 
aimé , j'avais de l'aident et des trésors de passion , plus 
de misère. Léger, gai, content de tout, je trouvai la 
maîtresse de mon ami, charmante. Les arbres, l'air, le 
ciel, toute la nature semblait me répéter le sourire de 
Fœdora. En revenant des Champs-Elysées, nous allâmes 
chez le chapelier et chez le tailleur de Rastignac. L'af- 
faire du Collier me permit de quitter mon misérable pied 
de paix, pour passer à un formidable pied de guerre. 
Désormais je pouvais sans crainte lutter de grâce et 
d'élégance avec les jeunes gens qui tourbillonnaient au- 
tour de Fœdora. Je revins chez moi. Je m'y enfermai, 
restant tranquille en apparence, près de ma lucarne; 
mais disant d'éteiiiels adieux à mes toits, vivant dans 
l'avenir, dramatisant ma vie, escomptant l'amour et ses 



184 ETUDES SOCULES, DEUXIEME PARTIE. 

joies. Ah! comme une existence peut devenir orageuse 
entre les quatre murs d'une mansarde. L'ame humaine 
est une fée y elle métamorphose une paille en diamans , 
sous sa baguette les palais enchantés éclosent comme 
les fleurs des champs sous les chaudes inspirations du 
soleil. 

Le lendemain , vers midi , Pauline frappa doucement à 
ma porte et m apporta , devine quoi ? une lettre de Fœ- 
dora. La comtesse me priait de venir la prendre au 
Luxembourg pour aller , de là , voir ensemble le Muséum 
et le Jardin des Plantes. 

— Un commissionnaire attend la réponse , me dit-elle 
après un moment de silence. 

Je griffonnai promptement une lettre de remerciment 
que Pauline emporta. Je m'habillai. Au moment où, as- 
sez content de moi-même, j'achevais ma toilette, un 
frisson glacial me saisit à cette pensée : Fœdora est-elle 
venue en voiture ou à pied , pleuvra-t-il , fera-t-il beau ? 
Mais, me dis -je, qu'elle soit à pied ou en yoiture, est- 
on jamais certain de l'esprit fantasque d'une femme ? elle 
sera sans aident et voudra donner cent sous à un petit 
Savoyard parce qu'il aura de jolies guenilles. J'étais sans 
un rouge liard et ne devais avoir de l'aident que le soir. 
Oh ! combien dans ces crises de notre jeunesse-, un poète 
paie cher la puissance intellectuelle dont il est investi par le 
régime et pai* le travail. En un instant, mille pensées vives 
et douloureuses me piquèrent comme autant de dards. Je 
regardai le ciel par ma lucarne , le temps était fort in- 
certain. En cas de malheur, je pouvais bien prendre 
une voiture pour la journée ; mais aussi ne tremblerais- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 186 

je pas à tout moment , au milieu de mon bonheur, de ne 
pas rencontrer le soir M. de Marivault? Je ne me sentis 
pas assez fort pour supporter tant de cradntes au sein de 
ma joie. Malgré la certitude de ne rien trouver, j'entre- 
pris une grande exploration à travers ma chambre , je 
cherchai des ecus imaginaires jusque dans les profon- 
deurs de ma paillasse , je fouillai tout , je secouai même 
de vieilles bottes. En proie à une fièvre nerveuse, je 
regardais mes meubles d'un œil hagard après les avoir 
renversés tous. Comprendras-tu le délire qui m'anima, 
lorsqu'on ouvrant pour la septième fois le tiroir de ma 
table à écrire que je vbitais avec cette espèce d'indolence 
dans laquelle nous plonge le désespoir, j'aperçus collée 
contre une planche latérale , tapie sournoisement , mais 
propre , brillante , lucide comme une étoile à son lever, 
une belle et noble pièce de cent sous ! Ne lui demandant 
compte ni de son silence ni de la cruauté dont elle était 
coupable en se tenant ainsi cachée , je la baisai comme 
un ami fidèle au malheur et la saluai par un cri qui trouva 
de l'écho. Je me retournai brusquement et vis Pauline 
toute pâle. 

— J'ai cru, dit-elle d'une voix émue, que vous vous 

faisiez mal. Le commissionnaire Elle s'interrompit 

conune si elle étouffait. Mais ma mère l'a payé, ajoutait- 
eUe. Puis elle s'enfuit , enfantine et follette comme un ca- 
price. Pauvre petite! je lui souhaitai mon bonheur. En 
ce moment, il me semblait avoir dans l'ame tout le plaisir 
de la terre, et j'aurais voulu restituer aux malheureux 
la part que je croyais leur voler. 

Nous avons presque toujours raison dans nos pressen- 

24 



186 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

limens d'adversité, la comtesse avait renvoyé sa voiture. 
Par un de ces caprices que les jolies femmes ne s'expli- 
quent pas toujours à elles-mêmes, elle voulait aller au 
Jardin des Plantes par les boulevards et à pied. 

— Mais il va pleuvoir, lui dis-je. 

Elle prit plaisir a me contredire. Par hasard, il fit 
beau pendant tout le temps que nous marchâmes dans le 
Luxembourg. Quand nous en sortîmes, im gros nuage 
dont j'avais maintes fois épié la marche avec une secrète 
inquiétude , ayant laissé tomber quelques gouttes d'eau , 
nous montâmes dans un fiacre. Lorsque nous eûmes 
atteint les boulevards, la pluie cessa, le ciel reprit sa sé- 
rénité. En arrivant au Muséum , je voulus renvoyer la 
voiture, Fœdora me pria de la garder. Que de tortures! 
Mais causer avec elle en comprimant un secret délire qui 
sans doute se formulait sur mon visage par quelque sou- 
rire niais et arrêté; errer dans le Jardin des Plantes, en 
parcourir les allées bocagères et sentir son bras appuyé 
sur le mien, il y eut dans tout cela je ne sais quoi de fantas- 
tique : c'était un rêve en plein jour. Cependant ses mou- 
vemens , soit en marchant , soit en nous arrêtant , n'a- 
vaient rien de doux ni d'amoureux, malgré leur apparente 
volupté. Quand je cherchais à m'associer en quelque sorte 
h l'action de sa vie, je rencontrais en elle une intime et 
secrète vivacité, je ne sais quoi de saccadé , d'excentrique. 
Les femmes sans ame n ont rien de moelleux dans leurs 
gestes. Aussi n'étion&-nous unis , ni par une même volonté, 
ni par lui même pas. 11 n'existe point de mots pour 
rendre ce désaccord matériel de deux êtres, car nous ne 
sommes pas encore habitués h reconnaître une [)ensée 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 187 

dans le mouvement. Ce phénomène de notre nature se 
sent instinctivement, il ne s'exprime pas. 

Pendant ces violens paroxismes de ma passion , reprit 
Raphaël après un moment de silence et comme s'il ré- 
pondait à une objection qu'il se fût adressée à lui-même , 
je n'ai pas disséqué mes sensations, analysé mes plai- 
sirs, ni supputé les battemens de mon cœur, comme un 
avare examine et pèse ses pièces dor. Oh! non, l'expé- 
rience jette aujourd'hui sa triste lumière sur les événe- 
mens passés, et le souvenir m'apporte ces images, comme 
par un beau temps les flots de la mer amènent brin à brin 
les débris d'un naufrage sur la grève. 

— Vous pouvez me rendre un service assez important , 
me dit la comtesse en me regardant d'un air confus. Âpres 
vous avoir confié mon antipathie pour l'amour, je me sens 
plus libre en réclamant de vous un bon office au nom de 
l'amitié. Naurez-vous pas, reprit-elle en riant, beaucoup 
plus de mérite à m'obliger aujourd'hui? 

Je la regardais avec douleur. N'éprouvant rien près de 
moi , elle était pateline et non pas afiectueuse ; elle me pa- 
raissait jouer un rôle en actrice consommée; puis tout à 
coup son accent, un regard, un mot réveillaient mes es- 
pérances; mais si mon amour ranimé se peignait alors 
dans mes yeux, elle en soutenait les rayons sans que la 
clarté des siens s'en altérât , car ils semblaient comme 
ceux des tigres être doublés par une feuille de métal. En 
ces momens<là, je la détestais. 

— La protection du duc de Navailles , dit-elle en con- 
tinuant avec des inflexions de voix pleines de câlinerie , 
me serait très-utile auprès d'une personne toute-puissante 



1 88 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

en Russie, et dont rintervention est nécessaire pour me 
faire rendre justice dans une affaire qui concerne à la fois 
ma fortune et mon état dans le monde , la reconnaissance 
de mon mariage par l'empereur. Le duc de Navailles n'est- 
il pas votre cousin? Une lettre de lui déciderait tout. 

— Je vous appartiens, lui répondis-je , ordonnez. 

— Vous êtes bien aimable , reprit-elle en me serrant la 
main. Venez diner avec moi. je vous dirai tout comme à 
un confesseur. 

Cette femme si méfiante , si discrète , et à laquelle per- 
sonne n avait entendu dire un mot sur ses intérêts , allait 
donc me consulter. 

— Oh ! combien j'aime maintenant le silence que vous 
m'avez imposé! m'écriai-je. Mais j'aurais voulu quelque 
épreuve plus rude encore. 

En ce moment, elle accueillit l'ivresse de mes regards 
et ne se refusa point à mon admiration , elle m'aimait 
donc! Nous arrivâmes chez elle. Fort heureusement, le 
fond de ma bourse put satisfaire le cocher. Je passai 
délicieusement la journée , seul avec elle , chez elle. C'é- 
tait la première fois que je pouvais la voir ainsi. Jus- 
qu'à ce jour, le monde, sa gênante politesse et ses fa- 
çons froides nous avaient toujours séparés, même pen* 
dant ses somptueux dîners ; mais alors j'étais chez elle 
comme si j'eusse vécu sous son toit , je la possédais pour 
ainsi dire. Ma vagabonde imagination brisait les entraves, 
arrangeait les événemens de la vie à ma guise , et me 
plongeait dans les délices d'un amour heureux. Me croyant 
son époux, je l'admirais occupée de petits détails; j'é- 
prouvais même du bonheur à lui voir ôter son schall et 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 189 

soD chapeau. Elle me laissa seul un moment, et revint 
les cheveux arrangés, charmante. Cette jolie toilette avait 
été &ite pour moi! Pendant le dîner, elle me prodigua ses 
attentions et déploya des grâces infinies dans mille choses 
qui semblent des riens et qui cependant sont la moitié de 
la vie. 



190 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Quand nous fûmes tous deux devant un foyer pé- 
tillant, assis sur la soie, environnés des plus désirables 
créations d'un luxe oriental , quand je vis si près de moi 
cette femme dont la beauté célèbre faisait palpiter tant de 
cœurs, cette femme si difficile à conquérir, me parlant, 
me rendant l'objet de toutes ses coquetteries , ma volup- 
tueuse félicité devint presque de la souffrance. Pour mon 
malheur, je me souvins de l'importante affaire que je de- 
vais conclure , et voulus aller au rendez-vous qui m'avait 
été donné la veille, 

— Quoi, déjà! dit-elle en me voyant prendre mon cha- 
peau. 

Elle m'aimait ! Je le crus du moins , en l'entendant 
prononcer ces deux mots d'une voix caressante. Pour 
prolonger mon extase, j'aurais alors volontiers troqué 
deux années de ma vie contre chacune des heures qu'elle 
voulait bien m'accorder. Mon bonheur s'augmenta de tout 
l'aident que je perdais ! Il était minuit quand elle me ren- 
voya. Néanmoins le lendemain , mon héroïsme me coûta 
bien des remords, je craignis d'avoir manqué l'affiiire 
des mémoires, devenue si capitale pour moi; je courus 
chez Rastignac , et nous allâmes surprendre à son lever 
le titulaire de mes travaux futurs. M. Marivault me lut un 
petit acte où il n'était point question de ma tante , et après 
la signature duquel il me compta cinquante écus. Nous 
déjeûnâmes tous les trois. Quand j'eus payé mon nouveau 
chapeau , soixante cachets à trente sous et mes dettes , il 
ne me resta plus que trente francs; mais toutes les diffi- 
cultés de la vie s'étaient aplanies pour quelques jours. 
Si j'avais voulu écouter Rastignac, je pouvais avoir des 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 191 

trésors en adoptant avec franchise le système anglais. Il 
voulait absolument m'établir un crédit et me faire faire 
des emprunts , en prétendant que les emprunts soutien- 
draient le crédit. Selon lui, l'avenir était de tous les 
capitaux du monde le plus considérable et le plus solide. 
En hypothéquant ainsi mes dettes sur de futurs contin- 
gens, il donna ma pratique à son tailleur, un artisle qui 
comprenait ie jeune homme et devait me laisser tran- 
quille jusqu'à mon mariage. 

De ce jour, je rompis avec la vie monastique et stu* 
dieuse que j'avais menée pendant trois ans. J'allai fort 
assidûment chez Foedora, où je tâchai de surpasser en 
apparence les impertinens ou les héros de coterie qui 
s'y trouvaient. En croyant avoir échappé pour toujours 
à la misère, je recouvrai ma liberté d'esprit, j'écrasai 
mes rivaux, et passai pour un homme plein de séduc- 
tions, prestigieux, irrésistible. Cependant les gens ha- 
biles disaient en parlant de moi : « Un garçon aussi spi- 
rituel ne doit avoir de passions que dans la tête I » Us 
vantaient charitablement mon esprit aux dépens de ma 
sensibilité, (c Est-il heureux de ne pas aimer ! s'écriaient- 
ils. S'il aimait, aurait-il autant de gaieté, de verve? » 
J'étais cependant bien amoureusement stupide en présence 
de Fœdora ! Seul avec elle , je ne savais rien lui dire , ou 
si je parlais, je médisais de l'amour; j'étais tristement 
gai comme un courtisan qui veut cacher un cruel dépit. 
Enfin , j'essayai de me rendre indispensable à sa vie, a son 
bonheur, à sa vanité : tous les jours près d'elle , j'étais 
un esclave, un jouet sans cesse à ses ordres. Après avoir 
ainsi dissipé ma journée, je revenais chez moi pour y 



192 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Iravailler pendant les nuits , ne dormant guère que deux 
ou trois heures de la matinée. Mais n'ayant pas , comme 
Rastignac , l'habitude du système anglais , je me vis 
bientôt sans un sou. Dès lors , mon cher ami , fat sans 
bonnes fortunes, élégant sans aident, amoureux anonyme , 
je retombai dans cette vie précaire , dans ce froid et pro- 
fond malheur soigneusement caché sous les trompeuses 
apparences du luxe. Je ressentis alors mes souffrances 
premières, mais moins aiguës, je m'étais familiarisé sans 
doute avec leurs terribles crises. Souvent les gâteaux et le 
thé , si parcimonieusement offerts dans les salons , étaient 
ma seule nourriture. Quelquefois , les somptueux diners 
de la comtesse me substantaient pendant deux jours. 

J'employai tout mon temps, mes efforts et ma science 
d'observation à pénétrer plus avant dans l'impénétrable 
caractère de Foedora. Jusqu'alors , l'espérance ou le dés- 
espoir avaient influencé mon opinion, je voyais en elle 
tour à tour la femme la plus aimante ou la plus insen- 
sible de son sexe; mais ces alternatives de joie et de 
tristesse devinrent intolérables , je voulus chercher un dé- 
nouement à cette lutte affreuse , en tuant mon amour. 
De sinistres lueurs brillaient parfois dans mon ame et 
me faisaient entrevoir des abîmes entre nous. La com- 
tesse justifiait toutes mes craintes : je n'avais pas encore 
surpris de larmes dans ses yeux. Au théâtre une scène 
attendrissante la trouvait froide et rieuse. Elle réservait 
loute sa finesse pour elle et ne devinait ni le malheur, 
ni le bonheur d'autrui. Enfin elle m avait joué! Heureux 
de lui faire un sacrifice, je m'étais presque avili pour 
elle eu allant voir mon parent le duc de Navailles , 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 193 

homme égoïste qui rougissait de ma misère, et avait de 
trop grands torts envers moi pour ne pas me haïr : il me 
l'eçut donc avec cette froide politesse qui donne aux gestes 
et aux paroles l'apparence de Tinsulte , son regard inquiet 
excita ma pitié. J'eus honte pour lui de sa petitesse au 
milieu de tant de grandeur, de sa pauvreté au milieu 
de tant de luxe. Il me parla des pertes considérables 
que lui occasionnait le trois pour cent , je lui dis alors 
quel était l'objet de ma visite. Le changement de ses ma- 
nières qui de glaciales devinrent insensiblement affec- 
tueuses , me dégoûta. Eh bien , mon ami , il vint chez 
la comtesse , il m'y écrasa. Foedora trouva pour lui des 
enchantemens , des prestiges inconnus ; elle le séduisit , 
traita sans moi cette affaire mystérieuse de laquelle je 
ne sus pas un mot : j'avais été pour elle un moyen. 
Elle pai^issait ne plus m'apercevoir quand mon cousin 
était chez elle , et m'acceptait alors avec moins de plaisir 
peut-être que le jour où je lui fus présenté. Un soir, elle 
m'humilia devant le duc par un de ces gestes et par un 
de ces regards qu'aucune parole ne saurait peindre. Je 
sortis pleurant, formant mille projets de vengeance, 
combinant d'épouvantables viols. Souvent je l'accompa- 
gnais aux Bouffons : là, près d'elle, tout entier à mon 
amour, je la contemplais en me livrant au charme d'é- 
couter la musique, épuisant mon ame dans la double 
jouissance d'aimer et de retrouver les mouvemens de 
mon cœur bien rendus par les phrases du musicien. 
Ma passion était dans l'air, sur la scène, elle triomphait 
partout, excepté chez ma maîtresse. Je prenais alors 
la main de Fœdora, j'étudiais ses traits et ses yeux en 

25 



194 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

sollicitant une fusion de nos senlimens, une de ces sou- 
daines harmonies qui, réveillées par les notes, font vi- 
brer les âmes à l'unisson; mais sa main était muette et 
ses yeux, ne disaient rien. Quand le feu de mon cceur 
émané de tous mes traits la fra^^it trop fortement au 
vis^e , elle me jetait ce sourire cherché, phrase convenue 
qui se reproduit au Salon sur les lèvres de tous les portraits. 
EUe n'écoutait pas la musique. Les divines pages de Ros- 
sini, de Cimarosa, de Zingarelli ne lui i-appelaient aucun 
sentiment, ne lui traduisaient aucune poé»e de sa vie, son 
ame était aride. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 195 

Foedora se produisait là comme mi spectacle dans le 
spectacle. Sa lorgnette voyageait incessamment de loge en 
loge ; inquiète quoique tranquille , elle était victime de la 
mode : sa loge, son bonnet, sa voiture , sa personne étaient 
tout pour elle. Vous rencontrez souvent des gens de co- 
lossale apparence de qui le cœur est tendre et délicat 
sous un corps de bronze; mais elle cachait un cœur de 
bronze sous sa frêle et gracieuse enveloppe. Ma fatale 
science me déchirait bien des voiles. Si le bon ton consiste 
à s'oublier pour autrui, à mettre dans sa voix et dans 
ses gestes une constante douceur, à plaire aux autres en 
les rendant contens d'eux-mêmes; malgré sa finesse, 
Fœdora n'avait pas effacé tout vestige de sa plébéienne 
origine : son oubli d'elle-même était fausseté , ses ma- 
nières, au lieu d'être innées, avaient été laborieusement 
conquises, enfin sa politesse sentait la servitude. Eh bien ! 
ses paroles emmiellées étaient pour ses favoris l'expres- 
sion de la bonté , sa prétentieuse exagération était un 
noble enthousiasme. Moi seul avais étudié ses grimaces , 
j'avais dépouillé son être intérieur de la mince écorce 
qui suffit au monde , et n'étais plus dupe de «es singeries , 
je connaissafê a fond son ame de chatte. Quand un niais 
la complimentait, la vantait, j'avais honte pour elle. Et 
je l'aimais toujours! j'espérais fondre ces glaces sous les 
ailes d'un amour de poète. Si je pouvais une fois ouvrir 
son cœur aux tendresses de la femme, si je l'initiais à 
la sublimité des dévouemens, je la voyais alors parfaite, 
elle devenait un ange. Je l'aimais en homme, en amant, 
en artiste, quand il aurait fallu ne pas l'aimer pour 
l'obtenir : un fet bien gourmé, un froid calculateur en 



f9(> ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

aurait triomphé peut-être. Vaine, artificieuse, elle eût 
sans doute entendu le langage de la vanité , se serait 
laissé entortiller dans les pi^es d'une intrigue; elle eût 
été dominée par un homme sec et glacé. Des douleurs 
acérées entraient jusqu'au vif dans mon ame, quand 
elle me révélait naïvement son ^oïsme. Je l'apercevais 
avec douleur seule un jour dans la vie et ne sachant 
à qui tendre la main, ne rencontrant pas de regards 
amis où reposer les siens. Un soir, j'eus le courage 
de lui peindre , sous des couleurs anhnées , sa vieil- 
lesse déserte, vide et triste. A l'aspect de cette épou- 
vantable vengeance de la nature trompée, elle dit un mot 
atroce. 

— J'aurai toujours de la fortune ! me répondit-elle. Eh 
bien , avec de l'or nous pouvons toujours créer autour de 
nous les sentimens qui sont nécessaires à notre bien- 
être. 

Je sortis foudroyé par la logique de ce luxe, de cette 
femme, de ce monde dont j'étais si sottement idolâtre. 
Je n'aimais pas Pauline pauvre, Foedora riche n'avait- 
elle pas le droit de repousser Raphaël? Notre conscience 
est un juge infaillible, quand nous ne l'avons pas encore 
assassinée. « Fœdora, me criait une voix sophistique, 
n'aime ni ne repousse personne ; elle est libre , mais elle 
s'est autrefois donnée pour de For. Amant ou époux , le 
comte russe l'a possédée. Elle aura bien une tentation 
dans sa vie! Attends-la. » Ni vertueuse ni fautive, cette 
femme vivait loin de l'humanité, dans une sphère à 
elle, enfer ou paradis. Ce mystère femelle vêtu de ca- 
chemires et de broderies mettait en jeu dans mon coeur 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 197 

tous les sentimens humains, oi^eil, ambition, amour, 
curiosité. Un caprice de la Mode ou cette envie de pa- 
raître original qui nous poursuit tous, avait amené la 
manie de vanter un petit spectacle du boulevard. La 
comtesse témoigna le désir de voir la figure enfarinée 
d'un acteur qui faisait les délices de quelques gens d'es- 
prit, et j'obtins l'honneur de la conduire à la première 
représentation de je ne sais quelle mauvaise farce. La 
loge coûtait à peine cent sous, je ne possédais pas un 
traître liard. Avant encore un demi -volume de mé- 
moires à écrire , je n'osais pas aller mendier un secours 
à M. Marivault , et Rastignac , ma providence , était 
absent. Cette gène constante maléficiait toute ma vie. 
Une fois, au sortir des Bouffons, par une horrible pluie, 
Foedora m'avait fait avancer une voitiu*e, sans que je 
pusse me soustraire à son obligeance de parade : elle 
n'admit aucune de mes excuses, ni mon goût pour la 
pluie, ni mon envie d'aller au jeu. Elle ne devinait mon 
indigence ni dans l'embarras de mon maintien, ni dans 
mes paroles tristement plaisantes. Mes yeux rougissaient, 
mais comprenait -elle un regard? La vie des jeunes gens 
est soumise à de singuliers caprices ! Pendant le voyage , 
chaque tour de roue réveilla des pensées qui me brû- 
lèrent le cœur, j'essayai de détacher une planche au 
fond de la voiture en espérant glisser sur le pavé; mais 
rencontrant des obstacles invincibles, je me pris à rire 
convulsivement et demeurai dans un calme morne, hé- 
bété comme un homme au carcan. A mon arrivée au 
logis, aux premiers mots que je balbutiai, Pauline m'in- 
terrompit en disant : Si vous n'avez pas de monnaie.... 



198 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Ah ! la musique de Rossini n'était rien auprès de ces pa- 
roles. Mais revenons aux Funambules? Pour pouvoir y 
conduire la comtesse, je pensai à mettre en gage le 
cercle d'or dont le portrait de ma mère était entouré. 
Quoique le Mont-de-Piélé se fût toujours dessiné dans 
ma pensée comme une des portes du bagne, il valait 
encore mieux y porter mon lit moi-même que de sol- 
liciter une aumône. Le regard d'un homme à qui vous 
demandez de l'argent fait tant de mal. Certains emprunts 
nous coûtent notre honneur, comme certains refus pro- 
noncés par une bouche amie nous enlèvent une der- 
nière illusion. Pauline travaillait, sa mère était couchée. 
Jetant un regard furtif sur le lit dont les rideaux étaient 
légèrement relevés, je crus madame Gandin profondément 
endormie , en apercevant au milieu de l'ombre son profil 
calme et jaune imprimé sur l'oreiller. 

— Vous avez du chagrin, me dit Pauline, qui posa son 
pinceau sur son coloriage. 

— Ma pauvre enfant , vous pouvez me rendre un grand 
service, lui répondis-je. 

Elle me regarda d'un air si heureux que je tres- 
saillis. — M'aimerait-elle? pensé-je. Pauline? repris-je. Et 
je m'assis près d'elle pour la bien étudier. 

Elle me devina, tant mon accent était interrogateur, 
elle baissa les yeux , et je l'examinai , croyant pouvoir 
lire dans son cœur comme dans le mien, tant sa phy- 
sionomie était naïve et pure. 

— Vous m'aimez? lui dis-je. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 199 

— Un peu, passionnément, pas du tout, s'écria- 1- 
elle. 

Elle ne m'aimait pas. Son accent moqueur et la gen* 
tillesse du geste qui lui échappa peignaient seulement 
une folâtre reconnaissance de jeune fille. Je lui avouai 
donc ma détresse , l'embarras dans lequel je me trou- 
vais, et la priai de m'aider. 

— Comment , monsieur Raphaël , dit - elle , vous ne 
voulez pas aller au Mont -de -Piété, et vous m'y en- 
voyez ! 

Je rougis confondu par la logique d'un enfant. Elle me 
prit alors la main comme si elle eût voulu compenser par 
une caresse la sévérité de son exclamation. 

— Oh ! j'irais bien, dit -elle, mais la course est inutile. 
Ce matin, j'ai trouvé derrièi-e le piano deux pièces de 
cent sous qui s'étaient glissées à votre insu entre le mur 
et la barre, et je les ai mises sur votre table. 

— Vous devez bientôt recevoir de l'argent, monsieur 
Raphaël, me dit la bonne mère qui montra sa tête en- 
tre les rideaux, je puis bien vous prêter quelques écus 
en attendant. 

— Ohl Pauline, m'écriai-je en lui serrant la main, je 
voudrais être riche. 

— Bah! pourquoi? dit -elle d'un air mutin. Sa main 
tremblant dans la mienne répondait à tous les battemens 
de mon cœur, elle retira vivement ses doigts, examina 
les miens : — Vous épouserez une femme riche ! dit-elle , 
mais elle vous donnera bien du chagrin. Ah ! Dieu ! elle 
vous tuera. J'en suis sûre. 



200 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

11 y avait dans son cri une sorte de croyance aux folles 
superstitions de sa mère. 



— Vous êtes bien crédule, Pauline! 

— Oh! bien certainement! dit-elle en me regardant 
avec terreur, la femme que vous aimerez vous tuera. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIIN. 201 

Elle reprit son pinceau, le trempa dans la couleur en 
laissant pai'aitre une vive émotion , et ne me regarda 
plus. En ce moment, j'aurais bien voulu croire à des 
chimères. Un homme n'est pas tout-à-fait misérable quand 
il est superstitieux. Une superstition est une espérance. 
Retiré dans ma chambre , je vis en effet deux nobles 
écus dont la présence me parut inexplicable. Au sein des 
pensées confuses du premier sommeil, je tachai de vé- 
rifier mes dépenses pour me justifier cette trouvaille 
inespérée, mais je m'endormis perdu dans d'inutiles 
calculs. Le lendemain Pauline vint me voir, au moment 
où je sortais pour aller louer la loge. 

— Vous n'avez peut-être pas assez de dix francs, 
me dit en rougissant cette bonne et aimable fille, ma mère 
m'a chargée de vous offrir cet argent. Prenez , prenez I 
Elle jeta trois écùs sur ma table et voulut se sauver; mais 
je la retins* * 

L'admiration sécha les larmes qui roulaient .dans mes 
yeux : — Pauline, lui dis -je, vous êtes un ange! Ce 
prêt me touche bien moins que la pudeiu* de sentiment 
avec laquelle vous me l'offrez. Je désirais une femme 
riche , élégante , titrée ; hélas , maintenant je voudrais pos- 
séder des millions et rencontrer une jeune fille pauvre 
comme vous, et comme vous riche de cœur, je renonce- 
rais à une passion fatale qui me tuera. Vous aurez peut- 
être raison. 

— Assez! dit-elle. Elle s'enfuit, et sa voix de rossignol, 
ses roulades fraîches retentirent dans l'escalier. 

— Elle est bien heureuse de ne pas aimer encore! 
me dis-je en pensant aux torlures que je souffrais depuis 



26 



202 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

plusieurs mois. Les quinze francs de Pauline me furent 
bien précieux. Foedora songeant aux émanations popu- 
lacières de la salle où nous devions rester pendant quel- 
ques heures, regretta de ne pas avoir un bouquet, j'allai 
lui chercher des fleurs, je lui apportai ma \ie et ma 
fortune. J'eus à la fois des remords et des plaisirs en 
lui donnant un bouquet dont le prix me révéla tout ce 
que la galanterie superficielle en usage dans le monde 
avait de dispendieux. Bientôt elle se plaignit de l'odeur 
un peu trop forte d'un jasmin du Mexique , elle éprouva 
un intolérable d^oût en voyant la salle, en se trou- 
vant assise sur de dures banquettes; elle me reprocha 
de l'avoir amenée là. Quoiqu'elle fdt près de moi, elle 
voulut s'en aUer , elle s'en alla. M'imposer des nuits sans 
sommeil , avoir dissipé deux mois de mon existence et ne 
pas lui plaire ! Jamais ce démon ne fiit ni plus gracieux 
ni plus insensible. Pendant la route, assis près d'elle 
dans un étroit coupé, je respirais son souffle, je touchais 
son gant parfiuné , je voyais distinctement les trésors de sa 
beauté, je sentais une vapeur douce conmie l'iris : toute 
la femme et point de femme. En ce moment un trait de 
lumière me permit de voir les profondeurs de cette vie 
mystérieuse. Je pensai tout-à-coup au livre récemment 
publié par un poète , une vraie conception d'artiste taillée 
dans la statue de Polyclès. Je croyais voir ce monstre 
qui, tantôt officier dompte un cheval fougueux, tantôt 
jeune fille se met à sa toilette et désespère ses amans, 
amant désespère une viei^e douce et modeste. Ne pou- 
vant plus résoudre autrement Fœdora, je lui racontai 
cette histoire fentastique ; rien ne décela sa ressemblance 



ËTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 203 

avec cette poésie de Timpossible , elle s'en amusa de bonne 
foi , comme un enfant d'une fable prise aux Mille et une 
nuits. 

Pour résister à l'amour d'un homme de mon âge, à 
la chaleur communicative de cette belle contagion de 
Tame, Fcedora doit être gardée par quelque mystère, 
me dis- je en revenant chez moi. Peut-être, semblable 
à lady Delacour, est-elle dévorée par un cancer? Sa vie 
est sans doute une vie artificielle. A cette pensée , j'eus 
froid. Puis je formai le projet le plus extravagant et le 
plus raisonnable en même temps auquel un amant puisse 
jamais songer. Pour examiner cette femme corporelle- 
ment conune je l'avais étudiée intellectuellement, pour 
la connaiti^ enfin tout entière, je résolus de passer une 
nuit chez elle , dans sa chambre , à son insu. Voici com- 
ment j'exécutai cette entreprise qui me dévorait l'ame 
comme un désir de vengeance mord le cœur d'un moine 
corse. 

Aux jours de réception, Fœdora réunissait une assem- 
blée trop nombreuse pour qu'il fut possible au portier d'é- 
tablir une balance exacte entre les entrées et les sorties. 
Sûr de pouvoir rester dans la maison sans y causer de 
scandale, j'attendis impatiemment la prochaine soirée 
de la comtesse. En m'habillant, je mis dans la poche 
de mon gilet un petit canif anglais, à défaut de poi- 
gnard. Trouvé sur moi, cet instrument littéraire n'avait 
rien de suspect, et ne sachant jusqu'où me conduirait 
ma résolution romanesque , je voulais être armé. Lorsque 
les salons commencèrent à se remplir, j'allai dans la 
chambre à coucher y examiner les choses, et trouvai 




204 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

les Persiennes et les volets fermés, ce fut un premier 
bonheur; comme la femme de chambre pourrait venir 
pour détacher les rideaux drapés aux fenêtres , je lâchai 
leurs embrasses; je risquais beaucoup en me hasardant 
à faire ainsi le ménage par avance , mais je m'étais sou- 
mis aux périls de ma situation et les avais froidement 
calculés. Vers minuit , je vins me cacher dans l'embra- 
sure d'une fenêtre. Afin de ne pas laisser voir mes 
pieds, j'essayai de grimper sur la plinthe de la boi- 
serie, le dos appuyé contre le mur, en me cramponnant 
k l'espagnolette. Âpres avoir étudié mon équilibre, mes 
points d'appui, mesuré l'espace qui me séparait des ri- 
deaux , je parvins à me familiariser avec les difficultés 
de ma position , de lïianière à demeurer là sans être 
découvert, si les crampes, la toux et les étemumens 
me laissaient tranquille. Pour ne pas me Êitiguer inuti- 

• 

lement, je me tins debout en attendant le moment cri- 
tique pendant lequel je devais rester suspendu comme 
une araignée dans sa toile. La moire blanche et la mous- 
seline des rideaux formaient devant moi de gros plis 
semblables à des tuyaux d'orgue, où je pratiquai des 
trous avec mon canif afin de tout voir par ces espèces de 
meurtrières. J'entendis vaguement le murmure des sa- 
lons, les rires des causeurs, leurs éclats de voix. Ce tu- 
multe vaporeux, cette sourde agitation diminua par de- 
grés. Quelques hommes vinrent prendre leurs chapeaux 
placés près de moi, sur la commode de la comtesse. 
Quand ils froissaient les rideaux, je frissonnais en pen- 
sant aux distractions, aux hasards de ces recherches 
Eûtes par des gens pressés de partir et qui furètent 



ETUDES PHILOSOI^IQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 305 

alors partout. J'augurai bien de mon entreprise en n'é- 
prouvant aucun de ces malheurs. Le dernier chapeau fut 
enq>orté par un vieil amoureux de Fœdora, qui se croyant 
seul regarda le lit et poussa un gros soupir , suivi de je 
ne sais quelle exclamaUon assez énei^que. 



La comtesse , qui n'avait plus autour d'eUe ^ dans le 
boudoir voisin de sa chambre , que cinq ou six personnes 
intimes, leur proposa d'y prendre le thé. Les calomnies, 
pour lesquelles la société actuelle a réservé le peu de 
croyance qui lui reste , se mêlèrent alors à des épigram- 



206 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

mes, à des jugemens spirituels, au bruit des tasses et des 
cuillers. Sans pitié pour mes rivaux , Rastignac excitait 
un rire fi*anc par de mordantes saillies. 

— Monsieur de Rastignac est un homme avec lequel il 
ne ÊLUt pas se brouiller, dit la comtesse en riant. 

— Je le crois, répondit-il naïvement. J'ai toujours raison 
dans mes haines. Et dans mes amitiés, ajouta-t-il. Mes 
ennemis me servent autant que mes amis peut-être. J'ai Êdt 
une étude assez spéciale de l'idiome moderne et des artifices 
naturels dont on se sert pour tout attaquer ou pour tout dé- 
fendre. L'éloquence ministérielle est un perfectionnement 
social. Un de vos amis est-il sans esprit? vous parlez de sa 
probité, de sa franchise. L'ouvrage d'un autre est-il lourd? 
vous le présentez comme un travail consciencieux. Si le 
livre est mal écrit, vous en vantez les idées. Tel homme 
est sans foi, sans constance, vous échappe à tout moment? 
Bah! il est séduisant, prestigieux, il charme. S'agit-il de 
vos ennemis? vous leur jetez à la tête les morts et les vivans ; 
vous renversez pour eux les termes de votre langage, et 
vous êtes aussi perspicace à découvrir leurs dé&uts que 
vous étiez habile à mettre en relief les vertus de vos amis. 
Cette application de la lorgnette à la vue morale est le se- 
cret de nos conversations et tout l'art du courtisan. N'en 
pas user, c'est vouloir combattre sans armes des gens bar- 
dés de fer comme des chevaliers bannerets. Et j'en use ! 
j'en abuse même quelquefois. Aussi me respecte-t-on moi 
et mes amis, car d'ailleurs , mon épée vaut ma langue. 

Un des plus fervens admirateurs de Foedora, jeune 
homme dont l'impertinence était célèbre et qui s'en fai- 
sait même un moyen de parvenir , releva le gant si 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 207 

dédaigneusement jeté par Rastignac. Il se mit en par- 
lant de moi à vanter outre mesure mes talens et ma 
personne. Rastignac avait oublié ce genre de médisance. 
Cet éloge sardonique trompa la comtesse qui m'immola 
sans pitié; pour amuser ses amis, elle abusa de mes 
secrets , de mes prétentions et de mes espérances. 

— 11 a de l'avenir, dit Rastignac. Peut-être sera-t-il 
un jour homme à prendre de cruelles revanches, ses 
talens égalent au moins son courage; aussi regardé -je 
comme bien hardis ceux qui s'attaquent à lui, cai* il a 
de la mémoire... 

— Et fait des mémoires, dit la comtesse à qui parut 
déplaire le profond silence qui régna. 

— Des mémoires de Ëiusse comtesse, madame, répli- 
qua Rastignac. Pour les écrire, il faut avoir une autre 
sorte de courage. 

— Je lui crois beaucoup de courage , reprit- elle , il 
m'est fidèle. 

Il me prit une vive tentation de me montrer soudain 
aux rieurs comme l'ombre de Banquo dans Macbeth. Je 
pei'dais une maîtresse, mais j'avais un ami! Cependant 
lamour me sou£Qa tout-à-coup un de ces lâches et sub- 
tils pai*adoxes avec lesquels il sait endormir toutes nos 
doulem^. Si Fœdora m'aime, pensé -je, ne doit- elle pas 
dissimuler son affection sous une plaisanterie malicieuse? 
Combien de fois le cœur n'a-t-il pas démenti les men- 
songes de la bouche. 

Enfin bientôt mon impertinent rival resté seul avec la 
comtesse voulut partir. 

— Eh quoil déjà, lui dit-elle avec un son de voix plein 



208 ÉTUDES SOGULES , DEUXIEME PARTIE. 

de calineries et qui me fit palpiter. Ne me domierez-vous 
pas encore un moment. N'avez -vous donc plus rien à 
me dire, et ne me sacrifierez-vous point quelques-uns de 
vos plaisirs? 

Il s'en alla. 

— Ah! s'écria-t-elle en baillant, ils sont tous bien en- 
nuyeux! Et tirant avec force un cordon, le bruit d'une 
sonnette retentit dans les appartemens. La comtesse en- 
tra dans sa chambre en fredonnant une phrase du Pria 
che spunti. Jamais personne ne l'avait entendue chanter, 
et ce mutisme donnait lieu à de bizarres interprétations. 
Elle avait, dit-on, promis à son premier amant, charmé 
de ses talens et jaloux d'elle par delà le tombeau, de ne 
donner à personne un bonheur qu'il voulait avoir goûté 
seul. Je tendis les forces de mon ame pour aspirer les 
sons. De note en note la voix s'éleva, Fœdora sembla 
s'animer, les richesses de son gosier se déployèrent, et 
cette mélodie prit alors quelque chose de divin. La com- 
tesse avait dans l'oi^ane une clarté vive , une justesse 
de ton, je ne sais quoi d'harmonique et de vibrant qui 
pénétrait, remuait et chatouillait le cœur. Les musi- 
ciennes sont presque toujours amoureuses. Celle qui chan- 
tait ainsi devait savoir bien aimer. La beauté de cette 
voix fut donc un mystère de plus dans une femme déjà si 
mystérieuse. Je la voyais alors comme je te vois : elle pa- 
raissait s'écouter eUe-méme et ressentir une volupté qui lui 
fOit particulière, elle éprouvait comme une jouissance 
d'amour. Elle vint devant la cheminée en achevant le 
principal motif de ce rondo ; mais quand elle se tut , sa 
physionomie changea, ses traits se décomposèrent et sa 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 209 

figure exprima la Êitigue. Elle venait d'ôter un masque; 
actrice 9 son rôle était fini. Cependant l'espèce de flétris- 
sure imprimée à sa beauté par son travail d'artiste ou 
par la lassitude de la soirée, n'était pas sans charme. La 
voilà vraie, me dis-je. Elle mit comme pour se chauffer 
un pied sur la barre de bronze qui surmontait le garde- 
cendre , ôta ses gants , détacha ses bracelets , et enleva 
par dessus sa tète une chaîne d'or au bout de laquelle 
était suspendue sa cassolette ornée de pierres précieuses. 
J'éprouvais un plaisir indicible à voir ses mouvemens 
empreints de la gentillesse dont les chattes font preuve 
en se toilettant au soleil. Elle se regarda dans la glace et 
dit tout haut d'un air de mauvaise humeur : Je n'étais 
pas jolie ce soir, mon teint se fane avec une effrayante 
rapidité. Je devrais peut-être me coucher plus tôt, re- 
noncer à cette vie dissipée. Mais Justine se moque4-eUe 
de moi? 

Elle sonna de nouveau , la femme de chambre accourut. 
Où logeait-elle? je ne sais. Elle arriva par un escalier dé- 
robé. J'étais curieux de l'examiner. Mon imagination de 
poète avait souvent incriminé cette invisible servante, 
grande fille brune, bien faite. 

— Madame a sonné ? 

— Deux fois, répondit Fœdora. Vas -tu donc mainte- 
nant devenir sourde? 

— J'étais à faire le lait d'amandes de madame. 
Justine s'agenouilla, défit les cothurnes des souliers, 

déchaussa sa maîtresse , qui nonchalamment étendue sur 
un fauteuil à ressoits, au coin du feu, bâillait en se grat- 
tant la tête. Il n'y avait rien que de très-naturel dans tous 



27 



210 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

ses mouvemens, et nul symptôme ne me révéla ni les 
souffrances secrètes ni les passions que j'avais supposées. 
— George est amoureux, dit-elle, je le renverrai. N'a- 
t-il pas encore défait tes rideaux ce soir, à quoi pense- 
t-il? 



A cette observation, tout mon sang reflua vers mon 
cœur, mais il ne fut plus question des rideaux. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 211 

— L'existence est bien vide, reprit la comtesse. Ah 
ça! prends garde de m'égratigner comme hier. Tiens, 
vois-tu, dit-elle en lui montrant un petit genou satiné, 
je porte encore la marque de tes griffes. 

Elle mit ses pieds nus dans des pantoufles de velours 
fourrées de cygne , et détacha sa robe pendant que Jus- 
tine prit un peigne pour lui arranger les cheveux. 

— Il faut vous marier, madame, avoir des enfans. 

— Des enfans ! Il ne me manquerait plus que cela pour 
m'achever, s'écria-t-elle. Un mari! Quel est Thomme au- 
quel je pourrais me... Étais-je bien coiffée ce soir? 

— Mais , pas très-bien. 

— Tu es une sotte. 

— Rien ne vous va plus mal que de trop crêper vos 
cheveux, reprit Justine. Les grosses boucles bien lisses 
vous sont plus avantageuses. 

— Vraiment! 

— Mais oui, madame, les cheveux crêpés clair ne vont 
bien qu'aux blondes. 

— Me marier? non, non. Le mariage est un trafic pour 
lequel je ne suis pas née. 

Quelle épouvantable scène pour un amant ! Cette femme 
solitaire, sans parens, sans amis, athée en amour, ne 
croyant à aucun sentiment; et quelque faible ape fût en 
elle ce besoin d'épanchement cordial, naturel à toute 
créature humaine, réduite pour le satisfaire à causer avec 
sa femme de chambre , à dire des phrases sèches ou des 
riens! j'en eus pitié. Justine la délaça. Je la contemplai 
curieusement au moment où le dernier voile s'enleva , elle 
avait un corsage de vierge qui m'éblouit; h travers sa 



212 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

chemise et à la lueur des bougies, son corps blanc et 
rose étincela comme une statue d'argent qui brille sous 
son enveloppe de gaze. Non , nulle imperfection ne devait 
lui faire redouter les yeux furlifs de l'amour. Hélas! un 
beau corps triomphera toujours des résolutions les plus 
martiales. La maîtresse s'assit devant le feu, muette et 
pensive , pendant que la femme de chambre allumait la 
bougie de la lampe d'albâtre suspendue devant le lit. Jus- 
tine alla chercher une bassinoire , prépara le lit , aida sa 
maîtresse à se coucher ; puis , après un temps assez long 
employé par de minutieux services qui accusaient la pro- 
fonde vénération de Foedora pour elle-même, cette fille 
partit. La comtesse se retourna plusieurs fois, elle était 
agitée, elle soupirait; ses lèvreà laissaient échapper un 
léger bruit perceptible à l'ouïe et qui indiquait des mouve- 
mens d'impatience; elle avança la main vers sa table, y 
prît une fiole , versa dans son lait avant de le boire quelques 
gouttes^ d'une liqueur dont je ne distinguai pas la nature; 
enfin , après quekpies soupirs pénibles , elle s'écria : Mon 
Dieu! Cette exclamation, et surtout l'accent qu'elle y mit, 
me brisa le cœur. Insensiblement elle resta sans mouve- 
ment. J'eus peur, mais bientôt j'entendis retentir la respi- 
ration égale et forte d'une personne endormie ; j'écartai 
la soie criarde des rideaux, quittai ma position et vins me 
placer au pied de son lit, en la regardant avec un sen- 
timent indéfinissable. Elle était ravissante ainsi. Elle avait 
la tête sous le bras comme un enfant, son tranquille et joli 
visage enveloppé de dentelles exprimait une suavité qui 
m'enflamma. Présumant trop de moi-même, je n'avais pas 
compris mon supplice : être si près et si loin d'elle. Je 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 213 
fus obligé de subir toutes les tortures que je m'étais pré- 



parées. 



Mon Dieu! ce lambeau d'une pensée inconnue, que je 
devais remporter pour toute lumière , avait toul-à-coup 



214 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIE3IE PARTIE. 

changé mes idées sur Foedora. Ce mot insignifiant ou pro- 
fond, sans substance ou plein de réalités, pouvait s'in- 
terpréter également par le bonheur ou par la souffrance , 
par une douleur de corps ou par des peines. Était-ce im- 
précation ou prière, souvenir ou avenir, regret ou crainte? 
Il y avait toute une vie dans cette parole , vie d'indi- 
gence ou de richesse , enfin il y tenait même un crime ! 
L'énigme cachée dans ce beau semblant de femme re- 
naissait, Fœdora pouvait être expliquée de tant de ma- 
nières qu'elle devenait inexplicable. Les fantaisies du 
sou£Qe qui passait entre ses dents, tantôt faible, tantôt 
accentué, grave ou léger, formaient une sorte de lan*^ 
gage auquel j'attachais des pensées et des sentimens. Je 
rêvais avec elle, j'espérais m'initier à ses secrets en pé- 
nétrant dans son sommeil, je flottais entre mille partis 
contraires, entre mille jugemens. A voir ce beau visage, 
calme et pur, il me fut impossible de refuser un cœur à 
cette femme. Je résolus de faire encore une tentative. En 
lui racontant ma vie, mon amour, mes sacrifices, peut-être 
pourrais-je réveiller en elle la pitié , lui arracher ime larme, 
à elle qui ne pleurait jamais. J'avais placé toutes mes espé- 
rances dans cette dernière épreuve , quand le tapage de la 
rue m'annonça le jour. Il y eut un moment où je me 
représentai Fœdora se réveillant dans mes bras. Je pouvais 
me mettre tout doucement à ses côtés, m'y glisser et l'é- 
treindre. Cette idée me tyrannisa si cruellement que, vou- 
lant y résister, je me sauvai dans le salon sans prendre 
aucune précaution pour éviter le bruit ; mais j'arrivai heu- 
reusement à une porte dérobée qui donnait sur un petit 
escalier. Ainsi que je le présumais , la clé se trouvait a 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 215 

la serrure, je tirai la porte avec force , je descendis har- 
diment dans la cour, et sans regarder si j'étais vu, je sau- 
tai vers la rue en trois bonds. 

Deux jours après, un auteur devait lire une comédie 
chez la comtesse, j'y allai dans l'intention de rester le 
dernier pour lui présenter une requête assez singulière. Je 
voulais la prier de m'accorder la soirée du lendemain , et 
de me la consacrer tout entière, en faisant fermer sa porte. 
Quand je me trouvai seul avec elle , le cœur me faillit. 
Chaque battement de la pendule m'épouvantait. Il était 
minuit moins un quart. — Si je ne lui parle pas , me dis-je, 
il faut me briser le crâne sur l'angle de la cheminée. Je 
m'accordai trois minutes de délai , les trois minutes se pas- 
sèrent , je ne me brisai pas le crâne sur le marbre ; mon 
cœur s'était alourdi comme une éponge dans l'eau. 

— Vous êtes extrêmement aimable , me dit-elle. 

— Ah! madame, répondis-je, si vous pouviez me com- 
prendre ! 

— Qu'avez-vous? reprit-elle , vous pâlissez. 

— J'hésite à réclamer de vous une grâce. Elle m'en- 
couragea par un geste, et je lui demandai le rendez- 
vous. 

— Volontiers, dit-elle. Mais pourquoi ne me parleriez- 
vous pas en ce moment ? 

— Pour ne pas vous tromper, je dois vous montrer 
l'étendue de votre engagement , je désire passer cette soi- 
rée près de vous , comme si nous étions frère et sœur. 
Soyez sans ci*ainte , je connais vos antipathies ; vous avez 
pu m'apprécier assez pour être certaine que je ne veux rien 
de vous qui puisse vous déplaire ; d'ailleurs , les audacieux 



216 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

ne procèdent pas ainsi. Vous m'avez témoigné de Tamitié, 
vous êtes bonne, pleine d'indulgence. Eh bien! sachez 
que je dois vous dire adieu demain. Ne vous rétrac- 
tez pas, m'écriai-je en la voyant prête à parler, et je dis- 
parus. 

En mai dernier, vers huit heures du soir, je me trouvai 
seul avec Foedora, dans son boudoir gothique. Je ne trem- 
blai pas alors, j'étais sûr d'être heureux. Ma maîtresse 
devait m'appartenir, ou je me réftigiais dans les bras de 
la mort. J'avais condamné mon lâche amour. Un homme 
est bien fort quand il s'avoue sa faiblesse. Vêtue d'une 
robe de cachemire bleu, la comtesse était étendue sur 
un divan, les pieds sur un coussin. Un béret oriental, 
coiffure que les peintres attribuent aux premiers Hébreux , 
avait ajouté je ne sais quel piquant attirait d'étrangeté à 
ses séductions. Sa figure était empreinte d'un charme fii- 
gitif qui semblait prouver que nous sommes à chaque 
instant des êtres nouveaux , uniques , sans aucune simili- 
tude avec le nous de l'avenir et le nous du passé. Je ne 
l'avais jamais vue aussi éclatante. 

— Savez-vous, dit-elle en riant , que vous avez piqué ma 
curiosité? 

— Je ne la tromperai point, répondis-je froidement en 
m'asseyant près d'elle et lui prenant une main qu'elle m'a- 
bandonna. Vous avez une bien belle voix! 

— Vous ne m'avez jamais entendue, s'écria-t-elle en 
laissant échapper un mouvement de sm'prise. 

— Je vous prouverai le contraire quand cela sera néces- 
saire. Votre chant délicieux serait-il donc encore un mys- 
tère ? Rassurez-vous , je ne veux pas le pénétrer. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 317 

Nous restâmes environ une heure à causer familière- 
ment. Si je pris le ion , les manières et les gestes d'un 
boimne auquel Fœdora ne devait rien refuser, j'eus aussi 
tout le respect d'un amant. En jouant ainsi, j'obtins la 
&veur de lui baiser la main , elle se déganta par un mou- 
vement mignon, et j'étais alors si voluptueusement enfoncé 
dans l'illusion à laquelle j'essayais de croire , que mon ame 
se fondit , s'épancba tout entière dans ce baiser. Fœdora 
se laissa flatter, caresser avec un incroyable abandon. 



Mais ne m'accuse pas de niaiserie. Si j'avais voulu faire 
un pas au-delà de cette câlinerie fraternelle, j'eusse senti 
les griffes de la chatte. Nous restâmes dix minutes environ , 
plongés dans un profond silence. Je l'admirais, lui prêtant 
des charmés auxquels elle mentait. En ce moment, elle 



218 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

était à moi, à moi seul. Je possédai cette ravissante créa- 
ture, comme il était permis de la posséder, intuitive- 
ment; je l'enveloppai dans mon désir, la tins, la serrai, 
mon imagination l'épousa. Je vainquis alors la comtesse 
par la puissance d'une fascination magnétique. Aussi, ai-je 
toujours regretté de ne pas m'étre entièrement soumis 
cette femme ; mais en ce moment , je n'en voulais pas à son 
corps , je souhaitais une ame , une vie , ce bonheur idéal 
et complet, beau rêve auquel nous ne croyons pas long- 
temps. 

— Madame, lui dis-je enfin, sentant que la dernière 
heure de mon ivresse était arrivée, écoutez-moi. Je vous 
aime, vous le savez, je vous l'ai dit mille fois, vous 
auriez dû m'entendre. Ne ' voulant devoir votre amour 
ni à des grâces de £at, ni à des flatteries ou à des im- 
portunités de niais , je n'ai pas été compris. Combien de 
maux n'ai-je pas soufierts pour vous, et dont cependant 
vous êtes innocente ! Mais dans quelques momens vous 
me jugerez. 11 y a deux misères, madame : celle qui 
va par les rues eflrontément en haillons , qui sans le sa- 
voir recommence Diogène, se nourrissant de peu, ré- 
duisant la vie au simple ; heureuse , plus que la richesse 
peut-être, insouciante du moins, elle prend le monde là 
où les puissans n'en veulent plus. Puis la misère du luxe, 
une misère espagnole qui cache la mendicité sous un 
titre; fière, emplumée, cette misère en gilet blanc, en 
gants jaunes, a des carrosses et perd une fortune faute 
d'un centime. L'une est la misère du peuple, l'autre 
celle des escrocs, des rois et des gens de talent. Je ne 
suis ni peuple, ni roi, ni escroc; peut-être n'ai-je pas 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 219 

de talent : je suis une exception. Mon nom m'ordonne 
de mourir plutôt que de mendier. Rassurez-vous, ma- 
dame, je suis riche aujourd'hui, je possède de la terre 
' tout ce qu'il m'en faut , lui dis-je en voyant sa physiono- 
mie prendre la froide expression qui se peint dans nos 
traits quand nous sommes surpris par des quêteuses de 
bonne compagnie. Vous souvenez -vous du jour où vous 
avez voulu venir au Gymnase sans moi , croyant que je 
ne m'y trouverais point? Elle fit un signe de tête affirmatif. 
J'avais employé mon dernier écu pour aller vous y voir. 
Vous rappelez-vous la promenade que nous fîmes au Jar- 
din des Plantes ? Votre voiture me coûta toute ma for- 
tune. 

Je lui racontai mes sacrifices, je lui peignis ma vie, non 
pas comme je te la raconte aujourd'hui, dans l'ivresse du 
vin , mais dans la noble ivresse du cœur. Ma passion dé- 
borda par des mots flamboyans, par des traits de sen- 
timent oubliés depuis et que ni l'art, ni le souvenir ne 
sauraient reproduire. Ce ne fut pas la narration sans cha- 
leur d'un amour détesté , mon amour dans sa force et 
dans la beauté de son espérance m'inspira ces paroles 
qui projettent toute une vie en répétant les cris d'une 
ame vivement déchirée. Mon accent fut celui des der- 
nières prières faites par un mourant sur le champ de 
bataille. Elle pleura. Je m'arrêtai. Grand Dieu! ses larmes 
étaient le fruit de cette émotion factice achetée cent sous 
à la porte d'un théâtre , j'avais eu le succès d'un bon ac 
teur. 

— Si j'avais su , dit-elle. 

— N'achevez pas, m'écriai -je. Je vous aime encore 



220 ETUDES SOGULES, DEUXIEME PARTIE. 

assez en ce moment pour vous tuer... Elle voulut saisir le 
cordon de la sonnette. J'éclatai de rire. N'appelez pas, re- 
pris-je. Je vous laisserai paisiblement achever votre vie. 
Ce serait mal entendre la haine que de vous tuer! Ne 
craignez aucune violence , j'ai passé toute une nuit au pied 
de votre lit, sans... 

— Monsieur! dit-elle en rougissant; mais après ce pre- 
mier mouvement donné à la pudeur que doit posséder 
toute femme, même la plus insensible, elle me jeta un 
regard méprisant et me dit : Vous avez du avoir bien 
froid? 

— Croyez-vous, madame, que votre beauté me soit si 
précieuse, lui répondis-je en devinant les pensées qui l'a- 
gitaient. Votre figure est pour moi la promesse d'une 
ame plus belle encore que vous n'êtes belle. Eh! ma- 
dame, les hommes qui ne voient que la femme dans une 
femme peuvent acheter tous les soirs des odalisques 
dignes du sérail et se rendre heureux à bas prix ! Mais 
j'étais ambitieux, je voulais vivre cœur à cœur avec vous, 
avec vous qui n'avez pas de cœur. Je le sais maintenant. 
Si vous deviez être à un homme, je l'assassinerais. Mais 
non , vous l'aimeriez, et sa mort vous ferait peut-être de la 
peine. Combien je souffre ! m'écriai-je. 

— Si cette promesse peut vous consoler, dit-elle en riant, 
je puis vous assurer que je n'appartiendrai à personne. 

— Eh bien, repris -je en l'interrompant, vous insul- 
tez à Dieu même , et vous en serez punie ! Un jour 
couchée sur un divan, ne pouvant supporter ni le bruit 
ni la lumière , condamnée à vivre dans ime sorte de 
tombe , vous souffrirez des maux inouis. Quand vous cher- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 221 

cherez la cause de ces lentes et vengeresses douleurs, 
souvenez-vous alors des malheurs que vous avez si lar- 
gement jetés sur votre passage ! Ayant semé partout des 
imprécations, vous trouverez la haine au retour. Nous 
sonunes les propres juges, les bourreaux d'une Justice 
qui règne ici-bas, et marche au-dessus de celle des honmies, 
au-dessous de celle de Dieu. 

— Ah ! dit - elle en riant , je suis sans doute bien 
criminelle de ne pas vous aimer! Est-ce ma faute? Non, 
je ne vous aime pas, vous êtes un honune, cela suffit. 
Je me trouve heureuse d'être seule , pourquoi changerais- 
je ma vie , égoïste si vous voulez , contre les caprices 
d'un maître ? Le mariage est un sacrement eu vertu du- 
quel nous ne nous communiquons que des chagrins. D'ail- 
leurs, les enfans m'ennuient. Ne vous ai-je pas loyalement 
prévenu de mon caractère. Pourquoi ne vous êtes- vous 
pas contenté de mon amitié? Je voudrais pouvoir consoler 
les peines que je vous ai causées en ne devinant pas le 
compte de vos petits écus, j'apprécie l'étendue de vos sa- 
crifices; mais l'amour peut seul payer votre dévouement, 
vos délicatesses, et je vous aime si peu, que cette scène 
m'affecte désagréablement. 

— Je sens combien je suis ridicule, pardonnez-moi, lui 
dis -je avec douceur sans pouvoir retenir mes larmes. 
Je vous aime assez, repris-je, pour écouter avec délices 
les cruelles paroles que vous prononcez. Oh! je vou- 
drais pouvoir signer mon amour de tout mon sang. 

— Tous les hommes nous disent plus ou moins bien 
ces phrases classiques, reprit-elle en riant. Mais il parait 
qu'il est très-difficile de mourir à nos pieds , car je ren- 



222 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

contre de ces morte-là partout. 11 est minuit, permettez- 
moi de me coucher. 

— Et dans deux heures vous vous écrierez : Mon Dieu! 
lui dis-je. 

— Avant-hier! Oui, dit-elle en riant, je pensais à mon 
agent de change, j'avais oublié de lui faire convertir 
mes rentes de cinq en trois, et dans la journée le trois 
avait baissé. 

Je la contemplais d'un œil étincelant de rage. Âh! 
quelquefois un ciîme doit être tout un poème, je Fai 
compris. Familiarisée sans doute avec les déclarations les 
plus passionnées , elle avait déjà oublié mes larmes et 
mes paroles. 

— Épouseriez-vous un pair de France , lui demandai-je 
iroidement. 

— Peut-être , s'il était duc. Je pris mon chapeau , je la 
saluai. Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à la 
porte de mon appartement , dit-^Ue en mettant une ironie 
perçante dans son geste , dans la pose de sa tête et dans 
son accent. 

— Madame. 

— Monsieur. 

— Je ne vous verrai plus. 

— Je l'espère, répondit- elle en inclinant la tête avec 
une impertinente expression. 

— Vous voulez être duchesse? repris-je animé par 
une sorte de frénésie que son geste alluma dans mon 
cœiur. Vous êtes folle de titres et d'honneurs? Eh bien, 
laissez<vous seulement aimer par moi , dites à ma plume 
de ne parler, à ma voix de ne. retentir que pour vous. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 223 

soyez le principe secret de ma vie, soyez mon étoile! 
Puis ne m'acceptez pour époux que ministre , pair de 
France, duc. Je me ferai tout ce que vous voudrez que 
je sois! 

— Vous avez, dit-elle en souriant, assez bien employé 
votre temps chez l'avoué, vos plaidoyers ont de la cha- 
leur. 

— Tu as le présent, m'écriai-je, et moi l'avenir. Je ne 
perds qu'une femme et tu perds un nom, une famille. 
Le temps est gros de ma vengeance , il t'apportera la lai- 
deur et une mort solitaire, à moi la gloire! 



224 ETUDES SQUALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Merci de la péroraison , dit-elle en retenant un bâil- 
lement et témoignant par son attitude le désir de ne me 
plus voir. 

Ce mot m'imposa silence. Je lui jetai ma haine dans 
un regard et je m'enfuis. 

Il Êdlait oublier Foedora , me guérbr de ma folie y re- 
prendre ma studieuse solitude ou mourir. Je m'imposai 
donc des travaux exorbitans, je voulus achever mes ou- 
vrages. Pendant quinze jours , je ne sortis pas de ma man- 
sarde , et consumai toutes mes nuits en de pâles études. 
Malgré mon courage et les inspirations de mon déses- 
poir, je travaillais difficilement, par saccades. La muse 
avait hii. Je ne pouvais chasser le fantôme brillant et 
moqueur de Foedora. Chacune de mes pensées couvait 
une autre pensée maladive , je ne sais quel désir, terrible 
comme un remords. J'imitai les anachorètes de la Thé- 
baîde. Sans prier comme eux, comme eux je vivais 
dans un désert, creusant mon ame au lieu de creuser 
des rochers. Je me serais au besoin serré les reins avec 
une ceinture armée de pointes, pour dompter la dou^ 
leur morale par la douleur physique. Un soir, Pauline 
pénétra dans ma chambre. 

— Vous vous tuez , me dit-elle d'une voix suppliante , 
vous devriez sortir, allez voir vos amis. 

— Ah! Pauline! votre prédiction était vraie. Foedora 
me tue, je veux mourir. La vie m'est insupportable. 

— Il n'y a donc qu'une femme dans le monde? dit-elle 
en souriant. Pourquoi mettez -vous des peines infinies 
dans une vie si courte ? 

Je regardai Pauline avec stupeur. Elle me laissa seul. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 225 

Je ne m'étais pas aperçu de sa retraite, j'avais entendu 
sa voix, sans comprendre le sens de ses paroles. Bientôt 
je fus obligé de porter le manuscrit de mes mémoires à 
mon entrepreneur de littérature. Préoccupé par ma pas- 
sion, j'ignorais comment j'avais pu vivre sans aident, 
je savais seulement que les quatre cent cinquante francs 
qui m'étaient dus suffiraient à payer mes dettes; j'allai 
donc chercher mon salaire , et je rencontrai Rastignac , 
qui me trouva changé, maigri. 

— De quel hôpital sors-tu ! me dit-il. 

— Cette femme me tue , répondis-je. Je ne puis ni la 
mépriser ni l'oublier. 

— Il vaut mieux la tuer, tu n'y songeras peut-être 
plus, s'écria-t-il en riant. 

— J'y ai bien pensé , répondis-je. Mais si parfois, je 
rafiraichis mon ame par l'idée d'un crime , viol ou assas- 
sinat, et les deux ensemble, je me trouve incapable de 
le commettre en réalité. La comtesse est un admirable 
monstre qui demanderait grâce , n'est pas Othello qui veut ! 

— Elle est comme toutes les femmes que nous ne 
pouvons pas avoir , dit Rastignac en m'interrompant. 

— Je suis fou, m'écriai-je. Je sens la folie inigir par 
momens dans mon cerveau. Mes idées sont comme des 
Ëmtômes, elles dansent devant moi sans que je puisse 
les saisir. Je préfère la mort à cette vie. Aussi cherché-je 
avec conscience le meilleur moyen de terminer cette 
lutte. Il ne s'agit plus de la Fœdora vivante, de la Foedora 
du faubourg Saint-Honoré , mais de ma Fœdora, de celle 
qui est là , dis-je en me frappant le front. Que penses-tn 
de l'opium? 

29 



226 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— Bah! des souffrances atroces, répondit Rastignat*. 

— L'asphyxie? 

— Canaille ! 

— La Seine ? 

— Les ûlets et la Morgue sont bien sales. 

— Un coup de pistolet ? 

— Et si tu te manques, tu restes défiguré. Écoute, 
reprit-il, j'ai comme tous les jeunes gens médité sur 
les suicides. Qui de nous, à trente ans, ne s'est pas tué 
deux ou trois fois? Je n'ai rien trouvé de mieux que 
d'user l'existence par le plaisir. Plonge-toi dans une dis- 
solution profonde, ta passion ou toi, vous y périrez. 
L'intempérance, mon cher, est la reine de toutes les 
morts. Ne commande-t-elle pas à l'apoplexie foudroyante? 
L'apoplexie est un coup de pistolet qui ne nous manque 
point. Les orgies nous prodiguent tous les plaisirs physi- 
ques, n'est-ce pas l'opium en petite monnaie? En nous 
forçant de boire à outrance , la débauche porte de mortels 
défis au vin. Le tonneau de malvoisie du duc de Cla- 
rence n'a-t-il pas meilleur goût que les bourbes de la 
Seine. Quand nous tombons noblement sous la table, 
n'est-ce pas une petite asphyxie périodique? Si la pa- 
trouille nous ramasse, en restant étendus sur les lits 
froids des corps-de-garde , ne jouissons-nous pas des plai- 
sirs de la Morgue, moins les ventres enflés, turgides, 
bleus, verts, plus l'intelligence de la crise? Ahl reprit-il, 
ce long suicide n est pas une mort d'épicier en faillite. 
Les négocians ont déshonoré la rivière , ils se jettent à 
l'eau pour attendrir leurs créanciers. A ta place, je tâche- 
rais de mourir avec élégance. Si tu veux créer un nou- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 227 

veau genre de mort en te débatlant ainsi contre la vie , 
je suis ton second. Je m'ennuie, je suis désappointé. Ma 
veuve me fait du plaisir un vrai bagne. D'ailleurs, j'ai 
découvert qu'elle a six doigts au pied gauche, je ne puis 
pas vivre avec une femme qui a six doigts ! cela se sau- 
rait, je deviendrais ridicule. Elle n'a que dix-huit mille 
fi*ancs de rente , sa fortune diminue et ses doigts augmen- 
tent. Au diable! En menant une vie enragée, peut-être 
trouverons-nous le bonheur par hasard. 

Rastignac m'entraîna. Ce projet faisait briller de trop 
fortes séductions , il rallumait trop d'espérances , enfin 
il avait une couleur trop poétique pour ne pas plaire à un 
lK)ete. 

— Et de l'argent? lui dis-je. 

— N'as-tu pas quatre cent cinquante francs ? 

— Oui, mais je dois à mon tailleur, a mon hôtesse. 

— Tu paies ton tailleur ? tu ne seras jamais rien , pas 
même ministre. 

— Mais que pouvons-nous avec vingt louis? 

— Aller au jeu. Je frissonnai. — Ah! reprit-il en s'a- 
percevant de ma pruderie , tu veux te lancer dans ce 
que je nomme le Système dissipalionnel , et tu as peur 
d'un tapis vert ! 

— Écoute, lui répondis -je, j'ai promis à mon père de 
ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu. Non- 
seulement cette promesse est sacrée, mais encore j'é- 
prouve une horreur invincible en passant devant un tri- 
pot; prends mes cent écus , et vas-y seul. Pendant que 
tu risqueras notre fortune , j'irai mettre mes affaires en 
ordre, et reviendrai t'attendre clioz toi. 



228 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Voilà, mon cher, comment je oie perdis. Il suffit à 
un jeune homme de rencontrer une femme qui ne Taime 
pas , ou une femme qui l'aime trop , pour que toute sa vie 
soit dérangée. Le bonheur engloutit nos forces , comme 
le malheur éteint nos vertus. Revenu à mon hôtel Saint- 
Quentin , je contemplai long-temps la mansarde où j'avais 
mené la chaste vie d'un savant , une vie qui peut-être au- 
rait été honorable, longue, et que je n'aurais pas dû 
quitter pour la vie passionnée qui m'entraînait dans un 
gouffre. Pauline me surprit dans une attitude mélanco- 
lique. 

— Eh bien ! qu'avez-vous ? dit-elle. 

Je me levai froidement et comptai l'argent que je de- 
vais à sa mère en y ajoutant le prix de mon loyer pour 
six mois. Elle m'examina avec une sorte de terreur. 

— Je vous quitte , ma chère Pauline. 

— Je l'ai deviné, s'écria-t-elle. 

— Écoutez , mon enfant, je ne renonce pas à revenir ici. 
Gardez-moi ma cellule pendant une demi-année. Si je ne 
suis pas de retour vers le quinze novembre, vous héri- 
terez de moi. Ce manuscrit cacheté, dis-je en lui mon- 
trant un paquet de papiers, est la copie de mon grand 
ouvrage sur la VolofUé, vous le déposerez à la Bibliothèque 
du Roi. Quant à tout ce que je laisse ici , vous en ferez 
ce que vous voudrez. 

Elle me jetait des regards qui pesaient sur mon cœur. 
Pauline était là comme une conscience vivante. 

— Je n'aurai plus de leçons , dit-elle en me montrant 
le piano. 

Je ne répondis pas. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 929 

— M'écrirez-vous? 

— Adieu, Pauline. 

Je l'attirai doucement à moi, puis sur son front d'a- 
mour, ™rge comme la neige qui n'a pas touché terre, je 
mis un baiser de frère , un baiser de vieillard. 



Elle se sauva. Je ne voulus pas voir madame Gaudin. Je 
mis ma clef à sa place habituelle et partis. En quittant 
la rue de Cluny, j'entendis derrière moi le pas léger d'une 
femme. 

— Je vous avais brodé cette bourse, la refuserez-vous 
aussi 7 me dit Pauline. 

Je crus apercevoir à la lueur du réverbère une larme 
dans les yeux de Pauline, et je soupirai. Poussés tous 
deux par la même pensée peut-être, nous nous sépa- 
râmes avec l'empressement de gens qui auraient voulu 
fuir la peste. 



230 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

La vie de dissipation à laquelle je me vouais apparut 
devant moi bizarrement exprimée par la chambre où 
j'attendais avec une noble insouciance le retour de Ras- 
tignac. Au milieu de la cheminée, s'élevait une pendule 
surmontée d'une Vénus accroupie sur sa tortue, et qui 
tenait entre ses bras un cigare à demi consumé. Des 
meubles élégans , présens de l'amour , étaient épars. De 
vieilles chaussettes traînaient sur un voluptueux divan. 
Le confortable fauteuil à ressorts dans lequel j'étais plongé 
portait des cicatrices comme un vieux soldat , il offrait aux 
regards ses bras déchirés , et montrait incrustées sur son 
dossier la pommade ou l'huile antique apportées par toutes 
les têtes d'amis. L'opulence et la misère s'accouplaient 
naïvement dans le lit , sur les murs , partout. Vous 
eussiez dit les palais de Naples bordés de lazzaroni. 
C'était une chambre de joueur ou de mauvais sujet 
dont le luxe est tout pei'sonnel, qui vit de sensations, 
et des incohérences ne se soucie guère. Ce tableau ne 
manquait pas d'ailleurs de poésie. La vie s'y dressait 
avec ses paillettes et ses haillons , soudaine , incomplète 
comme elle est réellement , mais vive , mais fantas- 
que conrnie dans une halte où le maraudeur a pillé 
tout ce qui fait sa joie. Un Byron auquel manquaient 
des pages avait allumé la falourde du jeune homme 
qui risque au jeu cent francs et n'a pas une bûche, 
qui court en tilbury sans posséder une chemise saine 
et valide. Le lendemain, une comtesse, une actrice ou 
l'écarté lui donnent un trousseau de roi. Ici la bougie était 
fichée dans le fourreau vert d'un briquet phosphorique , 
Ih gisait un portrait de femme dépouillé de sa monture 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 231 

d'or ciselé. Comment un jeune homme naturellement 
avide d'émotions, renoncerait- il aux attraits d'une vie 
aussi riche d'oppositions et qui lui donne les plaisirs de 
la guerre en temps de paix? J'étais presque assoupi quand , 
d'un coup de pied , Raslignac enfonça la porte de sa cham- 
hre , et s'écria : — Victoire ! victoire ! nous pourrons 
mourir à notre aise. Il me montra son chapeau plein d'or, 
le mit sur la table, et nous dansâmes autour comme deux 
Cannibales ayant une proie à manger, hurlant, trépi- 
gnant , sautant , nous donnant des coups de poing à tuer 



232 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

un rhinocéros , et chantant à l'aspect de tous les plaisirs 
du monde contenus pour nous dans ce chapeau. 

— Vingt-sept mille firancs y répétait Rastignac en ajou- 
tant quelques billets de banque au tas d'or. A d'autres 
cet argent suffirait pour vivre , mais nous suffira-t-il 
pour mourir? Oh! oui, nous expirerons dans un bain 
d'or. Hourra! 

Et nous cabriolâmes derechef. Nous partageâmes en 
héritiers , pièce à pièce , commençant par les doubles na- 
poléons y allant des grosses pièces aux petites et distillant 
notre joie , en disant long-temps : A toi. A moi. 

— Nous ne dormirons pas , s'écria Rastignac. Joseph , 
du punch? Il jeta de l'or à son fidèle domestique : — 
Voilà ta part, dit-il, enterre-toi si tu peux? 

Le lendemain, j'achetai des meubles chez Lesage, je 
louai rappaii;ement où tu m'as connu, rue Taitbout, et 
chargeai le meilleur tapissier de le décorer. J'eus des 
chevaux. Je me lançai dans un tourbillon de plaisirs creux 
et réels tout à la fois. Je jouais, gagnais et perdais tour 
à tour d'énormes sommes^ mais au bal, chez nos amis, 
jamais dans les maisons de jeu pour lesquelles je con- 
servai ma sainte et primitive horreur. Insensiblement 
je me fis des amis. Je dus leur attachement à des que- 
relles ou à cette faciUté confiante avec laquelle nous 
nous livrons nos secrets en nous avilissant de com- 
pagnie; mais peut-être aussi, ne nous accrochons-nous 
bien que par nos vices? Je hasardai quelques com- 
positions Uttér^res qui me valurent des complimens. 
Les grands hommes de la littérature marchande, ne 
voyant point en moi de rival à craindre, me van- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 233 

tèrent, moins sans doute pour mon mérite personnel 
que pour chagriner celui de leurs camarades. Je devins 
un viveur, pour me servir de l'expression pittoresque 
consacrée par votre langage d'orgie. Je mettais de Ta- 
mour-propre à me tuer promptement , à écraser les plus 
gais comps^ons par ma verve et par ma puissance. J'étais 
toujours frais, élégant. Je passais pour spirituel. Rien ne 
trahissait en moi cette épouvantable existence qui fait d'un 
homme un entonnoir, un appareil à chyle, un cheval de 
luxe. Bientôt la débauche m apparut dans toute la majesté 
de son horreur, et je la compris ! Certes les hommes 
sages et rangés qui étiquettent des bouteilles pour leurs 
héritiers ne peuvent guère concevoir ni la théorie de 
cette large vie , ni son état normal. En inculque- 
rez • vous la poésie aux gens de province pour qui l'o- 
pium et le thé, si prodigues de délices, ne sont en- 
core que deux médicamens? A Paris même , dans cette 
capitale de la pensée, ne se rencontre - 1 - il pas des 
sybarites incomplets? Inhabiles à supporter l'excès du 
plaisir, ne s'en vont -ils pas fatigués après une orgie, 
comme le sont ces bons bourgeois qui, après avoir 
entendu quelque nouvel opéra de Rossini, condanment 
la musique? Ne renoncent-ils pas à cette vie, comme 
un homme sobre ne veut plus manger de pâtés de 
RufTec , parce que le premier lui a donné une indi- 
gestion? La débauche est certainement un art comme 
la poésie, et veut des âmes fortes. Pour en saisir les 
mystères , pour en savourer les beautés , un homme doit 
en quelque sorte s'adonner à de consciencieuses études. 
Comme toutes les sciences, elle est d'abord repous- 

30 



234 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

santc, épineuse. D'immenses obstacles environnent les 
grands plaisirs de Thomme, non ses jouissances de 
détail, mais les systèmes qui érigent en habitude ses 
sensations les plus rares ^ les résument , les lui ferti- 
lisent en lui créant une vie dramatique dans sa vie, 
en nécessitant une exorbitante, une prompte dissipa- 
tion de ses forces. La Guerre, le Pouvoir, les Arts, 
sont des corruptions mises aussi loin de la portée 
humaine , aussi profondes que Test la débauche , et 
toutes sont de difficile accès. Mais quand une fois 
l'homme est monté à l'assaut de ces grands mystères, 
ne marche-t-il pas dans un monde nouveau. Les géné- 
raux , les ministres , les artistes sont tous plus ou moins 
portés vers la dissolution par le besoin d'opposer de 
violentes distractions à leur existence si fort en dehors 
de la vie commune. Après tout, la guerre est la dé- 
bauche du sang^ comme la politique est celle des in- 
térêts : tous les excès sont frères. Ces monstruosités 
sociales possèdent la puissance des abîmes, elles nous 
attirent comme Sainte-Hélène appelait Napoléon, elles 
donnent des vertiges , elles Êiscinent , et nous voulons en 
voir le fond sans savoir pourquoi. La pensée de l'in- 
fini existe peut-être dans ces précipices, peut-être ren- 
ferment-ils quelque grande flatterie pour l'homme; 
n'intéresse-t-il pas alors tout à lui-même? Pour con- 
traster avec le paradis de ses heures studieuses, avec 
les délices de la conception, l'artiste fatigué demande, 
soit coDome Dieu le repos du dimanche, soit comme le 
diable les voluptés de l'enfer, afin d'opposer le tra- 
vail des sens au travail de ses facultés. Le délassement 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 235 

de lord Byron ne pouvait pas être le boston babil- 
lard qui charme un rentier, poète il voulait la Grèce 
à jouer contre Mahmoud. En guerre , Thomme ne 
devient -il pas un ange exterminateur, une espèce 
de bourreau, mais gigantesque. Ne faut-il pas des en- 
chantemens bien extraordinaires pour nous faire ac- 
cepter ces atroces douleurs, ennemies de notre frêle 
enveloppe , qui entourent les passions comme d'une 
enceinte épineuse? S'il se roule convulsivement et souffre 
une sorte d'agonie après avoir abusé du tabac, le fu- 
meur n'a-t-il pas assisté je ne sais en quelles régions 
à de délicieuses fêtes? Sans se donner le temps d'es- 
suyer ses pieds qui trempent dans le sang jusqu'à la che- 
ville, l'Europe n'a-t-elle pas sans cesse recommencé la 
guerre? L'homme en masse a-t-il donc aussi son ivresse , 
comme la nature a ses accès d'amour! Pour l'homme 
privé , pour le Mirabeau qui végète sous un règne paisible 
et rêve des tempêtes, la débauche comprend tout; elle est 
une perpétuelle étreinte de toute la vie, ou mieux, un duel 
avec une puissance inconnue , avec un monstre : d'abord 
le monstre épouvante , il faut l'attaquer par les cornes , 
c'est des fatigues inouïes; la nature vous a donné je ne 
sais quel estomac étroit ou paresseux ? vous le domptez , 
vous l'élargissez, vous apprenez à porter le vin, vous 
apprivoisez l'ivresse, vous passez les nuits sans som- 
meil , vous vous &ites enfin un tempérament de colonel 
de cuirassiers, en vous créant vous-même une seconde 
fois, comme pour fronder Dieu! Quand l'homme s'est 
ainsi métamorphosé, quand vieux soldat, le néophyte a 
façonné son ame à l'artillerie, ses jambes à la marche, 



236 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

sans encore appartenir au monstre mais sans savoir en- 
tre eux quel est le maître , ils se roulent l'un sur l'autre , 
tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, dans une sphère 
où tout est merveilleux, où s'endorment les douleurs 
de l'ame, où revivent seulement des fantômes d'idées. 
Déjà cette lutte atroce est devenue nécessaire. Réali- 
sant ces fabuleux personnages qui, selon les légendes, 
ont vendu leur ame au diable pour en obtenir la 
puissance de mal faire, le dissipateur a troqué sa mort 
contre toutes les jouissances de la vie, mais abon- 
dantes, mais fécondes! Au lieu de couler long-temps 
entre deux rives monotones , au fond d'un Comptoir ou 
d'une Étude, l'existence bouillonne et fuit comme un 
torrent. Enfin la débauche est sans doute au corps ce 
que sont à Famé les plaisirs mystiques. L'ivresse vous 
plonge en des rêves dont les fantasmagories sont aussi 
curieuses que peuvent l'être celles de l'extase. Vous 
avez des heures ravissantes comme les caprices d'une 
jeune fille, des causeries délicieuses avec des amis, des 
mots qui peignent toute une vie , des joies franches et 
sans arrière-pensée , des voyages sans fatigue, des poèmes 
déroulés en quelques phrases. La brutale satisfaction 
de la béte au fond de laquelle la science a été chercher 
une ame, est suivie de torpeurs enchanteresses après 
lesquelles soupirent les hommes ennuyés de leur intelli- 
gence. Ne sentent- ils pas tous la nécessité d'un repos 
complet, et la débauche n'est -elle pas une sorte d'impôt 
que le génie paie au Mal ? Vois tous les grands hommes ? 
s'ils ne sont pas voluptueux, la nature les crée chétifs. 
Moqueuse ou jalouse , une puissance leur vicie l'ame ou 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 237 

le corps pour neutraliser les efforts de leurs talens. 
Pendant ces heures avinées, les hommes et les choses 
comparaissent devant vous, vêtus de vos livrées. Roi 
de la création, vous la transformez à vos souhaits. 
A travers ce délire perpétuel , le jeu vous verse , à votre 
gré, son plomb fondu dans les veines. Un jour, vous 
appartenez au monstre, vous avez alors, comme je l'eus, 
un réveil enragé : l'impuissance est assise à votre chevet. 
Vieux guerrier une phthisie vous dévore, diplomate un 
anévrisme suspend dans votre cœur la mort à un fil, 
moi peut-être une pulmonie va me dire : « Partons! » 
comme elle a dit jadis à Raphaël d'Urbin, tué par un 
excès d'amour. Voilà comment j'ai vécu! J'arrivais ou 
trop tôt ou trop tard dans la vie du monde , sans doute 
ma force y eût été dangereuse si je ne l'avais amortie 
ainsi ; l'univers n a-t-il pas été guéri d'Alexandre par la 
coupe d'Hercule , à la fin d'une orgie ! Enfin à certaines 
destinées trompées , il faut le ciel ou l'enfer , la débauche 
ou l'hospice du mont Saint- Bernard. Tout à l'heure 
je n'avais pas le courage de moraliser ces deux créatures, 
dit-il en montrant Euphrasie et Aquilina. N'étaient-elles 
pas mon histoire personnifiée, une image de ma vie? 
Je ne pouvais guère les accuser, elles m'apparais- 
saient conmie des juges. 

Au miheu de ce poème vivant, au sein de cette 
étourdissante maladie, j'eus cependant deux crises bien 
fertiles en acres douleurs. D'abord quelques jours après 
m'être jeté comme Sardanapale dans mon bûcher, jo 
rencontrai Fœdora sous le péristyle des Bouffons. Nous 
attendions nos voitures. 



238 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE, 

— Ah ! je vous retrouve encore en vie. 

Ce mot était la traduction de son sourire, des ma- 
licieuses et sourdes paroles qu'elle dit à son sigisbé 
en lui racontant sans doute mon histoire, et jugeant 
mon amour comme un amour vulgaii*e. Elle applau- 
dissait à sa fausse perspicacité. Oh ! mourir pour elle , 
ladorer encore, la voir dans mes excès, dans mes 
ivresses, dans le lit des courtisanes, et me sentir vic- 
time de sa plaisanterie! Ne pouvoh* déchirer ma poi- 
trine et y fouiller mon amour pour le jeter à ses 
pieds. Enfin, j'épuisai facilement mon trésor; mais trois 
années de régime m'avaient constitué la plus robuste 
de toutes les santés, et le jour où je me trouvai 
sans argent, je me portais à merveîUe. Pour continuer 
de mourir, je signai des lettres de change à courte 
échéance , et le jour du paiement arriva. Cruelles émo- 
tions ! et comme elles font vivre de jeimes cœurs. 
Je nëtais pas fait pour vieillir encore, mon ame 
était toujours jeune, vivace et verte. Ma première 
dette ranima toutes mes vertus qui vinrent à pas lents 
et m'apparurent désolées. Je sus transiger avec elles 
comme avec ces vieilles tantes qui commencent par nous 
gronder et finissent en nous donnant des larmes et de 
l'argent. Plus sévère , mon imagination me montrait mon 
nom voyageant , de ville en ville , dans les places de l'Eu- 
rope. Noire nom, c'est nous-méme, a dit Eusèbe Salverte. 
Âpres des courses vagabondes, j'allais, comme le double 
d'un Allemand, revenir à mon logis d'où je n'étais pas 
sorti, pour me réveiller moi-même en sursaut. Ces 
hommes de la banque , ces remords commerciaux , vêtus 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 339 

de gi'is, portant la livrée de leur maître, une plaque d'ar- 
gent, jadis je les voyais avec indifférence quand ils allaient 
par les rues de Paris ; mais aujourd'hui , je les haïssais 
par avance. 



Un matin, l'un d'eux ne viendrait-il pas me deman- 
der raison des onze lettres de change que j'avais grif- 
fonnées? Ma signature valait trois mille francs , je ne les 
valais pas moi ■ même ! Les huissiers aux faces insou- 



240 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

ciantes à tous les désespoirs, même à la mort, se levaient 
devant moi, comme les bourreaux qui disent à un con- 
danmé : — Voici trois heures et demie qui sonnent. 
Leurs clercs avaient le droit de s'emparer de moi, de 
griffonner mon nom, de le salir, de s'en moquer. Je 
devais! Devoir, est-ce donc s'appartenir? D'autres hommes 
ne pouvaient - ils pas me demander compte de ma vie ? 
pourquoi j'avais mangé des puddings à la chipolata, 
pourquoi je buvais à la glace? pourquoi je dormais, 
marchais, pensais, m'amusais, sans les payer? Au mi- 
lieu d'une poésie, au sein d'une idée, ou à déjeuner, 
entouré d'amis, de joie, de douces railleries, je pou- 
vais voir entrer un monsieur en habit man'on, tenant 
à la main un chapeau râpé. Ce monsieur sera ma dette , 
ce sera ma lettre de change, un spectre qui flétrira 
ma joie , me forcera de quitter la table pour lui par- 
ler; il m'enlèvera ma gaité, ma maîtresse, tout jus- 
qu'à mon lit. Le remords est plus tolérable, il ne 
nous met ni dans la rue ni à Sainte-Pélagie, il ne 
nous plonge pas dans cette exécrable sentine du vice, 
il ne nous jette qu'à l'échafaud où le bourreau enno- 
blit : au moment de notre supplice , tout le monde croit 
à notre innocence; tandis que la société ne laisse pas 
une vertu au débauché sans argent. Puis ces dettes 
à deux pattes, habillées de drap vert, portant des 
lunettes bleues ou des parapluies multicolores ; ces dettes 
incamées avec lesquelles nous nous trouvons face à 
face au coin d'une rue, au moment où nous sourions, 
ces gens allaient avoir l'horrible privilège de dire : — 
« M. de Valentin me doit et ne me paie pas. Je le 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. Ul 

tiens. Ah! qu'il n'ait pas l'air de me faire mauvaise 
mine! » Il feut saluer nos créanciers, les saluer avec 
grâce. « Quand me paierez-vous? » disent-ils. 

Et nous sommes dans l'obligation de mentir, d'implorer 
un autre honune, pour de l'argent, de nous courber 
devant un sot assis sur sa caisse, de recevoir son froid 
regard, son regard de sangsue plus odieux qu'un souf- 
flet, de subir sa morale de Barème et sa crasse igno- 
rance. 



Une dette est une œuvre d'imagination qu'ils ne 
comprennent pas. Des élans de l'ame entraînent, sub- 
juguent souvent un emprunteur, tandis que rien de 
grand ne subjugue, rien de généreux ne guide ceux 
qui vivent dans l'argent et ne connaissent que l'aident. 



242 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

J'avais horreur de Taisent. Enfin la lettre de change 
peut se métamorphoser en vieillard chargé de famille, 
flanqué de vertus. Je devrais peut-être à un vivant 
tableau de Greuze, à un paralytique environné d'en- 
fans, à la veuve d'un soldat, qui tous me tendront des 
mains suppliantes. Terribles créanciers avec lesquels il 
faut pleurer , et quand nous les avons payés , nous leur 
devons encore des secours. La veille de l'échéance, 
je m'étais couché dans ce calme faux des gens qui dor- 
ment avant leur exécution, avant un duel, ils se lais- 
sent toujours bercer par une menteuse espérance. Mais 
en me réveillant, quand je fus de sang-froid, quand 
je sentis mon ame emprisonnée dans le portefeuille 
d'un banquier , couchée sur des états , écrite à l'encre 
rouge, mes dettes jaillirent partout comme des sau- 
terelles; elles étaient dans ma pendule, sur mes fau- 
teuils, ou incrustées dans les meubles desquels je me 
servais avec le plus de plaisir. Devenus la proie des 
harpies du Châtelet, ces doux esclaves matériels al- 
laient donc être enlevés par des recors, et brutale- 
ment jetés sur la place. Ah! ma dépouille était en- 
core moi-même. La sonnette de mon appartement re- 
tentissait dans mon cœur, elle me frappait où l'on doit 
frapper les rois, à la tête. C'était un martyre, sans 
le ciel pour récompense. Oui , pour un homme généreux, 
une dette est l'enfer, mais l'enfer avec des huissiers 
et des agens d'affaires. Une dette impayée est la bassesse , 
un commencement de friponnerie , et pis que tout cela , 
un mensonge! elle ébauche des crimes, elle assemble 
les madriers de Féchafaud. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 243 

Mes lettres de change forent protestées. Trois jours 
après je les payai, voici comment. Un spéculateur 
vint me proposer de lui vendre l'île que je possé- 
dais dans la Loire et où était le tombeau de ma 
mère. J'acceptai. En signant le contrat chez le notaire 
de mon acquéreur, je sentis au fond de l'étude ob- 
scure une fraîcheur semblable à celle d'une cave. Je 
frissonnai en reconnaissant le même froid humide qui 
m'avait saisi sur le bord de la fosse où gisait mon 
père. J'accueillis ce hasai*d comme un funeste pré- 
sage. Il me semblait entendre la voix de ma mère et 
voir son ombre, je ne sais quelle puissance faisait re- 
tentir vs^ement mon propre nom dans mon oreille, 
au milieu d'un bruit de cloches! Le prix de mon ile 
me laissa, toutes dettes payées, deux mille francs. 
Certes, j'eusse pu revenir à la paisible existence du 
savant, retourner à ma mansarde après avoir expéri- 
menté la vie, y revenir la tête pleine d'observations 
immenses et jouissant déjà d'une espèce de réputation. 
Mais Fcedora n'avait pas lâché sa proie. Nous nous 
étions souvent trouvés en présence. Je lui faisais corner 
mon nom aux oreilles par ses amans étonnés de mon 
esprit, de mes chevaux, de mes succès, de mes équi- 
pages. Elle restait froide et insensible à tout, même à 
cette hon*ible phrase : Il se tue pour vous! dite par 
Rastignac. Je chargeais le monde entier de ma ven- 
geance, mais je n étais pas heureux! En creusant ainsi 
la vie jusqu'à la fange, j'avais toujours senti davantage 
les délices d'un amour partagé, j'en poursuivais le fan- 
tôme à travers les hasards de mes dissipations, au sein 



244 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

des orgies. Pour mon malheur, j'étais trompé dans 
mes belles croyances , j étais puni de mes bienfaits par 
l'ingratitude, récompensé de mes Êiutes par mille plai- 
sirs. Sinistre philosophie, mais vraie pour le débauché! 
Enfin Fœdora m'avait communiqué la lèpre de sa va- 
nité. En sondant mon ame, je la trouvai gangrenée, 
pourrie. Le démon m'avait imprimé son ergot au front. 
Il m'était désormais impossible de me passer des très- 
saillemens continuels d'une vie à tout moment risquée , 
et des exécrables rafifinemens de la richesse. Riche à 
millions, j'aurais toujours joué, mangé, couru. Je ne 
voulais plus rester seul avec moi-même. J'avais besoin 
de courtisanes, de faux amis, de vin, de bonne chèra 
pour m'étourdh*. Les liens qui attachent un homme à 
la Êimille étaient brisés en moi pour toujours. Galérien 
du plaisir, je devais accomplir ma destinée de suicide. 
Pendant les derniers jours de ma fortune, je fis chaque 
soir des excès incroyables ; mais , chaque matin , la Mort 
me rejetait dans la vie. Semblable à un rentier viager, 
j'aurais pu passer tranquillement dans un incendie. Enfin 
je me trouvai seul avec une pièce de vingt francs , je 
me souvins alors du bonheur de Rastignac... Hé! hé! 
s'écria-t-il en pensant tout-à-coup à son talisman qu'il 
tira de sa poche. 

Soit que fatigué des luttes de cette longue journée , 
il n'eût plus la force de gouverner son intelligence dans 
les flots de vin et de punch ; soit qu'exaspéré par l'image 
de sa vie, il se fût insensiblement enivré par le torrent 
de ses pai*oles, Raphaël s'anima, s'exalta comme un 
homme complètement privé de raison. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. i45 

— Au diable la mort [ s'écria-t-il en brandissant la 
Peau. Je veux vivre maintenant ! Je suis riche , j'â toutes 
les vertus. Bien ne me résistera. Qui ne serait pas bon 
quand il peut tout? Hë! hé! Ohét J'ai souhaité deux 
cent mille livres de rente, je les aurai. Saluez-moi, 
pourceaux qui vous vautrez sur ces tapis comme sur 
du liimier? Vous m'appartenez, fameuse propriété! Je 
suis riche , je peux vous acheter tous , même te dé- 
puté qui ronfle là. Allons, canaille de la haute société, 
bénissez-moi ! Je suis pape. 



En ce moment les exclamations de Raphaël , jusque 



246 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

là couvertes par la basse continue des ronflemens, furent 
entendues soudain. La plupart des dormeurs se réveil- 
lèrent en criant , ils virent l'inteiTupteur mal assuré sur 
ses jambes , et maudirent sa bruyante ivresse par un con- 
cert de juremens. 

— Taisez-vous! reprit Raphaël. Chiens, à vos niches! 
Emile, j'ai des trésors, je te donnerai des cigares de 
la Havane. 

— Je t'entends , répondit le poète , Fœdora ou la tnorl! 
Va ton train ! Cette sucrée de Fœdora t'a trompé. Toutes 
les femmes sont filles d'Eve. Ton histoire n'est pas du 
tout dramatique. 

— Ah! tu dormais, sournois? 

— Non ! Fœdora ou la mort, j'y suis. 

— Réveille-toi , s'écria Raphaël en frappant Emile avec 
la Peau de chagrin comme s'il voulait en tirer du fluide 
électrique. 

— Tonnerre, dit Emile en se levant et en saisis- 
sant Raphaël à bras-le-corps , mon ami , songe donc que 
tu es avec des femmes de mauvaise vie. 

— Je suis millionnaire. 

— Si tu n'es pas millionnaire, tu es bien certaine- 
ment ivre. 

— hTC du pouvoir. Je peux te tuer ! Silence , je suis 
Néron! je suis Nabuchodonosor ! 

— Mais , Raphaël , nous sommes en méchante com- 
pagnie , tu devrais rester silencieux , par dignité. 

— Ma vie a été un trop long silence. Maintenant , je 
vais me venger du monde entier. Je ne m'amuserai 
pas à dissiper de vils écus, j'imiterai, je résumerai 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 247 

mon époque en consominant des vies humaines et des 
intelligences, des âmes. Voilà un luxe qui n'est pas 
mesquin , n'est-ce pas l'opulence de la peste ? Je lutterai 
avec la fièvre jaune , bleue , verte , avec les armées , avec 
les échafauds. Je puis avoir Foedora. Mais non, je ne 
veux pas de Foedora, c'est ma maladie, je meurs de 
Foedora ! Je veux oublier Foedora. 

— Si tu continues à crier , je t'emporte dans la salle à 
manger. 

— Vois-tu cette Peau ? c'est le testament de Salomon. 
Il est à moi Salomon , ce petit cuistre de roi ! J'ai l'Arabie, 
Pétrée encore. L'univers? à moi. Tu es à moi , si je veux. 
Ah! si je veux, prends garde? Je peux acheter toute 
ta boutique de poésie, tes hémistiches, tu sei*as mon 
valet. Tu me feras des couplets et tu régleras mon papier. 
Valet! valet j cela veut dire : Il se porte bien, parce qu'il 
ne pense à rien. 

A ce mot, Emile emporta Raphaël dans la salle à 
manger. 

— Eh bien ! oui , mon ami , lui dit-il , je suis ton 
valet. Mais tu vas être rédacteur en chef d'un journal, 
tais-toi? sois décent, par considération pour moi? M'ai- 
mes-tu ? 

— Si je t'aime ! Tu auras des cigares de la Havane , 
avec cette Peau. Toujours la Peau, mon ami, la Peau 
souveraine ! Excellent topique , je peux guérir les cors. 
As-tu des cors? Je te les ôte. 

— Jamais je ne l'ai vu si stupide. 

— Stupide , mon ami ? Non. Cette Peau se rétrécit 
quand j'ai un désir... c'est une antiphrase. Le brachmane, 



248 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

il se trouve un brachmane là-dessous ! le brachmane donc 
était un goguenard, parce que les désirs, vois-tu, doivent 
étendre... 

— Eh bien ! oui. 

— Je te dis... 

— Oui, cela est très-vrai, je pense comme toi. Le désir 
étend... 

— Je te dis, la Peau ! 

— Oui. 

— Tu ne me crois pas. Je te connais , mon ami , tu 
es menteur comme un nouveau roi. 

— Comment veux-tu que j'adopte les divagations de 
ton ivresse ? 

— Je te parie , je peux te le prouver. Prenons la me- 
sure. 

— Allons , il ne s'endormira pas , s'écria Emile en 
voyant Raphaël occupé à fureter dans la salle à manger. 

Valentin animé d'une adresse de singe, grâce à cette 
singulière lucidité dont les phénomènes contrastent par- 
fois chez les i\TOgnes avec les obtuses visions de l'ivresse , 
sut trouver une écritoire et une serviette, en répétant 
toujours : — Prenons la mesure ! Prenons la mesure ! 

— Eh bien , oui , reprit Emile , prenons la mesure ! 
Les deux amis étendirent la serviette et y superposèrent 

la Peau de chagrin. Emile , dont la main semblait être plus 
assurée que celle de Raphaël, décrivit à la plume, par 
une ligne d'encre, les contours du talisman, pendant que 
son ami lui disait : — J'ai souhaité deux cent mille livres 
de rente, n'est-il pas vrai? Eh bien, quand je les aurai, 
tu verras la diminution de tout mon chagrin. 



ETUDES PHILOSOPmQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 249 

— Oui, maintenant dors. Veux-tu que je t'arrange sur 
ce canapé? Allons, es-tu bien? 

— Oui f mon nourrisson des muses. Tu m'amuseras ^ 
tu chasseras mes mouches. L'ami du malheur a droit d'être 
l'ami du pouvoir. Aussi, te donnerai-je des ci...ga...res... 
de la Hav... 

— Allons , cuve ton or , millionnaire. 

— Toi, cuve tes hémistiches. Bonsoir. Dis donc bon- 
soir à Nabuchodonosor? Amour! A boire! France.... 
gloire et riche... Riche... 

Bientôt les deux amis unirent leurs ronflemens à Li 
musique qui retentissait dans les salons. Concert inutile! 
Les bougies s'éteignirent une à une en faisant éclater leurs 
bobèches de cristal. La nuit enveloppa d'un crêpe cette 
longue oi^ie dans laquelle le récit de Raphaël avait été 
comme une orgie de paroles, de mots sans idées, et d'idées 
auxquelles les expressions avaient souvent manqué. 



250 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Le lendemain, vers midi, la belle Âquilina se leva, 
bâillant, fatiguée, et les joues marbrées par les em- 
preintes du tabouret en veloui-s peint sur lequel sa tête 
avait reposé, Euphrasie, réveillée par le mouvement de 
sa compagne, se dressa tout-à-coup en jetant un cri 
rauque ; sa jolie figure , si blanche , si fraîche la veille , 
était jaune et pale comme celle d'une fille allant à Fhô- 
pital. Insensiblement les convives se remuèrent en pous- 
sant des gémissemens sinistres, ils se sentirent les bi*as 
et les jambes raidis, mille fatigues diverses les acca- 
blèrent à leur réveil. Un valet vint ouvrir les per- 
siennes et les fenêtres des salons. L'assemblée se trouva 
sur pied, rappelée à la vie par les chauds rayons 
du soleil qui pétilla sur les têtes des dormeurs. Les 
mouvemens du sommeil ayant brisé l'élégant édifice 
de leurs coiffures et fané leurs toilettes, les fenunes 
frappées par l'éclat du jour présentèrent un hideux 
spectacle : leurs cheveux pendaient sans grâce, leurs 
physionomies avaient changé d'expression, leurs yeux 
si brillans étaient ternis par la lassitude. Les teints bi- 
lieux qui jettent tant d'éclat aux lumières faisaient hor- 
reur; les figures lymphatiques, si blanches, si molles 
quand elles sont reposées, étaient devenues vertes; les 
bouches naguère délicieuses et rouges, maintenant sè- 
ches et blanches, portaient les honteux stigmates de 
l'ivresse. Les hommes reniaient leui'S maîtresses nocturnes 
à les voir ainsi décolorées, cadavéreuses comme des 
fleurs écrasées dans une rue après le passage des proces- 
sions. Ces hommes dédaigneux étaient plus horribles 
encore. Vous eussiez frémi de voir ces faces humaines , 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 251 

aux yeux caves et cernés qui semblaient ne rien voir, 
engourdies par le vin, hébétées par un sommeil gêné, 
plus fatigant que réparateur. Ces visages hâves où pa- 
raissaient à nu les appétits physiques sans la poésie 
dont les décore notre ame , avaient je ne sais quoi de 
féroce et de froidement bestial. Ce réveil du vice sans 
vétemens ni fard, ce squelette du Mal déguenillé, 
froid , vide et privé des sophismes de l'esprit ou des 
enchantemens du luxe , épouvanta ces intrépides athlètes , 
quelque habitués qu'ils fussent à lutter avec la dé- 
bauche. Artistes et courtisanes gardèrent le silence 
en examinant d'un œil hagard le désordre de lap- 
partement où tout avait été dévasté , ravagé par le 
feu des passions. Un rire satanique s'éleva tout-h- 
coup lorsque Taillefer, entendant le râle sourd de ses 
hôtes , essaya de les saluer par une grimace ; son vi- 
sage en sueur et sanguinolent fit planer sur cette scène 
infernale l'image du crime sans remords. Le tableau 
fut complet. C'était la vie fangeuse au sein du luxe , 
un horrible mélange des pompes et des misères hu- 
maines, le réveil de la débauche quand de ses mains 
fortes elle a pressé tous les finiits de la vie pour ne lais- 
ser autour d'elle que d'ignobles débris ou des mensonges 
auxquels elle ne croit plus. Vous eussiez dit la Mort 
souriant au milieu d'une famille pestiférée : plus de par- 
fums ni de lumières étourdissantes, plus de gaité ni de 
désirs; mais le dégoût avec ses odeurs nauséabondes et 
sa poignante philosophie, mais le soleil éclatant comme 
la vérité, mais un air pur comme la vertu, qui contras- 
taient avec une atmosphère chaude , chargée de miasmes , 



252 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

les miasmes d'une orgie 1 Malgré leur habitude du vice , 
plusieurs de ces jeunes filles pensèrent à leur réveil 
d'autrefois, quand innocentes et pures elles entrevoyaient 
par leurs croisées champêtres ornées de chèvre-feuilles 
et de roses , un frais paysage enchanté par les joyeuses 
roulades de Talouette, vaporeusement illuminé par les 
lueurs de l'aurore et paré des fantaisies de la rosée. 



D'autres se peignirent le déjeuner de la famille, la 
table autour de laquelle riaient innocemment les en- 
fans et le père, où tout respirait un charme indéB- 
nissable , où les mets étaient simples comme les 
cœurs. Un artiste songeait à la paix de son atelier, à sa 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 253 

chaste statue, au gracieux modèle qui l'attendait. Un 
jeune homme , se souvenant du procès d'où dépendait le 
sort d'une famille, pensait à la transaction importante 
qui réclamait sa présence. Le savant regrettait son ca- 
binet où l'appelait un noble ouvrage. Presque tous se 
plaignaient d'eux-mêmes. En ce moment , Emile , frais et 
rose comme le plus joli des commis-marchands d'une 
boutique en vogue , apparut en riant. 

— Vous êtes plus laids que des recors , s'écria-t-il. 
Vous ne pourrez rien faire aujourd'hui, la journée est 
perdue, m'est avis de déjeûner, 

A ces mots, Taillefer sortit pour donner des or- 
dres. Les femmes allèrent languissamment rétablir le 
désordre de leurs toilettes devant ies glaces. Chacun se 
secoua. Les plus vicieux prêchèrent les plus sages. Les 
courtisanes se moquèrent de ceux qui paraissaient ne 
pas se trouver de force à continuer ce rude festin. En 
un moment, ces spectres s'animèr^t, formèrent des 
groupes, s'interrogèrent et sourirent. Quelques valets 
habiles et lestes remirent promptement les meubles et 
chaque chose en sa place. Un déjeûner splendide fut servi. 
Les convives se ruèrent alors dans la salle à manger. 
La , si tout porta l'empreinte ineffaçable des excès de la 
veille, au moins y eut-il trace d'existence et de pensée 
comme dans les dernières convulsions d'un mourant. 
Semblable au convoi du mardi gras, la saturnale était en- 
terrée par des masques fatigués de leurs danses, ivres de 
l'ivresse, et voulant convaincre le plaisir d'impuissance 
pour ne pas s'avouer la leur. Au moment où cette intré- 
pide assemblée borda la table du capitaliste , le notaire , 



254 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

qui la veille avait disparu prudemment après le dîner 
pour finir son oi^ie dans le lit conjugal, montra sa 
figure officieuse sur laquelle errait un doux sourire. Il 
semblait avoir deviné quelque succession à déguster, à 
partager, à inventorier, à grossoyer, une succession 
pleine d'actes à faire, grosse d'honoraires, aussi juteuse 
que le filet tremblant dans lequel l'amphitryon plongeait 
alors son couteau. 

— Oh ! oh ! nous allons déjeûner par-devant notaire , 
s'écria le vaudevilliste. 

— Vous arrivez à propos pour coter et pampher toutes 
ces pièces, lui dit le banquier en lui montrant le festin. 

— Il n'y a pas de testament à faire , mais pour des 
contrats de mariage, peut-être! dit le savant qui pour 
la première fois depuis un an s'était supérieurement 
marié. 

— Oh! oh! 

— Ah! ah! 

— Un instant, répliqua le notaire assourdi par un 
chœur de mauvaises plaisanteries, je viens ici pour af- 
faire sérieuse. J'apporte six millions à l'un de vous. 
(Silence profond.) Monsieur, dit-il en s'adressant à Ra- 
phaël qui dans ce moment s occupait sans cérémonie à 
s'essuyer les yeux avec un coin de sa serviette , madame 
votre mère n'était-elle pas une demoiselle O'Flaharty? 

— Oui, répondit Raphaël assez machinalement, Barbe- 
Marie. 

— Avez-vous ici , reprit le notaire , votre acte de nais- 
sance et celui de madame de Valentin? 

— Je le crois. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 255 

— Eh bien! Monsieur, vous êtes seul et unique héri- 
tier du major O'Flaharty, décédé en août 1828, à Cal- 
cutta. 

— Bravo , le major , cria le jugeur. 

— Le major ayant disposé par son testament de 
plusieurs sommes en faveur de quelques établissemens 
publics, sa succession a été réclamée à la Compagnie 
des Indes par le gouvernement français, reprit le no- 
taire. Elle est en ce moment liquide et palpable. De- 
puis quinze jours, je cherchais infructueusement les 
ayant- cause de la demoiselle Barbe-Marie O'Flaharty, 
lorsque hier à table... 

En ce moment, Raphaël se leva soudain en laissant 
échapper le mouvement brusque d'un homme qui re- 
çoit une blessure. Il se fit comme une acclamation si- 
lencieuse, le premier sentiment des convives fut dicté 
par une sourde envie , tous les yeux se tournèrent vers 
lui comme autant de flammes. Puis , un murmure , sem- 
blable à celui d'un parterre qui se courrouce , une ru- 
meur d'émeute commença , grossit, et chacun dit un 
mot pour saluer cette fortune immense apportée par 
le notaire. Rendu à toute sa raison par la brusque 
obéissance du Sort, Raphaël étendit promptement sur 
la table la serviette avec laquelle il avait naguère me- 
suré la Peau de chagrin. Sans rien écouter, il y super- 
posa le talisman et frissonna violemment en voyant une 
assez grande distance entre le contour tracé sur le 
linge et celui de la Peau. 

— Hé bien! qu'a- 1- il donc! s'écria Taillefer, il a sa 
fortune à bon compte. 



256 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Soutiens 'le, ChaUllon, dit un peintre a Emile, la 
joie va le tuer. 

Une horrible pâleur dessina tous les muscles de la 
figure flétrie de cet héritier : ses traits se contractèrent , 
les saillies de son visage blanchirent, les creux de- 
vinrent sombres, le masque fut livide, et les yeux se 
fixèrent. Il voyait la MORT. Ce banquier splendide , en- 
touré de courtisanes fanées, de visages rassasiés, cette 
agonie de la joie , était une vivante image de sa vie. Ra- 
phaël regarda trois fois le talisman qui jouait à Taise dans 
les impitoyables lignes imprimées sur la serviette , il es- 
sayait de douter; mais un clair pressentiment anéantis- 
sait son incrédulité. Le monde lui appartenait, il pouvait 
tout et ne voulait plus rien. Comme un voyageur au 
milieu du désert, il avait un peu d'eau pour la soif et 
devait mesurer sa vie au nombre des gorgées. Il voyait 
ce que chaque désir devait lui coûter de jours. Puis 
il croyait à la Peau de chagrin, il s'écoutait respirer, 
il se sentait déjà malade , il se demandait : Ne suis-je pas 
pulmonique? Ma mère n'est-elle pas morte de la poi- 
trine? 

— Ah ! ah ! Raphaël , vous allez bien vous amuser ! 
Que me donnerez- vous ? disait Âquilina. 

— Buvons à la mort de son oncle , le major Martin 
O'Flaharty? Voilà un homme. 

— Il sera pair de France. 

— Bah ! qu'est-ce qu'un pair de France après Juillet ? 
dit le jugeur. 

— Auras-tu loge aux Bouffons ? 

— J'espère que vous nous régalerez tous. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 257 

— Un homme coimne lui sait faire grandement les 
choses. 

Le hourra de cette assemblée rieuse résonnait aux 
oreilles de Yalentin sans qu'il pût saisir le sens d'un 
seul mot , il pensait vaguement à l'existence mécanique 
et sans désirs d'un paysan de Bretagne, chargé d'en- 
fans, labourant son champ, mangeant du sarrasin, bu- 
vant du cidre à même son piché, croyant à la Vierge 
et au roi, communiant à Pâques, dansant le dimanche 
sur une pelouse verte et ne comprenant pas le ser* 
mon de son recteur. Le spectacle offert en ce moment 
à ses regards, ces lambris dorés, ces courtisanes, ce 
repas, ce luxe le prenaient à la gorge et le faisaient 
tousser. 

— Désirez-vous des asperges? lui cria le banquier. 

— Je ne désire rien , lui répondit Raphaël d'une voix 
tonnante. 

— Bravo , répliqua Taillefer. Vous comprenez la for- 
tune, elle est un brevet d'impertinence. Vous êtes des 
nôtres ! Messieurs , buvons à la puissance de l'or. M. de 
Valentin devenu six fois millionnaire aiTive au pouvoir. 
Il est roi, il peut tout, il est au-dessus de tout, comme 
sont tous les riches. Pour lui désormais, les Français 
SONT ÉGAUX DEVANT LA LOI, cst un mciisonge inscrit en 
tête du Code. Il n'obéira pas aux lois, les lois lui obéi- 
ront. Il n'y a pas d'écha&ud , pas de bourreaux pour les 
miUionnaires ! 

— Oui, répliqua Raphaël, ils sont eux-mêmes leurs 
bourreaux ! 

— Oh! cria le banquier, buvons. 



33 



258 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Buvons y répéta Raphaël en mettant le talisman 
dans sa poche. 

— Que fais-tu là? dit Emile en lui arrêtant la main. 
Messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à l'assemblée assez 
surprise des manières de Raphaël 9 apprenez que notre 
ami de Valentin. Que disje ? Monsieur le marquis de Va- 
LEifTm possède un secret pour faire fortune. Ses souhaits 
sont accomplis au moment même où il les forme. A 
moins de passer pour un laquais , pour un honune sans 
cœur, il va nous enrichir tous. 

— Ah ! mon petit Raphaël , je veux une parure de 
perles, s'écria Euphrasie. 

— S'il est reconnaissant , il me donnera deux voi- 
tures attelées de beaux chevaux et qui aillent vite! dit 
Aquilina. 

— Souhaitez-moi cent mille livres de rente. 

— Des cachemires ! 

— Payez mes dettes ! 

— Envoie une apoplexie à mon oncle , le grand sec ! 

— Raphaël , je te tiens quitte à dix mille livres de 
rente. 

— Que de donations, s'écria le notaire. 
— 11 devrait bien me guérir de la goutte. 

' -^ Faites baisser les rentes , s'écria le banquier. 
Toutes ces phrases partirent comme les gerbes du 
bouquet qui termine un feu d'artifice, et ces furieux 
désirs étaient peut-être plus sérieux que plaisans. 

— Mon cher ami , dit Emile d'un air grave , je me con- 
tenterai de deux cent mille livres de rente, exécute-toi 
de bonne grâce , allons? 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 259 

— Emile, dit Kaphaël, tu ne sais donc pas à quel 
prix? 

— Belle excuse, s'écria le poète. Ne devons-nous pas 
nous sacrifier pour nos amis. 

— J'ai presque envie de souhaiter votre mort à tous , 
répondit Valentin en jetant uit regard sombre et profond 
sur les convives. 

— Les mourans sont furieusement cruels , dit Emile 
en riant. Te voilà riche, ajouta-t-il sérieusement, eh bien! 
je ne te donne pas deux mois pour devenir fangeuse- 
mcnt ^oïste. Tu es déjà stupide, tu ne comprends 
pas une plaisanterie. Il ne te manque plus que de croire 
à ta Peau de chagrin. 

Raphaël craignit les moqueries de cette assemblée, 
garda le silence , but outre mesure et s'enivra pour 
oublier un moment sa funeste puissance. 



L'AGONIE. 

(ans les premiers jours du mois de 
décembre , un vieillard septuagénaire 
allait, malgré la pluie, par la rue de Va- 
I remies en levant le nez à la porte de 
chaque hôtel et cherchant l'adresse de 
M. le marquis Raphaël de Valentin, 
avec la naïveté d'un enlànt et l'air absorbé des philo- 
sophes. L'empreinte d'un violent chagrin aux prises avec 
un caractère despotique éclatait sur cette figure accom- 



262 ETUDES SOCULES, DEUXIEME PARTIE. 

pagnée de longs cheveux gris en désordre et desséchée 
comme un vieux parchemin qui se tord dans le feu. Si 
quelque peintre eût rencontré ce singulier personnage, 
vêtu de noir, maigre et ossu; sans doute, il l'aurait, de 
retour à l'atelier, transfiguré sur son album, en inscrivant 
au-dessous du portrait : Poè(e- classique «n quéle d'une 
rime. Après avoir vérifié le numéro qui lui avût été in- 
diqué , cette vivante palingénésie de BoUia frappa douce- 
ment à la porte d'un m^;nifique hôtel. 



— Monsieur Rapfaaèl y est-il? demanda le bonhomme 
à un suisse en livrée. 

— Monsieur le marquis ne reçoit pcrsoime , répondit 
le valet en avalant une éuorme mouillette qu'il retirait 
d'un largo bol de café. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 263 

— Sa voiture est là , répondit le vieil inconnu en 
montrant un brillant équipage arrêté sous le dais de 
bois qui représentait une tente de coutil et par lequel 
les marches du perron étaient abritées. Il va sortir, je 
l'attendrai. 

— Âh! mon ancien, vous pourriez bien rester ici jus- 
qu'à demain matin , reprit le suisse. Il y a toujours une 
voiture prête pour Monsieur. Mais sortez , je vous prie , 
je perdrais six cents francs de rente viagère , si je lais- 
sais une seule fois entrer sans ordre une personne étran- 
gère à l'hôtel.. 

En ce moment, un grand vieillard dont le costume 
ressemblait assez à celui d'un huissier ministériel, sortit 
du vestibule et descendit précipitamment quelques mar- 
ches en examinant le vieux solliciteur ébahi. 

— Au surplus, voici monsieur Jonathas, dit le suisse. 
Parlez-lui. 

Les deux vieillards, attirés l'un vei^s l'autre par une 
sympathie ou pai* une curiosité mutuelle, se rencon- 
trèrent au milieu de la vaste cour d'honneur, à un 
rond point où croissaient quelques touffes d'herbes en- 
tre les pavés. Un silence effrayant régnait dans cet hôtel. 
En voyant Jonathas, vous eussiez voulu pénétrer le 
mystère qui planait sur sa figure, et dont tout parlait 
dans cette maison morne. Le premier soin de Raphaël, 
en recueillant l'immense succession de son oncle, avait 
été de découvrir où vivait le vieux serviteur dévoué 
sur l'affection duquel il pouvait compter. Jonathas pleura 
de joie en revoyant son jeune maître auquel il croyait 
avoir dit un éternel adieu; mais rien n'égala son bon- 



264 ÉTUDES SOOALES , DEUXIEME PARTIE. 

heur quand le marquis le promut aux éminentes fonc- 
tions d'intendant. Le vieux Jonathas devint une puis- 
sance intermédisdre placée entre Raphaël et le monde 
entier. Ordonnateur suprême de la fortune de son maître , 
exécuteur aveugle d'une pensée inconnue , il était comme 
un sixième sens à travers lequel les émotions de la vie 
arrivaient à Raphaël. 

— Monsieur, dit le vieillard à Jonathas en montant 
quelques marches du perron pour se mettre k l'abri de 
la pluie , je désirei'ais parler à monsieur Raphaël. 

— Parler à monsieur le marquis, s'écria l'intendant. A 
peine m'adresse-t-U la parole, à moi son père nourricier. 

— Mais je suis aussi son père nourricier , s'écria le 
vieil homme. Si votre femme l'a jadis allaité, je lui ai 
fait sucer moi-même le sein des muses. Il est mon 
nourrisson, mon enfant, caras alutanus! Jai façonné sa 
cervelle, cultivé son entendement, développé son génie, 
et j'ose le dire, à mon honneur et gloire. N'est-il pas un 
des hommes les plus remarquables de notre époque? Je 
l'ai eu , sous moi , en sixième , en troisième et en rhé- 
torique. Je suis son professeur. 

— Ah ! monsieur est monsieur Porriquet. 

— Précisément. Mais monsieur. .. 

— Chut, chut, fit Jonathas à deux marmitons dont les 
voix rompaient le silence claustral dans lequel la maison 
était ensevelie. 

— Mais, monsieur, reprit le professem*, monsieur le 
marquis serait-il malade? 

— Mon cher monsieur, répondit Jonathas, Dieu seul 
sait ce qui tient mon maître. Voyez-vous, il n'existe pas 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 266 

à Paris deux maisons semblables à la nôtre. Entendez- 
vous? deux maisons. Ma foi , non. Monsieur le marquis a 
fait acheter cet hôtel qui appartenait précédemment a 
un duc et pair. Il a dépensé trois cent mille francs pour 
le meubler. Voyez-vous? c'est une somme, trois cent 
mille francs. Mais chaque pièce de notre maison est un 
vrai miracle. Bon! me suis -je dit en voyant cette ma- 
gnificence, c'est comme chez défunt monsieur son père! 
Le jeune marquis va recevoir la ville et la cour! Point. 
Monsieur n'a voulu voir personne. Il mène une drôle de 
vie, monsieur Porriquet, entendez - vous ? une vie in- 
conciliable. Monsieur se lève tous les jours à la même 
heure. Il n'y a que moi, moi seul, voyez-vous, qui 
puisse entrer dans sa chambre. J'ouvre à sept heures, 
été comme hiver. Cela est convenu singulièrement. Étant 
entré, je lui dis : Monsieur le marquis, il faut vous ré- 
veiller et vous habiller. Il se réveille et s'habille. Je 
dois lui donner sa robe de chambre, toujours faite de la 
même façon et de la même étoffe. Je suis obligé de la 
remplacer quand elle ne pourra plus servir, rien que 
pour lui éviter la peine d'en demander une neuve. C'te 
imagination. Au fait, il a mille francs à manger par jour, 
il fait ce qu'il veut , ce cher enfant. D'ailleurs , je l'aime 
tant qu'il me donnerait un soufflet sur la joue droite, 
je lui tendrais la gauche ! Il me dirait de faire des choses 
plus difficiles, jeles ferais encore, entendez-vous? Au reste, 
il m'a chargé de tant de vétilles que j'ai de quoi m'oc- 
cuper. Il lit les journaux, pas vrai? Ordre de les mettre 
au même endroit, sur la même table. Je viens aussi, 
à la même heure, lui faire moi-même la barbe et je ne 



34 



266 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

tremble pas. Le cuisinier perdrait mille écus de rente 
viagère qui l'attendent après la mort de Monsieur, si 
le déjeûner ne se trouvait pas inconciliablement servi 
devant Monsieur, à dix heures, tous les matins, et le 
diner à cinq heures précises. Le menu est dressé pour 
l'année entière , jour par jour. Monsieur le marquis n'a 
rien à souhaiter. H a des fraises quand il y a des fraises, 
et le premier maquereau qui arrive à Paris, il le mange. 
Le progi'amme est imprimé, il sait le matin son diner 
par cœur. Pour lors, il s'habille à la même heure avec 
les mêmes habits, le même linge, posés toujours par 
moi, entendez-vous? sur le même fauteuil. Je dois en- 
core veiller à ce qu'il ait toujours le même drap; en 
cas de besoin, si sa redingote s'abime, une supposition, 
la remplacer par une autre, sans lui en dire un mot. 
S'il fait beau, j'entre et je dis à mon maître : Vous 
devriez sortir. Monsieur? Il me répond oui, ou non. 
S'il a idée de se promener, il n'attend pas ses che- 
vaux , ils sont toujours attelés , le cocher reste incon- 
ciliablement, fouet en main, comme vous le voyez-là. 
Le soir, après le diner, Monsieur va un jour à l'Opéra et 
l'autre aux Ital... mais non, il n'a pas encore été aux Ita- 
liens, je n'ai pu me procurer une loge qu'hier. Puis, il 
rentre à onze heures précises pour se coucher. Pendant 
les intervalles de la journée où il ne fait rien, il lit, il 
lit toujours, voyez-vous? une idée qu'il a. J'ai ordre de 
lire avant lui le journal de la librairie, afin d'acheter 
les livres nouveaux afin qu'il les trouve le jour même 
de leur vente sur sa cheminée. J'ai la consigne d'entrer 
d'heure en heure, chez lui, pour veiller au feu, à 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 267 

tout, pour voir à ce que rien ne lui manque, il m*a 
donné, monsieur, un petit livre à apprendre par cœur 
et où sont écrits tous mes devoirs, un vrai caté- 
chisme. En été, je dois, avec des tas de glace, maintenir 
la température au même degré de &*aicheur, et mettre 
en tout temps des fleurs nouvelles partout. Il est riche ! 
il a mille francs à manger par jour, il peut faire ses fan- 
taisies. Il a été privé assez long-temps du nécessaire , le 
pauvre enfant! Il ne tourmente personne, il est bon 
comme le bon pain, jamais il ne dit mot, mais, par 
exemple, silence complet à l'hôtel , dans le jardin I 
Enfin, mon maître n'a pas un seul désir à former. 
Tout marche au doigt et à Fœil, et rectal Et il a 
raison, si l'on ne tient pas les domestiques, tout va 
à la débandade. Je lui dis tout ce qu'il doit faire, et il 
m'écoute. Vous ne sauriez croire à quel point il a poussé 
la chose. Ses appartemens sont... en... en comment donc? 
ah! en enfiladie. Eh bien! il ouvre, une supposition, la 
porte de sa chambre ou de son cabinet , crac ! toutes les 
portes s'ouvrent d'elles-mêmes par un mécanisme. Pour 
lors, il peut aller d'un bout à l'autre de sa maison sans 
trouver une seule porte fermée. C'est gentil, et commode , 
et agréable pour nous autres! Ça nous a coûté gros, par 
exemple! Enfin, finalement, monsieur Porriquet, il m'a 
dit : « Jonathas , tu auras soin de moi comme d'un en- 
fant au maillot. Au maillot, oui, monsieur, au maillot qu'il 
a dit. Tu penseras à mes besoins, pour moi. » Je suis le 
maître, entendez-vous? et il est quasiment le domestique. 
Le pourquoi? Âh! par exemple! voilà ce que personne au 
monde ne sait que lui et le bon Dieu. C'est inconciliable ! 



268 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— Il fait un poème , s'écria le vieux professeur. 

— Vous croyez , monsieur , qu'il fait un poème. C'est 
donc bien assujettissant, ça! Mais, voyez-vous, je ne 
crois pas. Il me répète souvent qu'il veut vivre comme 
une vei^étation, en vergétant. Et pas plus tard qu'hier, 
monsieur Porriquet, il regardait une tulipe et il disait 
en s'habillant : « Voilà ma vie. Je vergeté, mon pauvre 
Jonathas. » Â celte heure, d'autres prétendent qu'il est 
monomane. C'est inconciliable! 

— Tout me prouve, Jonalhas, reprit le professeur avec 
une gravité magistrale qui imprima un profond respect au 
vieux valet-de-chambre, que votre maître s'occupe d'un 
grand ouvrage. Il est plongé dans de vastes méditations 
et ne veut pas en être distrait par les préoccupations de 
la vie vulgaire. Au milieu de ses travaux intellectuels, un 
homme de génie oublie tout. Un jour le célèbre Newton... 

— Âh ! Newton , bien , dit Jonathas. Je ne le connais 
pas. 

— Newton, un grand géomètre, reprit Porriquet, 
passa vingt-quatre heures, le coude appuyé sur une ta- 
ble; quand il sortit de sa rêverie, il croyait le lende- 
main être encore à la veille, comme s'il eût dormi. Je 
vais aller le voir, ce cher enfant, je peux lui être utile. 

— Minute ! s'écria Jonathas. Vous seriez le roi de 
France , l'ancien , s'entend ! que vous n'entreriez pas 
à moins de forcer les portes et de me marcher sur le 
corps. Mais, monsieur Porriquet, je cours lui dire que 
vous êtes là, et je lui demanderai comme ça : Faut-il 
le faire monter ! Il répondra oui ou non. Jamais je ne lui 
dis : Souhaitez-vous? voulez-vous? désirez-vous? Ces mots- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 269 

là sont rayés de la conversation. Une fois il m'en est 
échappé mi. Veux-tu me faire mourir? m'a-t-il dit, tout 
en colère. 

Jonathas laissa le vieux professeur dans le vestibule, 
en lui faisant signe de ne pas avancer; mais il revint 
promptement avec une réponse favorable, et conduisit 
le vieil émérile à travers de somptueux appartemens dont 
toutes les portes étaient ouvertes. Porriquet aperçut 
de loin son élève au coin d'une cheminée. Enveloppé 
d'une robe de cliambre à grands dessins, et plongé dans 
un fauteuil à ressorts, Baphaël lisait le journal. 



L'exti-éme mélancolie à laquelle i! paraissait être en 
proie était exprimée par l'attitude maladive de son corps 



270 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

af&issé; elle était peinte sur son front, sur son vissée pale 
comme une fleur étiolée. Une sorte de grâce efféminée et 
les bizarreries particulières aux malades riches, distin- 
guaient sa personne. Ses mains, semblables à celles d'une 
jolie femme, avaient ime blancheur molle et délicate. Ses 
cheveux blonds, devenus rares, se bouclaient autour de 
ses tempes par une coquetterie cherchée. Une calotte 
grecque , entraînée par un gland trop lourd pour le l^er 
cachemire dont elle était faite, pendait sur un côté de sa 
tète. Il avait laissé tomber à ses pieds le couteau de ma- 
lachite enrichi d'or dont il s'était servi pour couper les 
feuillets d'un livre. Sur ses genoux était le bec d'ambre 
d'un magnifique houka de l'Inde dont les spirales émail- 
lées gisaient comme im serpent dans sa chambre, et il ou- 
bliait d'en sucer les frais parfums. Cependant , la faiblesse 
générale de son jeune corps était démentie par des yeux 
bleus où toute la vie semblait s'être retirée, où brillait un 
sentiment extraordinaire qui saisissait tout d'abord. Ce 
regard faisait mal à voir. Les uns pouvaient y lire du dés- 
espoir, d'autres y deviner un combat intérieur, aussi ter- 
rible qu'un remords. C'était le coup^'œil profond de l'im- 
puissant qui refoule ses désirs au fond de son cœur, ou 
celui de l'avare jouissant par la pensée de tous les plai- 
sirs que son argent pourrait lui procurer, et s'y re- 
fusant pour ne pas amoindrir son trésor. Ou le regard 
du Prométhée enchaîné, de Napoléon déchu qui ap- 
prend à l'Elysée, en 1815, la faute stratégique commise 
par ses ennemis, qui demande le commandement pour 
vingt-quatre heures et ne l'obtient pas. Véritable regard 
de conquérant et de damné! Et, mieux encore, le regard 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 271 

que , plusieui*s mois auparavant , Raphaël avait jeté sur la 
Seine ou sur sa dernière pièce d'or mise au jeu. Il sou- 
mettait sa volonté, son intelligence au grossier bon sens 
d'un vieux paysan à peine civilisé par une domesticité de 
cinquante années. Presque joyeux de devenir une sorte 
d'automate, il abdiquait la vie pour vivre, et dépouillait 
son ame de toutes les poésies du désir. Pour mieux lutter 
avec la cruelle puissance dont il avait accepté le déG , il 
s'était fait cliaste à la manière d'Origène , en châtrant son 
imagination. Le lendemain du jour où, soudainement en- 
richi par un testament, il avait vu décroître la Peau de 
chagrin, il s'était trouvé chez son notaire. Là, un mé- 
decin assez en vogue avait raconté sérieusement au des- 
sert, la manière dont un Suisse attaqué d'une pulmonie 
s'en était guéri. Cet homme n'avait pas dit un mot pen- 
dant dix ans et s'était soumis à ne respirer que six fois 
par minute dans l'air épais d'une vacherie , en suivant un 
régime alimentaire extrêmement doux. Je serai cet 
homme ! se dit en lui-même Raphaël qui voulait vivre à 
tout prix. Au sein du luxe , il mena la vie d'une machine 
à vapeur. 

Quand le vieux professeur envisagea ce jeune cadavre, 
il tressaillit , tout lui semblait artificiel dans ce corps fluet 
et débile. En apercevant le marquis à l'œil dévorant , au 
front chargé de pensées, il ne put reconnaître l'élève au 
teint frais et rose, aux membres juvéniles, dont il avait 
gardé le souvenir. Si le classique bonhomme, critique sa- 
gace et conservateur du bon goût, avait lu lord Byron, 
il aurait cru voir Manfred , là où il eût voulu voir Childe- 
Harold. 



272 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— Bonjour, père Porriquet, dit Raphaël à son profes- 
seur en pressant les doigts glacés du vieillard dans une 
main brûlante et moite. Conunent vous portez-vous? 

— Mais moi je vais bien, répondit le vieillard effrayé 
par le contact de cette main fiévreuse. Et vous? 

— Oh ! j'espère me maintenir en bonne santé. 

— Vous travaillez sans doute à quelque bel ouvrage? 

— Non , répondit Raphaël. Exegi monumentum , père 
Porriquet, j'ai achevé une grande page et j'ai dit adieu 
pour toujours à la Science. Â peine sais-je où se trouve 
mon manuscrit. 

— Le style en est pur , sans doute , demanda le pro- 
fesseur. Vous n'aurez pas, j'espère, adopté le langage 
barbare de cette nouvelle école qui croit faire men^eille 
en inventant Ronsard. 

— Mon ouvrage est une œuvre purement physiolo- 
gique. 

— Oh, tout est dit, reprit le professeur. Dans les 
sciences, la grammaire doit se prêter aux exigences des 
découvertes. Néanmoins, mon enfant, un style clair, 
harmonieux , la langue de Massillon , de M. de Buffon , 
du grand Racine, un style classique enfin ne gâte ja- 
mais rien. Mais, mon ami, reprit le professeur en 
s'interrompant , j'oubliais l'objet de ma visite. C'est une 
visite intéressée. 

Se rappelant trop tard la verbeuse élégance et les 
éloquentes périphrases auxquelles un long professoral 
avait habitué son maître, Raphaël se repentit presque 
de l'avoir reçu ; mais au moment où il allait souhaiter 
de le voir dehoi*s, il comprima promptement son secret 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 273 

désir en jetant un fiirtif coup-d'œil à la Peau de cha- 
grin, suspendue devant lui et appliquée sur une étofle 
blanche où ses contours fatidiques étaient soigneuse- 
ment dessinés par une ligne rouge qui l'encadrait exac- 
tement. Depuis la Êitale orgie y Raphaël étouffait le plus 
léger de ses caprices, et vivait de manière à ne pas 
causer le moindre tressaillement à ce terrible talisman. 
La Peau de chagrin était comme un tigre avec lequel 
il lui fallait vivre, sans en réveiller la férocité. Il écouta 
donc patiemment les amplifications du vieux professeur. 
Le père Porriquet mit une heure à lui raconter les 
persécutions dont il était devenu l'objet depuis la ré- 
volution de juillet. Le bon homme , voulant un gouver- 
nement fort, avait émis le vœu patriotique de laisser 
les épiciers à leurs comptoii*s, les hommes d'état au 
maniement des affaires publiques , les avocats au Palais , 
les pairs de Finance au Luxemboui^; mais un des mi- 
nistres populaires du Roi-citoyen l'avait banni de sa 
chaire en l'accusant de carlisme. Le vieillard se trou- 
vait sans place, sans retraite et sans pain. Étant la pro- 
vidence d'un pauvre neveu dont il payait la pension au 
séminaire de Saint-Sulpice , il venait, moins pour lui- 
même que pour son enfant adoptif, prier son ancien 
élève de réclamer auprès du nouveau ministre, non sa 
réintégration , mais l'emploi» de proviseur dans quelque 
collège de province. Raphaël était en proie à une som- 
nolence invincible, lorsque la voix monotone du bon- 
homme cessa de retentir à ses oreilles. Obligé par po- 
litesse de regarder les yeux blancs et presque immo- 
biles de ce vieillard au débit lent et lourd , il avait été 

35 



274 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

stupéfie , magnétisé par une inexplicable force d'inertie. 

— Eh bien ! mon bon père Porriquet , répliqua-t-il 
sans savoir précisément à quelle interrogation il répon- 
dait , je n'y puis rien , rien du tout. Je wuhaite 6ùn vi- 
vemerU que vous réussissiez... 

En ce moment, sans apercevoir l'efiet que produi- 
sirent sur le front jaune et ridé du vieillard ces ba- 
nales paroles, pleines d'^oïsme et d'insouciance, Ra- 
phaël se dressa comme un jeune chevreuil effrayé. Il vit 
une légère ligne blanche entre le bord de la peau 
noire et le dessin rouge, il poussa un cri ù terrible 
que le pauvre professeur en fut épouvanté. 

— Allez , vieille bête ! s'écrîa-t-il , vous serez nommé 
proviseur ! Ne pouviez-vous pas me demander une l'ente 
viagère de mille écus plutôt qu'un souhait homicide? 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 275 

Votre visite ne m'aurait rien coûté. II y a cent mille 
emplois en France , et je n*ai qu'mie vie ! Une vie 
d'homme vaut plus que tous les emplois du monde. Jo- 
nathas ! Jonathas parut. Voilà de tes œuvres , triple sot , 
pourquoi m'as-tu proposé de recevoir Monsieur? dit-il 
en lui montrant le vieillard pétrifié. T'ai-je remis mon 
ame entre les mains pour la déchirer? Tu m'arraches 
en ce moment dix années d'existence ! Encore une faute 
conune celle-ci, et tu me conduiras à la demeure où 
j'ai conduit mon père. N'aurais-je pas mieux aimé pos- 
séder la belle lady Dudley que d'obliger cette vieille 
carcasse, espèce de haillon humain? J'ai de l'or pour 
lui ! D'ailleurs , quand tous les Porriquet du monde mour- 
raient de Êdm , qu'est-ce que cela me ferait ! 

La colère avait blanchi le visage de Raphaël, une 
légère écume sillonnait ses lèvres tremblantes , et l'ex- 
pression de ses yeux était sanguinaire. A cet aspect, les 
deux vieillards furent saisis d'un tressaillement con- 
vulsif, comme deux enfans en présence d'un serpent. 
Le jeune homme tomba sur son fauteuil, il se fit une 
sorte de réaction dans son ame, des larmes coulèrent 
abondamment de ses yeux flamboyans. 

— Oh ! ma vie ! ma belle vie ! dit-il. Plus de bien- 
faisantes pensées ! Plus d'amour , plus rien. Il se 
tourna vers • le professeur. Le mal est fait , mon vieil 
ami , reprit-il d'une voix douce. Je vous aurai largement 
récompensé de vos soins. Et mon malheur aura, du 
moins , produit le bien d'un bon et digne homme. 

Il y avait tant d'ame dans l'accent qui nuança ces 
paroles presque inintelligibles, que les deux vieillards 



276 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

pleurèrent comme on pleure en entendant un air atten- 
drissant chanté dans une langue étrangère. 

— Il est épileptique, dit Porriquet à voix basse. 

— Je reconnais votre bonté , mon ami , reprit douce- 
ment Raphaël, vous voulez m'excuser. La maladie est 
un accident, l'inhumanité serait un vice. Laissez -moi 
maintenant, ajouta-t-il. Vous recevrez demain ou après 
demain, peut-être même ce soir, votre nomination, car 
la résistance a triomphé du mouvement. Adieu. 

Le vieillard se retira , pénétré d'horreur et en proie à 
de vives inquiétudes sur la santé morale de Valentin. 
Cette scène avait eu pour lui quelque chose de surnaturel. 
Il doutait de lui-même et s'interrogeait comme s'il se fût 
réveillé après un songe pénible. 

— Écoute, Jonathas, reprit le jeune homme en s'a- 
dressant à son vieux serviteur. Tâche de comprendre la 
mission que je t'ai confiée! 

— Oui , monsieur le marquis. 

— Je suis comme un homme mis hors la loi com- 
mune. 

— Oui , monsieur le marquis. 

— Toutes les jouissances de la vie se jouent autour de 
mon lit de mort , et dansent comme de belles femmes 
devant moi; si je les appelle, je meurs. Toujours la 
mort! Tu dois être une barrière entre le monde et 
moi. 

— Oui, monsieur le marquis, dit le vieux valet en 
essuyant les gouttes de sueur qui chargeaient son front 
ridé. Mais , si vous ne voulez pas voir de belles femmes , 
comment ferez-vous ce soir aux Italiens? Une famille 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 277 

anglaise qui repart pour Londres m'a cédé le reste de 
son abonnement, et vous avez une belle loge. Oh! une 
loge superbe , aux premières. 

Tombé dans une profonde rêverie , Raphaël n'écoutait 
plus. 

Voyez-vous cette fastueuse voiture, ce coupé simple 
en dehors, de couleur brune, mais sur les panneaux 
duquel brille l'écusson d'une antique et noble famille? 
Quand ce coupé passe rapidement, les grisettes l'admi- 
rent , en convoitent le satin jaune , le tapis de la Savon- 
nerie , la passementerie fraîche comme une paille de riz , 
les moelleux coussins, et les glaces muettes. Deux la- 
quais en livrée se tiennent derrière cette voiture aris- 
tocratique ; mais au fond , sur la soie , gît une tête brû- 
lante aux yeux cernés , la tête de Raphaël , triste et pen- 
sif. Fatale image de la richesse ! Il court à travers Paris 
comme une fusée, arrive au péristyle du théâtre Favart, 
le marche-pied se déploie , ses deux valets le soutiennent, 
une foule envieuse le regarde. 

— Qu'a-t-il fait celui-là pour être si riche ? dit un pau- 
vre Étudiant en Droit qui, faute d'un écu, ne pouvait 
entendre les magiques accords de Rossini. 

Raphaël marchait lentement dans les corridors de la 
salle , il ne se promettait aucune jouissance de ces plai- 
sirs si fort enviés jadis. En attendant le second acte de 
la Sémiramide^ il se promenait au foyer, errait à tra- 
vers les galeries, insouciant de sa loge dans laquelle il 
n'était pas encore entré. Le sentiment de la propriété 
n'existait déjà plus au fond de son cœur. Semblable à 
tous les malades , il ne songeait qu'à son mal. Appuyé sur 



278 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

le manteau de la cheminée, autom* de laquelle abon- 
daient, au milieu du foyer, les jeunes et vieux él^^ans, 
d'anciens et de nouveaux ministres , des pairs sans pairie , 
et des pairies sans pair , telles que les a Êdtes la révolu- 
tion de juillet, enfin tout un monde de spéculateurs et de 
journalistes, Raphaël vit à quelques pas de lui, parmi 
toutes les têtes, une figure étrange et surnaturelle. Il 
s'avança en clignant les yeux fort insolemment vers 
cet être bizarre, afin de le contempler de plus près. 
Quelle admirable peinture! se dit-il. Les sourcils, les 
cheveux , la vii^le à la Mazarin que montrait vaniteu- 
sement Finconnu, étaient teints en noir; mais appli- 
qué sur une chevelure sans doute trop blanche , le cos- 
métique avait produit une couleur violâtre et fausse do:it 
les teintes changeaient suivant les reflets plus ou moins 
vifs des lumières. Son visage étroit et plat, dont les rides 
étaient comblées par d'épaisses couches de rouge et de 
blanc, exprimait a la fois la ruse et l'inquiétude. Cette 
enluminure manquait à quelques endroits de la Êice et 
faisait singulièrement ressortir sa décrépitude et son 
teint plombé ; aussi était-il impossible de ne pas rire en 
voyant cette tête au menton pointu , au front proéminent, 
assez semblable à ces grotesques figures de bois sculp- 
tées en Allemagne par les bergers pendant leurs loisirs. 
En examinant tom* à tour ce vieil Adonis et Raphaël, 
un observateur aurait cru reconnaître dans le marquis 
les yeux d'un jeune homme sous le masque d'im vieillard, 
et dana l'inconnu les yeux ternes d'un vieillard sous 
le masque d'un jeune homme. Valentin cherchait à se 
rappeler en quelle circonstance il avait vu ce pelil 



ETUDiS PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 279 

vieux sec, bien cravaté, botté en adulte, qui faisait 
sonner ses éperons et se croisait les bras comme s'il avait 
toutes les forces d'une pétulante jeunesse à dépenser. 
Sa démarche n'accusait rien de gêné, ni d'artificiel. Son 
él^nt habit, soigneusement boutonné, déguisait une 
antique et forte charpente, en lui donnant la tournure 
d'un vieux bX qui suit encore les modes. 



Cette espèce de poupée pleine de vie avait pour 
Raphaël tous tes charmes d'une apparition , et il le con- 
templait comme un vieux Rembrandt enfumé, récem- 
ment restauré, verni, mis dans un cadre neuf. 

Cette comparaison lui fit retrouver la trace de la vé- 
rité dans ses confus souvenirs , il reconnut le marchand 
de curiosités, l'homme auquel i) devait son malheur. En 



280 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

ce moment , wi rire muet échappait à ce ^tastique per- 
somiage, et se dessinait sur ses lèvres (l'aides, tendues 
par un iaux ratelîer. A ce rire , la vive im^nation de 
Raphaël lui montra dans cet homme de frappantes res- 
semblances avec la tète idéale que les peintres ont donnée 
au Méphistophélës de Goethe. Mille superstitions s'em- 
parèrent de l'ame forte de Raphaël, il crut alors à la 
puissance du démon, à tous les sortil^es rapportés 
dans les légendes du moyen-âge et mises en œuvre par 
les poètes. Se refusant avec horreur au sort de Faust, 
il invoqua soudain le ciel, ayant, comme les mourans, 
une foi fervente en Dieu, en la viciée Marie. Une ra- 
dieuse et fraîche lumière lui permit d'apercevoir le ciel 
de Michel-Ange et de Sanzio d'Urbin : des nuages, un 
vieillard à barbe blanche, des tètes ailées, une belle 
femme assise dans une auréole. 



Maintenant il comprenait, il adoptait ces admirables 
créations dont les fantaisies presque humaines lui expli- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 281 



quaient son aventure et lui permettaient encore un espoir. 
Mais quand ses yeux retombèrent sur le foyer des Italiens, 
au lieu de la viei^e, il vit une ravissante fille, la dé- 
testable Euphrasie, cette danseuse au corps souple et 
l^er , qui vêtue d'une robe éclatante , couverte de perles 
orientales , arrivait impatiente de son vieillard impatient , 
et venait se montrer , insolente , le front hardi , les yeux 
pétillans, à ce monde envieux et spéculateur pour té- 
moigner de la richesse sans bornes du marchand dont 
elle dissipait les trésors. Raphaël se souvint du souhait 
goguenard par lequel il avait accueilli le fatal présent 
du vieux homme , et savoura tous les plaisirs de la ven- 
geance en contemplant l'humiliation profonde de cette 
sagesse sublime, dont naguère la chute semblait impos- 
sible. Le funèbre sourire du centenaire s'adressait à 
Euphrasie qui répondit par un mot d'amour, il lui offrit 
son bras desséché , fit deux ou trois fois le tour du foyer , 
recueillit avec délices les regards de passion et les com- 
plimens jetés par la foule à sa maîtresse, sans voir les 
rires dédaigneux , sans entendre les railleries mordantes 
dont il était l'objet. 

— Dans quel cimetière cette jeune goule a-t-elle dé- 
terré ce cadavre ? s'écria le plus élégant de tous les ro- 
mantiques. 

Euphrasie se prit à sourire. Le railleur était un jeune 
homme aux cheveux blonds, aux yeux bleus et brillans, 
svelte, portant moustache, ayant un frac écourté, le cha- 
peau sur l'oreille, la repartie vive, tout le bagage du genre. 

— Combien de vieillards , se dit Raphaël en lui-même , 
couronnent une vie de probité , de travail , de vertu , 



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36 



282 ETUDES SQUALES , DEUXIEME PARTIE. 

par une folie. Celui-ci a les pieds firoids et fait Tainour. 

— Hé bien! monsieur, s'écria Valentin en arrêtant le 
marchand et lançant une œillade à Euphrasie , ne vous 
souvenez-vous plus des sévères maximes de votre philo- 
sophie ? 

— Ah ! répondit le marchand d'une voix déjà cassée , 
je suis maintenant heureux comme un jeune honune. 
J'avais pris l'existence au rebours. Il y a toute une vie 
dans une heure d'amour. 

En ce moment , les spectateurs entendirent la sonnette 
de rappel et quittèrent le foyer pour se rendre à leurs 
places. Le vieillard et Raphaël se séparèrent. En en- 
trant dans sa loge , le marquis aperçut Foedora , placée 
à l'autre côté de la salle précisément en Êice de lui. 
Sans doute arrivée depuis peu, la comtesse rejetait son 
écharpe en arrière, se découvrait le cou, Causait les 
petits mouvemens indescriptibles d'une coquette occu- 
pée à se poser ; tous les regards étaient concentrés sur 
elle, un jeune pair de France l'accompagnait, elle lui de- 
manda la loi^ette qu'elle lui avait donné à porter. A son 
geste , à la manière dont elle regai*da ce nouveau parte- 
naire, Raphaël devina la tyrannie à laquelle son succes- 
seur était soumis. Fasciné sans doute comme il l'avait 
été jadis , dupé comme lui , comme lui luttant avec 
toute la puissance d'un amour vrai contre les firoids cal- 
culs de cette femme, ce jeune homme devait souffrir 
les tourmens auxquels Valentin avait heureusement re- 
noncé. Une joie inexprimable anima la figure de Fœdora, 
quand, après avoir braqué sa lorgnette sur toutes les 
loges, et rapidement examiné les toilettes, elle eut la 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 283 

conscience d*écraser par sa parure et par sa beauté les 
plus jolies, les plus élégantes femmes de Paris; elle se 
mit à rire pour montrer ses dents blanches, agita sa 
tête ornée de fleurs pour se faire admirer, son re- 
gard alla de loge en loge, se moquant d'un béret 
gauchement posé sur le front d'une princesse russe , 
ou d'un chapeau manqué qui coiffiût horriblement mal 
la fille d'un banquier; tout- à -coup elle pâlit en ren- 
contrant les yeux fixes de Raphaël, son amant dé- 
daigné la foudroya par un intolérable coup-d'œil de 
mépris. Quand aucun de ses amans bannis ne mécon- 
naissait sa puissance , Valentin , seul dans le monde , était 
à l'abri de ses séductions. Un pouvoir impunément bravé 
touche à sa ruine. Cette maxime est gravée plus profon- 
dément au cœur d'une femme qu'à la tète des rois. Aussi, 
Foedora voyait-elle en Raphaël la mort de ses prestiges 
et de sa coquetterie. Un mot dit par lui la veille à 
l'Opéra était déjà devenu célèbre dans les salons de 
Paris. Le tranchant de cette terrible épigramme avait fait 
à la comtesse une blessure incurable. En France, nous 
savons cautéiîser une plaie, mais nous n'y connaissons 
pas encore de remède au mal que produit une phrase. 
Au moment où toutes les femmes regai*dèrent alterna- 
tivement le marquis et la comtesse , Foedora aurait voulu 
l'abimer dans les oubliettes de quelque Bastille, car 
malgré son talent pour la dissimulation , ses rivales de- 
vinèrent sa souffrance. Enfin sa dernière consolation 
lui échappa. Ces mots délicieux : je suis la plus belle! 
cette phrase étemelle qui calmait tous les chagrins de 
sa vanité , devint un mensonge. A l'ouverture du second 



284 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

acte, une femme vint se placer près de Raphaël, dans 
une loge qui jusqu'alors était restée vide. Le parterre 
entier laissa échapper un murmure d'admiration. Cette 
mer de faces humaines agita ses lames intelligentes et 
tous les yeux regardèrent l'inconnue. Jeunes et vieux 
firent un tumulte si prolongé que , pendant le lever du ri- 
deau , les musiciens de l'orchestre se tournèrent d'abord 
pour réclamer le silence ; mais ils s'unirent aux applau- 
dissements et eu accrurent les confuses rumeurs. Des 
conversations animées s'établirent dans chaque loge. Les 
femmes s'étaient toutes armées de leurs jumelles, les 
vieillards rajeunis nettoyaient avec la peau de leurs gants 
le verre de leurs lorgnettes. L'enthousiasme se calma par 
degrés, les chants retentirent sur la scène, tout rentra 
dans l'ordre. La bonne compagnie, honteuse d'avoir 
cédé à un mouvement naturel, reprit la froideur aris- 
tocratique de ses manières polies. Les riches ne veulent 
s'étonner de rien , ils doivent reconnaître au premier aspect 
d'une belle œuvre le défaut qui les dispensera de l'admira- 
tion, sentiment vulgaire. Cependant quelques hommes res- 
tèrent immobiles sans écouter la musique , perdus dans 
un ravissement naïf, occupés à contempler la voisine de 
Raphaël. Valentin aperçut dans une baignoire, et près 
d'Aquilina, l'ignoble et sanglante figure de TaiUefer, 
qui lui adressait une grimace approbative. Puis, il vit 
Emile, qui, debout à l'orchestre, semblait lui dire : 
— Mais regarde donc la belle créature qui est près de toi ! 
Enfin Rastignac assis près d'une jeune femme , une veuve 
sans doute, tortillait ses gants comme un homme au 
désespoir d'être enchaîné là , sans pouvoir aller près de 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 285 

la divine inconnue. La vie de Raphaël dépendait d'un 
pacte encore inviolé qu'il avait Ëiit avec lui-mênie, il 
s'élût promis de ne jamais regarder attentivement aucune 
femme, et pour se mettre à l'abri d'une tentation, il 
portait un lorgnon dont le verre microscopique artiste- 
ment disposé détruisait l'harmonie des plus beaux traits, 
en leur donnant un hideux aspect. Encore en proie à 
la terreur qui l'avait saisi le malin, quand, pour un 
simple vœu de politesse , le talisman s'était si promp- 
lement resserré, Raphaël résolut fermement de ne pas 
se retourner vers sa voisine. Assis comme une duchesse, 
il présentait le dos au coin de sa loge, et dérobait avec 
impertinence la moitié de la scène à l'inconnue, ayant 
l'air de la mépriser, d'ignorer même qu'une jolie femme 
se trouvât derrière lui. 



286 ETUDES SOCIALES, DEUXIÈME PARTIE. 

La voisine , copiant avec exactitude la posture de Va- 
lentin , avait appuyé son coude sur le bord de la loge , et 
se mettait la tête de trois quarts, en regardant les chan- 
teurs y comme si elle se fût posée devant un peintre. Ces 
deux personnes ressemblaient à deux amans brouillés qui 
se boudent, se tournent le dos et vont s'embrasser au 
premier mot d'amour. Par momens , les légers marabouts 
ou les cheveux de l'inconnue efifleuraient la tête de Raphaël 
et lui causaient une sensation voluptueuse contre laquelle 
il luttait courageusement; bientôt il sentit le doux con- 
tact des ruches de blonde qui garnissaient le tour de 
la robe, la robe elle-même fit entendre le murmure 
efféminé de ses plis, frissonnement plein de molles sor- 
celleries; enfin le mouvement imperceptible imprimé 
par la respiration à la poitrine, au dos, aux vêtemens 
de cette jolie femme, toute sa vie suave se conunu- 
niqua soudain à Raphaël comme une étincelle électrique; 
le tulle ou te dentelle transmirent fidèlement à son 
épaule chatouillée ta délicieuse chalemr de ce dos 
blanc et nu. Par un caprice de la nature , ces deux êtres 
désunis par le bon ton, séparés par les abîmes de la 
mort, respirèrent ensemble et pensèrent peut-être l'un 
à l'autre. Les péuétrans parfums de l'aloës achevèrent 
d'enivrer Raphaël. Son imagination irritée par un ob- 
stacle, et que les entraves rendaient encore plus fen- 
tasque, lui dessina rapidement une femme en traits de 
feu. Il se retourna brusquement. Choquée sans doute de 
se trouver eu contact avec un étranger, Tinconnue fit un 
mouvement semblable; leurs visages, animés par la 
même pensée , restèrent en présence. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 287 

— Pauline ! 

— Monsieur Raphaël ! 



Pétrifies l'un et l'autre, ils se r^;ardèrent un instant 
en silence. Raphaël voyait Pauline dans une toilette sim- 



288 ETUDES SOCIALES , DEUXIÈME PARTIE. 

pie et de bon goût. A travers la gaze qui couvrait chas- 
tement son corsage, des yeux habiles pouvaient aper- 
cevoir une blancheur de lis et deviner des formes qu'une 
femme eût admirées. Puis c'était toujours sa modestie 
virginale , sa céleste candeur, sa gracieuse attitude. L'étoffe 
de sa manche accusait le tremblement qui faisait palpiter 
le corps comme palpitait le cœur. 

— Oh ! venez demain , dit-elle , venez à l'hôtel Saint- 
Quentin , y reprendre vos papiers. J'y serai à midi. Soyez 
exact. 

Elle se leva précipitamment et disparut. Raphaël vou- 
lut suivre Pauline, il craignit de la compromettre, 
resta, regarda Foedora, la trouva laide; mais ne pou- 
vant comprendre une seule phrase de musique, étouffîmt 
dans cette salle, le cœur plein, il sortit et revint chez 
lui. 

— Jonathas, dit -il à son vieux domestique au mo- 
ment où il fut dans son lit, donne -moi une demi- 
goutte de laudanum sur un morceau de sucre, et de- 
main ne me réveille qu'à midi moins vingt minutes. 

— Je veux être aimé de Pauline , s'écria-t-il le len- 
demain en regardant le talisman avec une indéfinis- 
sable angoisse. La peau ne fit aucun mouvement, elle 
semblait avoir perdu sa force contractile, elle ne pou- 
vait sans doute pas réaliser un désir accompli déjà. 
— Ah! s'écria Raphaël en se sentant délivré comme 
d'un manteau de plomb qu'il aurait porté depuis le jour 
où le talisman lui avait été donné , tu mens , tu ne 
m'obéis pas, le pacte est rompu! Je suis libre, je vivrai. 
C'était donc une mauvaise plaisanterie. En disant ces 



r 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 289 

paroles, il n'osait pas croire à sa propre pensée. Il se 
mit aussi sijaiplement qu'il l'était jadis, et voulut aller 
a pied à son ancienne demeure, en essayant de se re- 
porter en idée à ces jours heureux où il se livrait sans 
danger à la furie de ses désirs , où il n'avait point en- 
core jugé .toutes les jouissances humaines. Il marchait , 
voyant, non plus la Pauline de l'hôtel Saint-Quentin, 
mais la Pauline de la veille, cette maîtresse accomplie, 
si souvent rêvée , jeune fille spirituelle , aimante, artiste , 
comprenant les poètes , comprenant la poésie et vivant 
au sein du luxe; en un mot Foedora douée d'une belle 
âme, ou Pauline comtesse et deux fois millionnaire 
comme l'était Foedora. Quand il se trouva sur le seuil 
usé , sur la dalle cassée de cette porte où , tant de fois , 
il avait eu des pensées de désespoir, une vieille femme 
sortit de la salle et lui dit : N'étes-vous pas monsieur 
Raphaël de Valentin ? 

— Oui, ma bonne mère, répondit-il. 

— Vous connaissez votre ancien logement , reprit-elle , 
vous y êtes attendu. 

— Cet hôtel est-il toujours tenu par madame Gandin? 
demanda- t-il. 

— Oh! non, monsieur. Maintenant madame Gaudin 
est baronne. Elle est dans une belle maison à elle, de 
l'autre côté de l'eau. Son mari est revenu. Dame? il a 
rapporté des mille et des cents. L'on dit qu'elle pourrait 
acheter tout le quartier Saint- Jacques , si elle le vou- 
lait. Elle m'a donné gratis son fonds et son restant de 
bail. Ah! c'est une bonne femme, tout de même! Elle 
n'est pas plus fière aujourd'hui qu'elle ne l'était hier. 

3T 



290 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Raphaël monta lestement à sa mansarde, et quand il 
atteignit les dernières marciies de l'escalier , H entendit 
les sons du piano. Pauline était là modestement vêtue 
d'une robe de percaline; mais la façon de la robe, les 
gants, le chapeau, le châle, négligemment jetés sur le 
lit, révélaient toute une fortune. 



— Ah ! vous voilà donc , s'écria Pauline en tournant la 
tête et se levant par un naïf mouvement de joie. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 291 

Raphaël vint s'asseoir près d'elle, rougissant, hon- 
teux, heureux, il la regarda sans rien dire. 

— Poui-quoi nous avez-vous donc quittées? reprit-elle 
en baissant les yeux au moment où son visage s*em- 
pourpra. Qu'êtes-vous devenu? 

— Ah ! Pauline ! j'ai été , je suis bien malheureux en- 
core! 

— La! s'écria-t-elle tout attendrie. J'ai deviné votre 
sort hier en vous voyant bien mis , riche en apparence , 
mais en réalité , hein , monsieur Raphaël , est-ce toujours 
comme autrefois? 

Valentin ne put retenir quelques larmes , elles roulè- 
rent dans ses yeux, il s'écria : Pauline !... je... Il n'acheva 
pas , ses yeux étincelèrent d'amour , et son cœur déborda 
dans son regard. 

— Oh ! il m'aime , il m'aime , s'écria Pauline. 
Raphaël fit un signe de tête , car il se sentit hors d'état 

de prononcer une seule parole. A ce geste, la jeune 
fille lui prit la main , la serra , et lui dit tantôt riant , 
tantôt sanglottant : — Riches , riches , heureux , riches , 
ta Pauline est riche. Mais moi je devi*ais être bien pauvre 
aujourd'hui. J'ai mille fois dit que je paierais ce mot : il 
m'aime y de tous les trésors de la terre. mon Raphaël! 
j'ai des millions. Tu aimes le luxe, tu seras content; 
mais tu dois aimer mon cœur aussi , il y a tant d'amour 
pour toi dans ce cœur. J\x ne sais pas? mon père est 
revenu. Je suis une riche héritière. Ma mère et lui me 
laissent entièrement maîtresse de mon sort , je suis libre , 
comprends-tu? 
En proie à une sorte de délire, Raphaël tenait les 



1 



292 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIÈME PARTIE. 

mains de Pauline, et les baisait si ardenunent, si avi- 
dement , que son baiser semblait être une sorte de con- 
Aodsion. Pauline se dégagea les mains, les jeta sur les 
épaules de Raphaël et le saisit; ils se comprirent, se 
serrèrent et s'embrassèrent avec cette sainte et déli- 
cieuse ferveur, dégagée de toute arrière-pensée, dont 
se trouve empreint un seul baiser, le jeune, le premier 
baiser par lequel deux âmes prennent possession d'elles- 
mêmes. 

— Âh! s'écria Pauline en retombant sur la chaise, 
je ne veux plus te quitter. Je ne sais d'où me vient tant 
de hardiesse? reprit-elle en rougissant. 

— De la hardiesse , ma Pauline? Oh ! ne crains rien , 
c'est de l'amour, de l'amour vrai, profond, étemel 
comme le mien, n'est-ce pas? 

— Oh! parle, parle, parle, dit-elle. Ta bouche a été 
si long-temps muette pour moi. 

— Tu m'aimais donc? 

— Oh ! Dieu, si je t'aimais ! Combien de fois j'ai pleuré, 
là, tiens, en faisant ta chambre, déplorant ta misère 
et la mienne. Je me serais vendue au démon pour 
t'éviter un chagrin! Aujourd'hui, mon Raphaël, car tu 
es bien à moi : à moi cette belle tête , <i moi ton cœur! 
Oh! oui, ton cœur, surtout, étemelle richesse! Eb 
bien! où en suis-je? reprit-elle après une pause. Ah! 
m'y voici : nous avons trois, quatre, cinq millions, je 
crois. Si j'étais pauvre, je tiendrais peut-être à porter 
ton nom, à être nommée ta femme; mais, en ce mo- 
ment , je voudrais te sacrifier le monde entier , je vou- 
drais être encore et toujours ta servante. Va, Raphaël, 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 293 

en t'oflCrant mon coeur , ma personne , ma fortune , je ne 
te donnerais rien de plus aujourd'hui , que le jour où 
j'ai mis là, dit-elle en montrant le tiroir de la table, 
certaine pièce de cent sous. Oh! comme alors ta joie 
m'a fait mal. 

— Pourquoi es-tu riche, s'écria Raphaël, pourquoi 
n'as-tu pas de vanité? je ne puis rien pour toi. Il se 
tordit les mains de bonheur, de désespoir, d'amour. 
Quand tu seras madame la marquise de Yalentin , je te 
connais, ame céleste, ce titre et ma fortune ne vaudront 
pas... 

— Un seul de tes cheveux, s'écria-t-elle. 

— Moi aussi , j'ai des millions , mais que sont main- 
tenant les richesses pour nous? Ah! j'ai ma vie, je 
puis te l'offrir, prends-la. 

— Oh ! ton amour, Raphaël, ton amour vaut le monde. 
Comment, ta pensée est à moi? mais je suis la plus 
heureuse des heureuses. 

— L'on va nous entendre , dit Raphaël. 

— Hé, il n'y a personne, répondit-elle en laissant 
échapper un geste mutin. 

— Eh bien , viens , s'écria Yalentin en lui tendant les 
bras. 

Elle sauta sur ses genoux et joignit ses mains au- 
tour du cou de Raphaël : — Embrassez-moi , dit-elle , 
pour tous les chagrins que vous m'avez donnés, pour 
ef&cer la peine que vos joies m'ont faite, pour toutes 
les nuits que j'ai passées à peindre mes écrans. 

— Tes écrans ! 

— Puisque nous sommes riches , mon trésor , je puis 



294 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

te dire tout. PamTe enfant! combien il est facile de 
tromper les hommes d'esprit. Est-ce que tu pouvais avoir 
des gilets blancs et des chemises propres deux fois par 
semaine, pour trois francs de blanchissage par mois? 
Mais tu buvais deux fois plus de lait qu'il ne t'en reve- 
nait pour ton argent. Je t'attrapais sur tout : le feu, 
l'huile, et l'argent donc? Oh! mon Raphaël, ne me 
prends pas pour femme, dit-elle en riant, je suis ime 
personne trop astucieuse. 

— Mais comment faisais-tu donc? 

— Je travaillais jusqu'à deux heures du matin , ré- 
pondit-elle, et je donnais à ma mère une moitié du 
prix de mes écrans, à toi l'autre. 

Ils se regardèrent pendant un moment, tous deux 
hébétés de joie et d'amour. 

— Oh ! s'écria Raphaël , nous paierons sans doute , un 
jour, ce bonheur par quelque effroyable chagrin. 

— Serais-tu marié? cria Pauline. Ah! je ne veux te 
céder à aucune femme. 

— Je suis libre, ma chérie. 

— Libre , répéta-t-elle. Libre , et à moi ! 

Elle se laissa glisser sur ses genoux, joignit les mains, 
et regarda Raphaël avec ime dévotieuse ardeur. 

— J'ai peur de devenir folle. Combien tu es gentil, 
reprit-elle en passant une main dans la blonde cheve- 
lure de son amant. Est-elle béte, ta comtesse Fo^dora. 
Quel plaisir j'ai ressenti hier en me voyant saluée par 
tous ces hommes. Elle n'a jamais été applaudie, elle! 
Dis, cher, quand mon dos a touché ton bras, j'ai en- 
tendu en moi je ne sais quelle voix qui m'a crié : Il est 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 295 

là. Je me suis retournée , et je t'ai vu. Oh ! je me suis 
sauvée, je me sentais l'envie de te sauter au cou, de- 
vaut tout le monde. 

— Tu es bien heureuse de pouvoir parler , s'écria Ra- 
phaël. Moi, j'ai le cœur serré. Je voudrais pleurer, je 
ne pUâS. Ne me retire pas ta main. Il me semble que 
je resterais, pendant toute ma vie, a te regarder ainsi, 
heureux, content. 

— Oh ! répète-moi cela , mon amour ! 

— Et que sont les paroles , reprit Yalentin en laissant 
tomber une larme chaude sur les mains de Pauline. Plus 
tard, j'essaierai de te dire mon amour, en ce moment 
je ne puis que le sentir... 

— Oh ! s'écria-t-elle , cette belle ame , ce beau génie , 
ce cœur que je connais si bien, tout est à moi, comme 
je suis à toi. 

— Pour toujours, ma douce créature, dit Raphaël 
d'une voix émue. Tu seras ma fenune , mon bon gé- 
nie. Ta présence a toujours dissipé mes chagrins et 
rafraîchi mon ame; en ce moment, ton sourire angé- 
lique m'a pour ainsi dire purifié. Je crois commencer 
une nouvelle vie. Le passé cruel et mes tristes folies 
me semblent n'être plus que de mauvais songes. Je suis 
pur, près de toi. Je sens l'air du bonheur. Oh! sois là 
toujours, ajouta-t-il en la pressant saintement sur son 
cœur palpitant. 

— Vienne la mort quand elle voudra , s'écria Pauline 
en extase , j'ai vécu. 

Heureux qui devinera leurs joies, il les aura con- 
nues! 



296 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— Oh! mon Raphaël, dit Pauline après quelques 
heures de silence, je voudrais qu'à l'avenir personne 
n'entrât dans cette chère mansarde. 

— Il faut murer la porte, mettre une grille à la lu- 
came et acheter la maison , répondit le marquis. 

— C'est cela, dit-elle. Puis, après un moment de si* 
lence : Nous avons im peu oublié de chercher tes ma> 
nuscrits? 

Ils se prirent à rire avec une douce innocence. 

— Bah! je me moque de toutes les sciences, s'écria 
Raphaël. 

— Ah! monsieur, et la gloire? 

— Tu es ma seule gloire. 

— Tu étais bien malheureux en faisant ces petits pieds 
de mouche, dit-elle en feuilletant les papiers. 

— Ma Pauline... 

— Oh ! oui , je suis ta Pauline. Eh bien ? 

— Où demeures-tu donc? 

— Rue Saint-Lazare. Et toi ? 

— Rue de Yarennes. 

— Comme nous serons loin l'un de l'autre , jusqu'à ce 
que... Elle s'arrêta en regardant son ami d'un air coquet 
et malicieux. 

— Mais , répondit Raphaël , nous avons tout au plus 
une quinzaine de jours à rester séparés. 

— Vrai ! dans quinze jours nous serons mariés. Elle 
sauta comme un enfant. Oh ! je suis une fille dénaturée , 
reprit-elle, je ne pense plus ni à père, ni à mère, ni à rien 
dans le monde! Tu ne sais pas, pauvre chéri? mon père 
est bien malade. Il est revenu des Indes, bien souffrant. Il 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 297 

a manqué mourir au Havre , où nous l'avons ëté chercher. 
Ahl Dieu. s*^ria-t-elle en recanlant l'hAiirp à sa mr>ntrp. 



298 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

s'écria Pauline en chiffonnant la soie des rideaux qui 
drapaient le lit de Raphaël. Quand je m'endormirai , je 
serai là, en pensée. Je me figurerai ta chère tête sur cet 
oreiller. Dis-moi , Raphaël , tu n'as pris conseil de per- 
sonne pour meubler ton hôtel. 

— De personne. 

— Bien vrai? Ce n'est pas une femme qui... 
— Pauline ! 

— Oh ! je me sens une affreuse jalousie. Tu as bon goût. 
Je veux avoir demain un Ut pareil au tien. 

Raphaël ivre de bonheur saisit Pauline. 

— Oh ! mon père , mon père , dit-elle. 

— Je vais donc te reconduire, car je veux te quitter 
le moins possible , s'écria Valentin. 

— Combien tu es aimant , je n'osais pas te le pro- 

UvSN^l . . . • 

— N'es-tu donc pas ma vie ? 

Il serait fastidieux de consigner fidèlement ces ado- 
rables bavardages de l'amour auxquels l'accent, le regard, 
un geste intraduisible donnent seuls du prix. Valentin 
reconduisit Pauline jusque chez elle , et revint ayant au 
cœur autant de plaisir que l'honune peut en ressentir 
et en porter ici-bas. Quand il fut assis dans son fau- 
teuil, près de son feu, pensant à la soudaine et com- 
plète réalisation de toutes ses espérances, une idée froide 
lui traversa l'ame comme l'acier d'un poignard perce une 
poitrine , il regarda la Peau de chagrin , elle s'était légère- 
ment rétrécie. Il prononça le grand juron français, sans y 
mettre les jésuitiques réticences de l'abbesse des Andouil- 
lettes, pencha la tête sur son fauteuil et resta sans mou- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 399 

veinent les yeux arrêtés sur mie patère, sans la voir. 
Graud l^eul s'écrîa-t-il. Quoi! tous mes désirs, tous! 
Pauvre Pauline ! 11 prit un compas , mesura ce que la 
matinée lui avait coûté d'existence. Je n'en ai pas pour 
deux mois , dit-il. Une sueur glacée sortit de ses pores , 
tout-à-coup il obéit à un inexprimable mouvement de 
rage, et saisit la Peau de chagrin en s'écriant : Je suis bien 
béte! il sortit, courut, traversa les jardùis et jeta le 
talisman au fond d'un puits : Vogue la galère, dit- il. 
Au diable toutes ces sottises! 



Raphaël se laissa donc aller au bonheur d'aimer, et 
vécut cœur à cœur avec Pauline, qui ne conçut pas le 
refus en amour. Leur mariage, retardé par des diffi- 
cultés peu intéressantes à raconter, devait se célébrer 
dans les premiers jours de mars. Us s'étaient éprouvés, 
ne doutaient point d'eux-mêmes, et le bonheur leur 



300 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

ayant révélé toute la puissance de leur affection , jamais 
deux âmes 9 deux caractères ne s'étaient aussi parfai- 
tement unis qu'ils le furent par la passion; en s'étu- 
diant, ils s'aimèrent davantage : de part et d'autre, même 
délicatesse , même pudeur , même volupté y la plus douce 
de toutes les voluptés , celle des anges ; point de nuages 
dans leur ciel; toiu* à tour, les désirs de l'un faisaient 
la loi de l'autre. Riches tous deux, ils ne connaissaient 
point de caprices qu'ils ne pussent satisfaire, et partant 
n'avaient point de caprices. Un goût exquis, le senti- 
ment du beau, ime vraie poésie animaient l'ame de l'é- 
pouse ; dédaignant les colifichets de la finance , un sou- 
rire de son ami lui semblait plus beau que toutes les 
perles d'Ormus , la mousseline ou les fleurs formaient ses 
plus riches parures. Pauline et Raphaël fuyaient d'ailleurs 
le monde , la solitude leur était si belle , si féconde ! Les 
oisifs voyaient exactement tous les soirs ce joli ménage 

* 

de contrebande, aux Italiens ou à l'Opéra. Si d'abord 
quelques médisances égayèrent les salons, bientôt le tor- 
rent d'événemens qui passa sur Paris fit oublier deux 
amans inoffensifs; enfin , espèce d'excuse auprès des 
prudes, leur mariage était annoncé, et par hasard leurs 
gens se trouvaient discrets; donc, aucune méchanceté 
trop vive ne les punit de leur bonheur. 

Vers la fin du mois de février, époque à laquelle 
d'assez beaux jours firent croire aux joies du printemps, 
un matin , Pauline et Raphaël déjeûnaient ensemble dans 
une petite serre, espèce de salon rempli de fleurs, et 
de plain-pied avec le jardin. Le doux et pâle soleil de 
l'hiver, dont les rayons se brisaient à travers des arbustes 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 301 

rares, tiédissait alors la température. Les yeux étaient 
^^yés par les v^oureux contrastes des divers feuillages » 
par les couleurs des touffes fleuries et par toutes les 
fantaisies de la lumière et de l'ombre. Quand tout Paris 
se chauffait encore devant de tristes foyers, les deux 
jeunes ^)oux riaient sous un berceau de camélias, de 
Ulas, de bruyères. Leurs têtes joyeuses s'élevaient au- 
dessus des narcisses, des mi^uets et des roses du Ben- 
gale. 



1 



a02 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Dans cette serre voluptueuse et riche , les pieds 
foulaient une natte africaine colorée comme un tapis. 
Les parois tendues en coutil vert n'oflOraient pas la 
moindre trace d'humidité. L'ameublement était de bois 
en apparence grossier , mais dont l'écorce polie brillait 
de propreté. Un jeune chat accroupi sur la table où 
l'avait attiré l'odeur du lait se laissait barbouiller de 
café par Pauline, elle folâtrait avec lui, défendait la 
crème qu'elle lui permettait à peine de flairer afin 
d'exercer sa patience et d'entretenir le combat; elle écla- 
tait de rire à chacune de ses grimaces , et débitait mille 
plaisanteries pour empêcher Raphaël de lire le journal, qui, 
dix fois déjà , lui était tombé des mains. Il abondait dans 
cette scène matinale un bonheur, inexprimable comme 
tout ce qui est naturel et vrai. Raphaël feignait toujours 
de lire sa feuille, et contemplait à la dérobée Pauline 
aux prises avec le chat, sa Pauline enveloppée d'un 
long peignoir qui la lui voilait imparÊdtement , sa Pau- 
line les cheveux en désordre et montrant un petit pied 
blanc veiné de bleu dans une pantoufle de velours noir. 
Charmante à voir en déshabillé, délicieuse comme les 
fantastiques figures de Westhall, elle semblait être tout 
a la fois jeune fille et femme , peut-être plus jeune fille 
que femme , elle jouissait d'une félicité sans mélange , et 
ne connaissait de l'amour que ses premières joies. Au 
moment où tout-à-fait absorbé par sa douce rêverie, 
Raphaël avait oublié son journal, Pauline le saisit, le 
chiffonna, eu fit une boule, le lança dans le jardin, et 
le chat courut après la politique qui tournait comme 
toujours sur elle-même. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 303 

Quand Raphaël, distrait par cette scène enfantine , vou- 
lut continuer à lire et fit le geste de lever la feuille qu'il 
n'avait pins , éclatèrent des rires francs , joyeux , renais- 
sant d'eux-mêmes comme les chants d'un oiseau. 

— Je suis jalouse du journal , dit-«lle en essuyant les 
larmes que son rire d'eniànt avait fait couler. N'est-ce 
pas une félonie, reprit -elle redevenant femme tout-à- 
coup, que de lire des proclamations russes en ma pré- 
sence, et de préférer la prose de l'empereur Nicolas à 
des paroles, h des regards d'amour? 

— Je ne lisais pas, mon ange aimé, je te regardais. 
En ce moment, le pas lourd du jardinier dont les 

souliers ferrés faisaient crier le sable des allées , retentit 
près de la serre. 



304 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Excusez, monsieur le marquis, si je vous inter- 
romps ainsi que madame, mais je vous apporte une cu- 
riosité comme je n'en ai jamais vu. En tirant tout à 
rheùre, sous votre respect, un seau d*eau, j'ai amené 
cette longulière plante marine ! La voilà ! Faut , tout de 
même, que ce soit bien accoutumé à Teau, car ce 
n'était point mouillé, ni humide. C'était sec comme du 
bois , et point gras du tout. Comime monsieur le marquis 
est plus savant que moi certainement , j'ai pensé qu'il fal- 

* 

lait la lui apporter, et que ça l'intéresserait. 

Et le jardinier montrait à Raphaël l'inexorable Peau 
de chagrin qui n'avait pas six pouces carrés de super- 
ficie. 

— Merci, Vanière, dit Raphaël. Cette chose est très- 
cmîeuse. 

— Qu'as-tu, mon ange? tu pâlis, s'écria Pauline. 

— Laissez-nous, Vanière. 

— Ta voix m'efiBraiie, reprit la jeune fille, elle est 
singulièrement altérée. Qu'as-tu? Que sens-tu? Où as-tu 
mal? Tu as mal! Un médecin! cria-t-elle. Jonatlias, 
au secours! 

— Ma Pauline, tais-toi, répondit Raphaël qui recou- 
vra son sang-firoid. Sortons. Il y a près de moi une 
fleur dont le parfum m'incommode. Peut-être est-ce cette 
verveine? 

Pauline s'élança sur l'innocent arbuste, le saisit par 
la tige, et le jeta dans le jardin. 

— Oh ! ange , s'écria-t-elle en serrant Raphaël par une 
étreinte aussi forte que leur amour et en lui apportant 
avec une langoureuse coquetterie ses lèvres vermeilles 



ETUDES PHILOSOPfflQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 305 

h baiser, en te voyant pâlir, j'ai compris que je ne te 
survivrais pas , ta vie est ma vie. Mon Raphaël , passe» 
moi ta main sur le dos? J'y sens encore la petite mort, 
j'y ai froid. Tes lèvres sont brûlantes. Et ta main?... elle 
est glacée , ajouta-t-elle. 

— Folle , s'écria Raphaël. 

— Pourquoi cette larme, dit-elle. Laisse-la moi boire? 

— Oh! Pauline, Pauline, tu m'aimes trop. 

— 11 se passe en toi quelque chose d'extraordinaire , 
Raphaël ? Sois vrai , je saurai bientôt ton secret. Donne- 
moi cela , dit-elle en prenant la Peau de chagrin. 

— Tu es mon bourreau , cria le jeune homme en jetant 
un regard d'horreur sur le talisman. 

— Quel changement de voix , répondit Pauline qui laissa 
tomber le fatal symbole du destin. 

— M'aimes-tu? reprit-il. 

— Si je t'aime, est-ce une question? 

— Eh bien , laisse-moi, va-t-en ! 
La pauvre petite sortit. 

— Quoi, s'écria Raphaël quand il fut seul, dans un 
siècle de lumière où nous avons appris que les diamans 
sont les cristaux du carbone, à une époque où tout 
s'explique, où la police traduirait un nouveau Messie 
devant les tribunaux et soumettrait ses miracles à l'Aca- 
démie des Sciences , dans un temps où nous ne croyons 
plus qu'aux paraphes des notaires , je croirais moi ! à une 
espèce de Mané , Thekel , Phares ? Non , de pai* Dieu ! je 
ne penserai pas que l'Être-suprême puisse trouver du 
plaisir à tourmenter une honnête créature. Allons voir les 
sa vans. 

39 



306 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIÈME PARTIE. 

Il arriva bientôt, entre la Halle aux vins, immense 
recueil de tonneaux, et la Salpétrière, immense sémi- 
naire d'ivrognerie, devant une petite mare où s'ébau- 
dissaient des canards remarquables par la rareté des 
espèces et dont les ondoyantes couleurs , semblables aux 
vitraux d'une cathédrale, pétillaient sous les rayons du 
soleil. Tous les canards du monde étaient là, criant, 
barbottant , grouillant, et formant une espèce de chambre 
canarde rassemblée contre son gré; mais heureusement 
sans charte ni principes politiques, et vivant, sans ren- 
contrer de chasseurs, sous Tœil des naturalistes qui les 
regardaient par hasard. 

— Voilà monsieur Lavrille , dit un porte-clefe à Ra- 
phaël qui avait demandé ce grand pontife de la zoologie. 

Le marquis vit un petit homme profondément enfoncé 
dans quelques sages méditations à Taspect de deux ca- 
nards. Ce savant, entre deux âges, avait une physio- 
nomie douce, encore adoucie par un air obligeant , mais 
il régnait dans toute sa personne une préoccupation scien- 
tifique : sa perruque incessamment grattée et Êmtasque* 
ment retroussée laissait voir une ligne de cheveux blancs 
et accusait la fureur des découvertes qui, semblable à 
toutes les passions, nous arrache si puissamment aux 
choses de ce monde que nous perdons la conscience 
du mot. Raphaël , homme de science et d'étude , admira 
ce naturaliste dont les veilles étaient consacrées à l'a* 
grandissement des connaissances humaines, dont les er- 
reurs servaient encore la gloire de la France ; mais 
une petite maîtresse aurait ri sans doute de la solution 
de continuité qui se trouvait entre la culotte et le gilet 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 307 

rayé du savant, interstice d'ailleurs chastement rempli 
par une chemise qu'il avait copieusement froncée, en se 
baissant et se levant tourîi-tour au gré de ses observations 



Après quelques premières phrases de politesse , Ra- 
phaël crut nécessaire d'adresser à M. Lavrille un compli- 
ment banni sur ses canards. 

— Oh ! nous sommes riches en canards , répondit le 
naturaliste. Ce genre est d'ailleurs, comme vous le savez 
sans doute, le plus fécond de l'ordre des Palmipèdes. Il 
commence au Cygne et finit au Canard Zinzin, en comprc- 



308 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

nant cent trente-sept variétés d'individus bien distincts , 
ayant leurs noms, leurs mœurs, leur patrie^ leur physio- 
nomie, et qui ne se ressemblent pas plus entre eux qu'un 
blanc ne ressemble à un nègre. En vérité, monsieur, 
quand nous mangeons un canard , la plupart du temps, 
nous ne nous doutons guère de l'étendue Il s'inter- 
rompit à l'aspect d'un joli petit canard qui remontait le 
talus de la mare. Vous voyez là le cygne à cravate, 
pauvre enfant du Canada , venu de bien loin pour nous 
montrer son pliunage brun et gris, sa petite cravate noire ! 
tenez , il se gratte. Voici la fameuse oie à duvet ou ca- 
nard Eider, sous l'édredon de laquelle dorment nos pe- 
tites msdtresses; est-elle jolie, qui n'admirerait ce pe- 
tit ventre d'un blanc rougeâtre, ce bec vert? Je viens, 
monsieur, reprit-il, d'être témoin d'un accouplement dont 
j'avais jusqu'alors désespéré. Le mariage s'est fait assez 
heureusement, et j'en attendrai fort impatiemment le ré- 
sultat. Je me flatte d'obtenir une cent trente-huitième 
espèce à laquelle peut-être mon nom sera donné ! Voici 
les nouveaux époux , dit-il en montrant deux canards. 
C'est d'une part une oie rieuse (^anas albifirons) , de l'autre 
le grand canard siffleur(anas ruffina de Buflbn). J'avais 
long-temps hésité entre le canard sifileur, le canard à 
sourcils blancs et le canard souchet (anas clypeala)^ tenez, 
voici le souchet , ce gros scélérat brun-noir dont le col 
est verdâtre et si coquettement irisé. Mais, monsieur, le 
canard siffleur était hupé , vous comprenez alors que je 
n'ai plus balancé. Il ne nous manque ici que le canard 
varié à calotte noire. Ces messieurs prétendent unanime- 
ment que ce canard fait double emploi avec le canard 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 309 

sarcelle à bec recourbé, quant à moi.... II ût un geste 
admirable qui peignit à la fois la modestie et l'orgueil des 
savans, orgueil plein d'entêtement^ modestie pleine de suf- 
fisance. Je ne le pense pas, ajouta-t-il. Vous voyez, mon 
cher monsieur, que nous ne nous amusons pas ici. Je 
m'occupe en ce moment de la monographie du genre ca- 
nard. Mais je suis à vos oixires. 

En se dirigeant vers une assez jolie maison de la rue 
de Buffon, Raphaël soumit la Peau de chagrin aux investi- 
gations de M. Lavrille. 

— Je connais ce produit, répondit le savant après avoir 
braqué sa loupe sur le talisman , il a servi à quelque des- 
sus de boite. Le chagrin est fort ancien ! Aujourd'hui les 
gainiers préfèrent se servir de galuchat. Le galuchat est , 
comme vous le savez sans doute , la dépouille du Raja se- 
phen, un poisson de la mer Rouge 

— Mais ceci, monsieur, puisque vous avez l'extrême 
bonté 

— Ceci, reprit le savant en interrompant, est autre 
chose : entre le galuchat et le chagrin, il y a, monsieur, 
toute la différence de l'océan à la terre, du poisson à 
un quadrupède. Cependant la peau du poisson est plus 
dure que la peau de l'animal terrestre. Ceci, dit-il en 
montrant le talisman, est, comme vous le savez sans 
doute, un des produits les plus curieux de la zoologie. 

— Voyons, s'écria Raphaël. 

— Monsieur, répondit le savant en s'enfonçant dans son 
fauteuil , ceci est une peau d'âne. 

— Je le sais , dit le jeune homme. 

— Il existe en Perse , reprit le naturaliste , un âne ex- 



310 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

trémement rare , Yonagre des anciens , equus asinus , le 
koulan des Tatars. Pallas a été l'observer et l'a rendu à la 
science. En effet, cet animal avait long-temps passé pour 
fantastique. Il est , comme vous le savez , célèbre dans 
TÉcriture sainte, Moïse avait défendu de l'accoupler 
avec ses congénères. Mais l'onagre est encore plus fameux 
par les prostitutions dont il a été l'objet , et dont parlent 
souvent les prophètes bibliques. Pallas, comme vous le sa- 
vez sans doute, déclare, dans ses AcL Petrop.^ tome II, que 
ces excès bizarres sont encore religieusement accrédités 
chez les Persans et les Nogais comme un remède souve- 
rain contre les maux de reins et la goutte sciatique. 
Nous ne nous doutons guère de cela , nous autres pau- 
vres Parisiens. Le Muséum ne possède pas d'onagre. 
Quel superbe animal I reprit le savant. Il est plein de 
mystères : son œil est muni d'une espèce de tapis réflec- 
teur auquel les Orientaux attribuent le pouvoir de la fas- 
cination, sa robe est plus élégante et plus polie que ne 
l'est celle de nos plus beaux chevaux , elle est sillonnée 
de bandes plus ou moins fauves et ressemble beaucoup à 
la peau du zèbre. Son lainage a quelque chose de moel- 
leux, d'ondoyant, de gras au toucher; sa vue égale en 
justesse et en précision la vue de l'homme ; un peu plus 
grand que nos plus beaux ânes domestiques, il est 
doué d'un courage extraordinaire. Si, par hasard , il est 
surpris, il se défend avec une supériorité remarquable 
contre les bétes les plus féroces; quant à la rapidité de 
sa marche , elle ne peut se comparer qu'au vol des oi- 
seaux ; un onagre, monsieur, tuerait à la course les meil- 
leurs chevaux arabes ou persans. D'après le père du cons- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 311 

ciencieux docteur Niébubr, dont, comme tous le savez 
sans doute, nous déplorons la perte récente, le terme 
moyen du pas ordinaire de ces admirables créatures est de 
sept mille pas géométriques par heure. Nos ânes dégé- 
nérés ne sauraient donner une idée de cet âne indé- 
pendant et fier. Il a te port leste, animé, l'air spirituel, 
fin , une physionomie gracieuse , des mouvemens pleins 
de coquetterie ! C'est le roi zoolt^que de l'Orient. Les su- 
perstitions turques et persanes lui donnent même une mys- 
térieuse origine, et le nom de Salomon se mêle aux 
récits que les conteurs du Thibet et de la Tartarie font sur 
les prouesses attribuées à ces nobles animaux. 



Enfin un onagre apprivoisé vaut des sommes immenses, 
Il est presque impossible de le saisir dans tes monta- 
gnes où il bondit comme un chevreuil , et semble voler 



312 ETUDES SOCIALES, DEUXIÈME PARTIE. 

comme mi oiseau. La fable des chevaux ailés, noire 
Pégase , a sans doute pris naissance dans ces pays où les 
bei'gers ont pu voir souvent un onagre sautant d'un rocher 
à un autre. Les ânes de selle, obtenus en Perse par l'accou- 
plement d'une ânesse avec un onagre apprivoisé , sont 
peinte en rouge, suivant une immémoriale tradition. Cet 
usage a donné lieu peut-être à notre proverbe : méchant 
comme tm âne rouge, A une époque où l'histoire naturelle 
était Irès-négligée eu France, un voyageur aura, je pense, 
amené un de ces animaux curieux qui supportent fort 
impatiemment l'esclavage. De là, le dicton! La peau que 
vous me présentez , reprit le savant , est la peau d'un 
onagre. Nous varions sur l'origine du nom. Les uns pré- 
tendent que Chagri est un mot turc , d'autres veulent que 
Chagri soit la ville où cette dépouOle zoologique subit 
une préparation chimique assez bien décrite par Pàllas 
et qui lui donne le grain particulier que nous admirans,. 
M. Martellens m'a écrit que Châagri est un ruisseau. 

— Monsieur, je vous remercie de m'avoir donné des 
renseignemens qui fourniraient une admirable note à 
quelque Dom Calmet, si les bénédictins existaient encore ; 
mais j'ai eu l'honneur de vous faire observer que ce frag- 
ment était primitivement d'un volume égal... à cette carte 
géogi-aphique, dit Raphaël en montrant à M. Lavrille un 
atlas ouvert , or depuis ti*ois mois elle s'est insensiblement 
contractée... 

— Bien , reprit le savant , je comprends. Monsieur , 
toutes les dépouilles d'êtres primitivement organisés sont 
sujettes à un dépérissement naturel , facile à concevoir, 
et dont les progrès sont soumis aux influences atmosphé- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 313 

riques. Les métaux eux-mêmes se dilatent ou se resser- 
rent d'une manière sensible y car les ingénieurs ont ob~ 
serve des espaces assez considérables entre de grandes 
pierres primitivement maintenues par des barres de fer. 
La science est vaste, la vie humaine est bien courte, aussi 
n'avons-nous pas la prétention de connaître tous les phé- 
nomènes de la nature. 

— Monsieur, reprit Raphaël presque confus, excusez la 
demande que je vais vous faire. Ëtes-vous bien sûr que 
cette peau soit soumise aux lois ordinaires de la zoolo- 
gie 9 qu'elle puisse s'étendre ? 

— Oh! certes. Ah! peste, dit M. Lavrille en essayant 
de tirer le talisman. Mais, monsieur, reprit-il, si vous 
voulez aller voir M. Planchette , le célèbre professeur de 
mécanique, il trouvera certainement un moyen d'agir sur 
cette peau, de FamoUir, de la distendre. 

— Oh ! Monsieur, vous me sauvez la vie. 

Raphaël salua le savant naturaliste et courut chez 
Planchette, en laissant le bon Lavrille au milieu de 
son cabinet rempli de bocaux et de plantes séchées. Il 
remportait de cette visite , sans le savoir, toute la science 
humaine : une nomenclature ! Ce bon-homme ressemblait 
à Sancho Pança racontant à Don Quichotte l'histoire des 
chèvres, il s'amusait à compter des animaux, à les numé- 
roter. Arrivé sur le bord de la tombe , il connaissait à 
peine une petite fraction des incommensurables nombres 
du grand troupeau jeté par Dieu à travers l'océan des 
mondes, dans un but ignoré. Raphaël était content. 

— Je vais tenir mon stoe en bride , s'écriait-il. 

Sterne avait dit avant lui : u Ménageons notre âne, si 



40 



314 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

nous voulons vivre vieux. » Hais la bêle est si fantasque ! 
Planchette était un grand homme sec, véritable poète 
perdu dans une perpétuelle contemplation, occupé à re- 
garder toujours un abîme sans fond, le houvehent l 



Le vulgaire taxe de folie ces esprits siiblimes, gens 
incompris qui vivent dans une admii-ablc insouciance du 
luxe et du monde, restant des journées entières à fumer 
un cigare éteint, ou venant dans un salon sans avoir tou- 
jours bien exactement marié les boutons de leurs véte- 
mens avec les boutonnières. Un jour, après avoir long- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 316 

temps mesuré le vide, ou entassé des X sous des Âa — gG, 
ils ont analysé quelque loi naturelle et décomposé le plus 
simple des principes; tout à coup la foule admire une 
nouvelle machine ou quelque baquet dont la facile struc- 
ture nous étonne et nous confond ! Le savant modeste 
sourit en disant à ses admirateurs : Qu'ai -je donc créé? 
Rien. L'homme n'invente pas une force , il la dirige , et 
la science consiste à imiter la nature. 

Raphaël surprit le mécanicien planté sur ses deux 
jambes, comme un pendu tombé droit sous une potence. 
Planchette examinait une bille d'agathe qui roulait sur 
un cadran solaire, en attendant qu'elle s'y arrêtât. Le 
pauvre homme n'était ni décoré, ni pensionné, car il 
ne savait pas enluminer ses calculs ; heureux de vivre 
à raffut d'une découverte , il ne pensait ni à la gloire , ni 
au monde , ni à lui-même , et vivait dans la science pour 
la science. 

— Cela est indéfinissable, s'écria-t-il. — Ah! monsieur, 
reprit-il en apercevant Raphaël, je suis votre serviteur. 
Comment va la maman ? Allez voir ma femme... 

— J'aurais cependant pu vivre ainsi! pensa Raphaël 
qui tira le savant de sa rêverie en lui demandant le 
moyen d'agir sur le talisman , qu'il lui présenta. Dus- 
siez- vous rire de ma crédulité, monsieur, dit le marquis 
en terminant, je ne vous cacherai rien. Cette peau me 
semble posséder ime force de résistance contre laquelle 
rien ne peut prévaloir. 

— Monsieur, dit-il, les gens du monde traitent tou- 
jours la science assez cavalièrement, tous nous disent 
à peu près ce qu'un Incroyable disait à M. de Lalande 



316 ETUDES SOQALES, DEUXIEME PARTIE. 

en lui amenant des dames après réclipse : Ayez la bonté 
de recommencer. Quel effet voulez-vous produire? La mé- 
canique a pour but d'appliquer les lois du mouvement 
ou de les neutraliser. Quant au mouvement en lui-même , 
je vous le déclare avec humilité, nous sonunes impuis- 
sans à le définir. Cela posé , nous avons remarqué quel- 
ques phénomènes constans qui régissent Faction des so- 
lides et des fluides. En reproduisant les causes génératrices 
de ces phénomènes , nous pouvons transporter les corps , 
leur transmettre une force locomotive dans des rapports 
de vitesse déterminée , les lancer, les diviser simplement 
ou à l'infini soit que nous les cassions ou les pulvéri- 
sions; puis les tordre, leur imprimer une rotation, 
les modifier, les comprimer, les dilater, les étendre. 
Cette science, monsieur, repose sur un seul fait. Vous 
voyez cette bille, reprit-il. Elle est ici sur cette pierre. 
La voici maintenant là. De quel nom appellerons - nous 
cet acte si physiquement naturel et si moralement extra- 
ordinaire? Mouvement, locomotion, changement de lieu? 
Quelle immense vanité cachée sous les mots! Un nom, 
est-ce donc ime solution? Voilà pourtant toute la science. 
Nos machines emploient ou décomposent cet acte, ce 
fait. Ce léger phénomène adapté à des masses va faire 
sauter Paris : nous pouvons augmenter la vitesse aux 
dépens de la force , et la force aux dépens de la vitesse. 
Qu'est-ce que la force et la vitesse? Notre science est 
inhabile à le dire, comme elle l'est à créer un mouve- 
ment. Un mouvement, quel qu'il soit, est un immense 
pouvoir, et l'homme n'invente pas de pouvoirs. Le pou- 
voir est un , comme le mouvement , l'essence même du 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 317 

pouvoir. Tout est mouvement. La pensée est un mouve- 
ment. La nature est établie sur le mouvement. La mort 
est un mouvement dont les fins nous sont peu connues. 
Si Dieu est éternel, croyez qu'il est toujours en mou- 
vement, Dieu est le mouvement, peut-être. Voilà pour- 
quoi le mouvement est inexplicable comme lui; comme 
lui profond, sans bornes, incompréhensible, intangible. 
Qui jamais a touché, compris, mesuré le mouvement? 
Nous en sentons les effets sans le voir. Nous pouvons 
même le nier comme nous nions Dieu. Où est -il, où 
n'est-il pas? D'où part-il? Où en est le principe? Où en 
est la fin? Il nous enveloppe, nous presse et nous échappe. 
Il est évident comme un fait, obscur comme une ab- 
straction , tout à la fois effet et cause. Il lui faut comme 
à nous l'espace , et qu'est-ce que l'espace ? Le mouvement 
seul nous le révèle ; sans le mouvement , il n'est plus 
qu'un mot vide de sens. Problème insoluble , semblable 
au vide, semblable à la création, à l'infini, le mouve- 
ment confond la pensée humaine, et tout ce qu'il est 
permis à l'homme de concevoir, c'est qu'il ne le conce- 
vra jamais. Entre chacun des points successivement 
occupés par cette bille dans l'espace, reprit le savant, 
il se rencontre un abîme pour la raison humaine, im 
abîme où est tombé Pascal. Pour agir sur la substance 
inconnue que vous voulez soumettre à une force incon- 
nue , nous devons d'abord étudier cette substance ; d'après 
sa nature, ou elle se brisera sous un choc, ou elle y 
résistera; si elle se divise et que votre intention ne 
soit pas de la partager, nous n'atteindrons pas le but 
proposé. Voulez-vous la comprimer? il faut transmettre 



318 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIÈME PARTIE. 

un mouvement égal à toutes les parties de la substance 
de manière à diminuer uniformément Tintervalle qui les 
sépare. Désirez -vous l'étendre? nous devrons tâcher 
d'imprimer à chaque molécule ime force excentrique 
égale; sans l'observation exacte de cette loi, nous y 
produirions des solutions de continuité. Il existe, mon- 
sieur, des modes infinis, des combinaisons sans bornes 
dans le mouvement. A quel effet vous arrêtez-vous ? 

— Monsieur, dit Raphaël impatienté, je désire une 
pression quelconque assez forte pour étendre indéfiniment 
cette peau... 

— La substance étant finie, répondit le mathématicien, 
ne saurait être indéfiniment distendue, mais la com- 
pression multipliera nécessairement l'étendue de sa sur- 
face aux dépens de l'épaisseur; elle s'amincira jusqu'à 
ce que la matière manque... 

— Obtenez ce résultat, monsieur, s'écria Raphaël, et 
vous aurez gagné des millions. 

— Je vous volerais votre arçent, répondit le profes- 
seur avec le flegme d'un Hollandais. Je vais vous dé- 
montrer en deux mots l'existence d'une machine sous 
laquelle Dieu lui-même serait écrasé comme une mouche. 
Elle réduirait un homme à l'état de papier brouillard, 
un homme botté, éperonné, cravaté, chapeau, or, bi- 
joux, tout... 

— Quelle hoiTible machine ! 

— Au lieu de jeter leurs enfans a l'eau, les Chinois 
devraient les utiliser ainsi , reprit le savant sans penser 
au respect de l'homme pour sa progéniture. 

Tout entier à son idée, Planchette prit un pot de 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 319 

fleurs vide, troué dans le fond et l'apporta sur la dalle 
du gnomon; puis il alla chercher un peu de terre glaise 
dans un coin du jardin. Raphaël resta charmé comme un 
enfant auquel sa nourrice conte une histoire merveilleuse. 
Après avoir posé sa terre glaise sur la dalle , Planchette 
tira de sa poche une serpette , coupa deux branches de 
sureau, et se mit à les vider en sifflant comme si Ra- 
phaël n'eût pas été là. 

— Voilà les élémens de la machine, dit-il. 

Il attacha par un coude en terre glaise l'un de ses 
tuyaux de bois au fond du pot , de manière à ce que le 
trou du sureau correspondît à celui du vase. Vous eussiez 
dit une énorme pipe. Il étala sur la dalle un lit de glaise 
en lui donnant la forme d'une pelle, assit le pot de 
fleurs dans la partie la plus large, et fixa la branche 
de sureau sur la portion qui représentait le manche. 
Enfin il mit un pâté de terre glaise à l'extrémité du 
tube en sureau, il y planta l'autre branche creuse, toute 
droite, en pratiquant un autre coude pour la joindre à 
la branche horizontale, en sorte que l'air, ou tel fluide 
ambiant donné, pût circuler dans cette machine impro- 
visée, et courir depuis l'embouchure du tube vertical, 
à travers le canal intermédiaire, jusque dans le grand pot 
de fleurs vide. 

— Monsieur , cet appareil , dit-il à Raphaël avec le 
sérieux d'un académicien prononçant son discours de 
réception , est un des plus beaux titres du grand Pascal à 
notre admiration. 

— Je ne comprends pas. 

Le savant sourit. Il alla détacher d'un arbre fruitier 



320 ETUDES SOGULES , DEUXIÈME PARTIE. 

une petite bouteille dans laquelle son pharmacien lui 
avait envoyé une liqueur où se prenaient les fourmis, 
il en cassa le fond, se fit un entonnoir, l'adapta soi- 
gneusement au trou de la bi*anche creuse qu'il avait 
fixée verticalement dans l'argile , en opposition au grand 
réservoir figuré par le pot de fleurs; puis, au moyen 
d'un arrosoir, il y versa la quantité d'eau nécessaire 
pour qu'elle se trouvât également bord à bord et dans 
le grand vase et dans la petite embouchure circulaire 
du sureau. Raphaël pensait à sa Peau de chagrin. 

— Monsieur, dit le mécanicien, l'eau passe encore 
aujoiu*d'hui pour un corps incompressible, n'oubliez pas 
ce principe fondamental, néanmoins elle se comprime, 
mais si légèrement, que nous devons compter sa faculté 
contractile comme zéro. Vous voyez la sur&ce que pré- 
sente l'eau arrivée à la superficie du pot de fleurs. 

— Oui, monsieur. 

— Hé bien, supposez cette surface mille fois plus 
étendue que ne l'est l'orifice du bâton de sureau par 
lequel j'ai versé le liquide. Tenez , j'ôte l'entonnoir. 

— D'accord. 

— Hé bien, monsieur, si par un moyen quelconque 
j'augmente le volume de cette masse en introduisant 
encoi'e de l'eau par l'orifice du petit tuyau, le fluide, 
contraint d'y descendre, montera dans le réservoir figuré 
par le pot de fleurs jusqu'à ce que le liquide arrive à 
un même niveau dans l'un et dans l'autre... 

— Cela est évident, s'écria Raphaël. 

— Mais il y a cette différence, reprit le savant, que 
si la mince colonne d'eau ajoutée dans le petit tube ver- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 321 

« 

tical y présente une force égale au poids d'une livre 
par exemple 9 comme son action se transmettra fidèle- 
ment à la masse liquide et viendra réagir sur tous les 
points de la sur&ce qu'elle présente dans le pot de 
fleurs, il s'y trouvera mille colonnes d'eau qui, ten- 
dant toutes à s'élever comme si elles étaient poussées 
par une force égale à celle qui fait descendre le liquide 
dans le bâton de sureau vertical, produiront nécessai- 
rement ici, dit Planchette en montrant à Raphaël l'ou- 
verture du pot de fleurs, une puissance mille fois plus 
considérable que la puissance introduite là. Et le savant 
indiquait du doigt au marquis le tuyau de bois planté 
droit dans la glaise. 

— Cela est tout simple, dit Raphaël. 
Planchette sourit. 

— En d'autres termes, reprit-il avec cette ténacité 
de logique naturelle aux mathématiciens, il faudrait, 
pour repousser l'irruption de l'eau, déployer, sur cha- 
que partie de la gi*ande surface, une force égale à la 
force agissant dans le conduit vertical ; mais , à cette dif- 
férence près , que si la colonne liquide y est haute d'un 
pied, les milles petites colonnes de la grande surface 
n'y auront qu'une très-faible élévation. Maintenant , dit 
Planchette en donnant une chiquenaude à ses bâtons, 
remplaçons ce petit a]^reil grotesque par des tubes 
métalliques d'une force et d'une dimension convenables , 
si vous couvrez d'une forte platine mobile la surface 
fluide du grand réservoir, et qu'à cette platine vous 
en opposiez une autre dont la résistance et la solidité 
soient à toute épreuve ; si de plus, vous m'accordez 



41 



322 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

la puissance d'ajouter sans cesse de l'eau par le petit 
tube vertical à la masse liquide, l'objet, pris entre les 
deux plans solides, doit nécessairement céder à l'im- 
mense action qui le comprime indéfiniment. Le moyen 
d'introduire constamment de l'eau par le petit tube est 
une niaiserie en mécanique , ainsi que le mode de trans- 
mettre la puissance de la masse liquide à une platine. 
Deux pistons et quelques soupapes su£Ssent. Concevez- 
vous alors, mon cher monsieur, dit- il en prenant le 
bi'as de Valentin , qu'il n'existe guère de substance qui , 
mise entre ces deux résistances indéfinies, ne soit con- 
trainte à s'étaler. 

— Quoi! l'auteur des Lettres provinciales a inventé, 
s'écria Raphaël. 

— Lui seul, monsieur. La mécanique ne connaît rien 
de plus simple ni de plus beau. Le principe contraire, 
l'expansibilité de l'eau a créé la machine à vapeur. Mais 
l'eau n'est expansible qu'à un certain degré , tandis que 
son incompressibilité, étant une force en quelque sorte 
négative, se trouve nécessairement infinie. 

— Si cette peau s'étend , dit Raphaël , je vous promets 
d'élever une statue colossale à Biaise Pascal, de fonder 
un prix de cent mille francs pour le plus beau problème 
de mécanique résolu dans chaque période de dix ans, 
de doter vos cousines, arrière-cousines, enfin de bâtir 
un hôpital destiné aux mathématiciens devenus fous ou 
pauvres. 

— Ce serait fort utile, dit Planchette. Monsieur, re- 
prit-il avec le calme d'un homme vivant dans une sphère 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 323 

tout intellectuelle, nous irons demain chez Spieghalter. 
Ce mécanicien distingué vient de fabriquer d'après mes 
plans une machine perfectionnée avec laquelle un en- 
fant pourrait faire tenir mille bottes de foin dans son 
chapeau. 

— A demain , monsieur. 

— A demain. 

— Parlez-moi de la mécanique , s'écria Raphaël. N'est- 
ce pas la plus belle de toutes les sciences? L'autre avec 
ses onagres, ses classemens, ses canards, ses genres et 
ses bocaux pleins de monstres, est tout au plus bon à 
marquer les points dans un billai*d public. 

Le lendemain, Raphaël tout joyeux vint chercher 
Planchette , et ils allèrent ensemble dans la rue de la 
Santé, nom de favorable augure. Chez Spieghalter, le 
jeune homme se trouva dans un établissement immense , 
ses r^ards tombèrent sur une multitude de forges 
rouges et rugissantes. C'était une pluie de feu, un dé- 
luge de clous, un océan de pistons, de vis, de leviers, 
de traverses , de limes , d'écrous, une mer de fontes, de 
bois, de soupapes et d'aciers en barres. La limaille pre- 
nait à la gorge. Il y avait du fer dans la température , les 
hommes étaient couverts de fer , tout puait le fer , le fer 
avait une vie, il était organisé, il se fluidifiait, marchait, 
pensait en prenant toutes les formes, en obéissant à tous 
les caprices. A travers les hurlemens des soufflets, les 
crescendo des marteaux, les sifflemens des toui's qui 
faisaient grogner le fer , Raphaël arriva dans une grande 
pièce, propre et bien aérée, où il put contempler îi 



324 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

SOU aise la presse immense dont Planchette lui avait 
parlé. Il admira des espèces de madriers en fonte, et 
des jumelles en fer unies par un indestructible noyau. 

— Si vous tourniez sept fois cette manivelle avec 
promptitude, lui dit Spieghalter en lui montrant un ba- 
lancier de fer poli, vous feriez jaillir une planche d'acier 
en des milliers de jets qui vous entreraient dans les jam- 
bes comme des aiguilles. 

— Peste , s'écria Raphaël. 

Planchette glissa lui-même la Peau de chagiîn entre les 
deux platines de la presse souveraine , et plein de cette 
sécurité que donnent les convictions scientifiques, il ma- 
nœuvra vivement le balancier. 

— Couchez-vous tous, nous sonunes morts, cria Spieg- 
halter d'une voix tonnante en se laissant tomber lui- 
même à terre. 

Un sifflement horrible retentit dans les ateliers. L'eau 
contenue dans la machine brisa la foute , produisit un 
jet d'une puissance incommensurable , et se dirigea heu- 
reusement sur une vieille forge qu'elle renversa, boule- 
versa, tordit comme une trombe entortille une maison 
et l'emporte avec elle. 

— Oh! dit tranquillement Planchette, le chagrin est 
sain comme mon œil! Maître Spieghalter, il y avait une 
paille dans votre fonte, ou quelque interstice dans le grand 
tube. 

— Non, non, je connais ma fonte. Monsieur peut rem- 
porter son outil, le diable est logé dedans. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 325 

L'Allemand saisit un marteau de foi^eron, jeta la peau 
sur une enclume , et de toute la force que donne la 
colère, déchai^ea sur le taliauan le plus terrible coup 
qui jamais eût mugi dans ses ateliers. 



— 11 n'y parait seulement pas, s'écria Planchette en 
caressant le cH^in rebelle. 

Les ouvriers accoururent. Le contre-mailre prit la peau 
et la plongea dans le charbon de terre d'une forçe. Tous 
rangés en demî-cercle autour du feu , attendirent avec 



326 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

impatience le jeu d'un énorme soufflet. Raphaël, Spieg- 
lialter, le professeur Planchette occupaient le centre de 
cette foule noire et attentive. En voyant tous ces yeux 
blancs , ces têtes poudrées de fer, ces vêtemens noirs et 
luisans, ces poitrines poilues , Raphaël se crut transporté 
dans le monde nocturne et fantastique des ballades alle- 
mandes. Le contre-maître saisit la peau avec des pinces 
après l'avoir Isdssée dans le foyer pendant dix minutes. 

— Rendez-la-moi, dit Raphaël. 

Le contre-maitre la présenta par plaisanterie à Raphaël. 
Le marquis mania facilement la peau froide et souple sous 
ses doigts. Un cri d'horreur s'éleva, les ouvriers s'en- 
fuirent, Yalentin resta seul avec Planchette dans l'atelier 
désert. 

— Il y a décidément quelque chose de diabolique là- 
dedans, s'écria Raphaël au désespoir. Aucune puissance 
humaine ne saurait donc me donner un jour de plus. 

— Monsieur, j'ai tort, répondit le mathématicien d'un 
air contrit, nous devions soumettre cette peau singulière 
à l'action d'un laminoir. Où avais -je les yeux en vous 
proposant une pression. 

— C'est moi qui l'ai demandée, répliqua Raphaël. 

Le savant respira comme un coupable acquitté par douze 
jurés. Cependant , intéressé par le problème étrange que 
lui ofirait cette peau , il réfléchit un moment et dit : 
Il faut traiter cette substance inconnue par des réactifs. 
Allons voir Japhet, la chimie sera peut-être plus heu- 
reuse que la mécanique. 

Yalentin mit son cheval au grand trot, dans l'espoir 
de rencontrer le fameux chimiste Japhet à son laboratoire. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 327 

— Hé bien, mon vieil ami , dit Planchette en aperce- 
vant Japhet assis dans un fauteuil et contemplant un pré- 
cipité, comment va la chimie? 

— Elle s'endort. Rien de neuf. L'Académie a cepen- 
dant reconnu l'existence de la salicine. Mais la salicine , 
l'asparagine , la vauqueline, la digitaline ne sont pas des 
découvertes. 

— Faute de pouvoir inventer des choses , dit Raphaël, 
il parait que vous en êtes réduits à inventer des noms. 

— Cela est, pardieu, vrai, jeune homme ! 

— Tiens, dit le professeur Planchette au chimiste, essaie 
de nous décomposer cette substance , si tu en extrais un 
principe quelconque, je le nomme d'avance la diaboline, 
car en voulant la comprimer, nous venons de briser une 
presse hydraulique. 

— Voyons , voyons cela , s'écria joyeusement le chi- 
miste, ce sera peut-être un nouveau corps simple. 

— Monsieur, dit Raphaël , c'est tout simplement un 
morceau de peau d'âne. 

— Monsieur ? reprit gravement le célèbre cliimiste. 

— Je ne plaisante pas , répliqua le marquis en lui pré- 
sentant la Peau de chagrin. 

Le baron Japhet appliqua sur la peau les houppes ner- 
veuses de sa langue si habile à déguster les sels , les acides , 
les alcalis , les gaz , et dit après quelques essais : — Point 
de goût ! Voyons, nous allons lui faire boire un peu d'acide 
phthorique. 

Soumis à l'action de ce principe, si prompt à désorga- 
niser les tissus animaux, la peau ne subit aucune alté- 
ration. 



328 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Ce n'est pas du chagrin , s'écria le chimiste. Nous 
allons traiter ce mystérieux inconnu comme un minéral 
et lui donner sur le nez en le mettant dans un creuset 
infiisible où j'ai précisément de la potasse rouge. 

Japhet sortit et revint bientôt. 

— Monsieur, dit-il à Raphaël , laissez-moi prendre un 
morceau de cette singulière substance , elle est si extraor- 
dinaire. . . 

— Un morceau , s'écria Raphaël , pas seulement la va- 
leur d'un cheveu. D'ailleurs essayez ? dit-il d'un air tout 
à la fois triste et goguenard. 

Le savant cassa un rasoir en voulant entamer la peau , 
il tenta de la briser par une forte décharge d'électri- 
cité, puis il la soumit à l'action de la pile voltaïque, enfin 
les foudres de sa science échouèrent sur le terrible ta- 
lisman. Il était sept heures du soir. Planchette , Japhet 
et Raphaël, ne s'apercevant pas de la fuite du temps, 
attendaient le résultat d'une dernière expérience. Le cha- 
grin sortit victorieux d'un épouvantable choc auquel il 
avait été soumis, grâce à une quantité raisonnable de 
chlorure d'azote. 

— Je suis perdu, s'écria Raphaël. Dieu est là. Je vais 
mourir. 

Il laissa les deux savans stupéfaits. 

— Gardons-nous bien de raconter cette aventure h 
l'Académie, nos collègues s'y moqueraient de nous, dit 
Planchette au chimiste après une longue pause pendant la- 
quelle ils se regardèrent sans oser se communiquer leurs 
pensées. 

Ils étaient comme des chrétiens sortant de leurs tombes 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 329 

sans trouver un Dieu dans le ciel. La science ? impuis- 
sante ! Les acides ? eau claire ! La potasse rouge ? dés- 
honorée. La pile voltaïque et la foudre? deux bilboquets ! 

— Une presse hydraulique fendue comme une mouil- 
lette, ajouta Planchette. 

— Je crois au diable , dit le baron Japhet après un 
moment de silence. 

— Et moi à iHeu , répondit Planchette. 

Tous deux étaient dans leur rôle. Pour un mécanicien, 
l'univers est une machine qui veut un ouvrier ; pour la 
chimie , cette œuvre d'un démon qui va décomposant tout, 
le monde est un gaz doué de mouvement. 

— Nous ne pouvons pas nier le fait, reprit le chimiste. 

— Bah ! pour nous consoler, Messieurs les Doctrinaires 
ont créé ce nébuleux axiome : béte comme un fait. 

— Ton axiome, répliqua le chimiste, me semble, a 
moi , fait comme une béte. 

Ils se prirent à rire, et dînèrent en gens qui ne 
voyaient plus qu'un phénomène dans un miracle. 

En rentrant chez lui, Yalentin était en proie à une 
rage firoide; il ne croyait plus à rien, ses idées se brouil- 
laient dans sa cervelle , tournoyaient et vacillaient comme 
celles de tout homme en présence d'un fait impossible. 
11 avait cru volontiei*s à quelque défaut secret dans la 
machine de Spieghalter, l'impuissance de la science et 
du feu ne l'étoimait pas; mais la souplesse de la peau 
quand il la maniait, mais sa dureté lorsque les moyens 
de destruction mis à la disposition de l'homme étaient 
dirigés sur elle , l'épouvantaient. Ce fait incontestable lui 
donnait le vertige. 

43 



330 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

— Je suis fou, se dit- il. Quoique depuis ce matin je 
sois a jeun, je n'ai ni faim, ni soif, et je sens dans 
ma poitrine un foyer qui me brûle. Il remit la Peau de 
chagi*in dans le cadre où elle avait été naguère enfer- 
mée, et après avoir décrit par une ligne d'encre rouge 
le contour actuel du talisman, il s'assit dans son fauteuil. 
— Déjà huit heures, s'écria- 1- il. Cette journée a passé 
comme un songe. Il s'accouda sur le bras du fauteuil, 
s'appuya la tête dans sa main gauche, et resta perdu 
dans une de ces méditations iîinèbres , dans ces pensées 
dévorantes dont les condamnés à mort emportent le se- 
cret. — Ah ! Pauline , s'écria-t-il , pauvre enfant , il y a 
des abimes que l'amour ne saurait franchir, malgré la 
force de ses ailes. En ce moment, il entendit très -dis- 
tinctement un soupir étouffé, et reconnut par un des plus 
touchans privilèges de la passion le souffle de sa Pau- 
line. — Oh! se dit-il, voilà mon arrêt. Si elle était là, 
je voudrais mourir dans ses bras. Un éclat de rire bien 
franc, bien joyeux, lui fit tourner la tête vers son lit, 
il vit à travers les rideaux diaphanes la figure de 
Pauline souriant comme un enfant heureux d'une ma- 
lice qui réussit; ses beaux cheveux formaient des mil- 
liers de boucles sur ses épaules, elle était là semblable 
à une rose du Bengale sur un monceau de roses blan- 
ches. 

— J'ai séduit Jonathas, dit-elle. Ce lit ne m'appartient- 
il pas, à moi qui suis ta femme? Ne me gronde pas, 
chéri, je ne voulais que dormir près de toi, te sur- 
prendre. Pardonne-moi cette folie. Elle sauta hors du lit 
par un mouvement de chatte, se montra radieuse dans 



>rrUDES l'HILUSOPHlQUES, LA PEAU DE CUAGRIN. 331 

ses mousselines, et s'assit sur les genoux de Raphaël : 
De quel abime parlais-tu donc , mon amour? dit-elle en 
laissant voir sur son front une expression soucieuse. 
— De la mort. 



— Tu me fais mal , répondit-elle. H y a certaines idées 
auxquelles, nous autres, pauvres femmes, nous ne pou- 
vons nous arrêter, elles nous tuent. Est-ce force d'amour 
ou manque de cour.'^e? je ne sais. La mort ne m'effraie 
pas, reprit -elle eu riant. Mourir avec toi, demain 



332 ÉTUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

matin, ensemble, dans un dernier baiser, ce serait un 
bonheur. Il me semble que j'aurais encore vécu plus de 
cent ans. Qu'importe le nombre des jours , si , dans une 
nuit, dans une heure, nous avons épuise toute une vie 
de paix et d'amour. 

— Tu as raison, le ciel parle par ta jolie bouche. 
Donne que je la baise , et mourons , dit Raphaël. 

— Mourons donc, répondit-elle en riant. 

Vers les neuf heures du matin , le jour passait à tra- 
vers les* fentes des persiennes ; amoindri par la mous- 
seline des rideaux, il permettait encore de voir les ri- 
ches couleurs du tapis et les meubles soyeux de la 
chambre où reposaient les deux amans. Quelques do- 
rures étincelaient. Un rayon de soleil venait mourir sur 

• 

le mol édredon que les jeux de l'amour avaient jeté par 
terre. Suspendue à une grande psyché, la robe de Pau- 
line se dessinait comme une vaporeuse apparition. Les 
souliei*s mignons avaient été laissés loin du lit. Un ros- 
signol vint se poser sur l'appui de la fenêtre , ses ga- 
zouillemens répétés, le bruit de ses ailes soudainement 
déployées quand il s'envola, réveillèrent Raphaël. 

— Pour mourir, dit-il en achevant une pensée com- 
mencée dans son rêve, il faut que mon organisation, ce 
mécanisme de chair et d'os animé par ma volonté, et 
qui fait de moi un individu homme, présente une lésion 
sensible. Les médecins doivent connaître les symptômes 
de la vitalité attaquée , et pouvoir me dire si je suis en 
santé ou malade. 

H contempla sa femme endormie qui lui tenait la tête , 
exprimant ainsi pendant le sommeil les tendres sollici- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 333 



tudes (le Tamour. Gracieusement étendue comme un jeune 
enfant et le visage tourné vers lui , Pauline semblait le 
regarder encore en lui tendant une jolie bouche entr'ou- 
verte par un souffle égal et pur. Ses petites dents de 
porcelaine relevaient la rougeur de ses lèvres fraîches sur 
lesquelles errait un sourire; Tincaniat de son teint était 
plus vif, et la blancheur en était pour ainsi dire plus 
blanche en ce moment qu'aux heures les plus amou- 
reuses de la journée. Son gracieux abandon si plein de 
confiance mêlait au charme de l'amour les adorables 
attraits de l'enfance endormie. Les femmes même les 
plus naturelles obéissent encore pendant le jour à cer- 
taines conventions sociales qui enchaînent les naïves ex- 
pansions de leur ame ; mais le sommeil semble les ren- 
dre à la soudaineté de vie qui décore le premier âge. 
Pauline ne rougissait de rien comme une de ces chères 
et célestes créatures chez qui la raison n'a encore 
jeté ni pensées dans les gestes, ni seci*ets dans le re- 
gard. Son profil se détachait vivement sur la fine ba- 
tiste des oreillers, de grosses ruches de dentelles mê- 
lées à ses cheveux en désordre lui donnaient un petit 
air mutin; mais elle s'était endormie dans le plaisir, 
ses longs cils étaient appliqués sur sa joue comme pour 
garantir sa vue d'une lueur trop forte ou pour aider à 
ce recueillement de l'ame quand elle essaie de retenir 
une volupté parfaite, mais fugitive; son oreille mignonne, 
blanche et rouge, encadrée par une touffe de cheveux 
et dessinée dans une coque de la Malines, eût rendu 
fou d'amour un artiste, un peintre, un vieillaixl, eut 
|)eut-être restitué la raison à quelque insensé. Voir sa 




331 ETUDES SOCIALES, DEUXIE3IE PARTIE. 

maîtresse endormie, rieuse dans un songe, paisible sous 
votre protection, vous aimant même en rêve au mo- 
ment où la créature semble cesser d'être, et vous of- 
frant encore une bouche muette qui dans le sommeil 
vous parle du dernier baiser ! voir une femme confiante , 
demi-nue , mais enveloppée dans son amour conune dans 
un manteau, et chaste au sein du désordre; admirer ses 
vêtemens épars, un bas de soie rapidement quitté la 
veille pour vous plaire, une ceinture dénouée qui vous 
accuse une foi infinie, n'est-ce pas une joie sans nom? 
Cette ceinture est un poème entier : la femme qu'elle 
protégeait n'existe plus, elle vous appartient, elle est 
devenue votis; désormais la trahir, c'est se blesser soi- 
même. Raphaël attendri contempla cette chambre char- 
gée d'amour, pleine de souvenirs, où le jour prenait 
des teintes voluptueuses, et revint à cette femme aux 
formes pures, jeunes, aimantes encore, dont surtout les 
sentimens étsdent à lui sans partage. Il désira vivre tou- 
jours. Quand son regard tomba sur Pauline, elle ouvrit 
aussitôt les yeux comme si un rayon de soleil l'eût 
frappée. 

— Bonjour, ami! dit-elle eu souriant. Es-tu beau, mé- 
chant. 

Ces deux têtes empreintes d'une grâce due à l'a- 
mour, à la jemiesse , au demi-jour et au silence for- 
maient une de ces divines scènes dont la magie pas- 
sagère n'appartient qu'aux premiers jours de la passion , 
comme la naïveté, la candeur sont les attributs de l'en- 
fance. Hélas! ces joies printanières de l'amour, de même 
que les rires de notre jeune âge , doivent s'enfuir et ne 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 335 

plus vivre que dans notre souvenir pour nous déses- 
pérer ou nous jeter quelque parfum consolateur, selon 
les caprices de nos méditations secrètes. 

— Pourquoi t'es-tu réveillée ? dit Raphaël. J'avais tant 
de plaisir à te voir endormie, j'en pleurais. 

— Et moi aussi, répondit-elle, j'ai pleuré cette nuit 
en te contemplant dans ton repos, mais non pas de joie. 
Écoute, mon Raphaël, écoute-moi? Lorsque tu dors, 
ta respiration n'est pas franche , il y a dans ta poitrine 
quelque chose qui résonne, et qui m'a fait peur. Tu as 
pendant ton sommeil une petite toux sèche , absolument 
semblable à celle de mon père qui meurt d'une phthisie. 
J'ai reconnu dans le bruit de tes poumons quelques-uns 
des effets bizarres de cette maladie. Puis tu avais la 
Gèvre, j'en suis sûre, ta main était moite et brûlante. 
Chéri! tu es jeune, dit- elle en frissonnant, tu pourrais 
te guérir encore si, par malheur.. •• Mais non, s'écria- 
t-elle joyeusement, il n'y a pas de malheur, la maladie 
se gagne, disent les médecins. De ses deux bras, elle 
enlaça Raphaël, saisit sa respiration par un de ces bai- 
sers dans lesquels l'ame arrive : Je ne désire pas vivre 
vieille, dit-elle. Mourons jeunes tous deux, et allons dans 
le ciel les mains pleines de fleurs. 

— Ces projets-là se font toujours quand nous sommes 
en bonne santé, répondit Raphaël en plongeant ses mains 
dans la chevelure de Pauline; mais il eut alors un hor- 
rible accès de toux , de ces toux graves et sonores qui 
semblent sortir d'un cercueil, qui font pâlir le front des 
malades et les laissent tremblans, tout en sueur, après 
avoir remué leurs nerfs, ébranlé leurs côtes , fatigué leur 



.130 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

moelle épinière, et imprimé je ne sais quelle lourdeur à 
leurs veines. Raphaël abatlu, pâle, se coucha lentement, 
aflàissé comme un homme dont toute la force s'est dissipée 
dans un dernier eObrt. Pauline le regarda d'un œil lixe , 
agrandi par la peur, et resta immobile, blanche, silen- 
cieuse. 

— Ne faisons plus de foUes, mon ange , dit-elle en 
voulant cacher à Raphaël les horribles pressentimens qui 
l'agitaient. Elle se voila la figure de ses mains * car elle 
apercevait le hideux squelette de la MORT. 



La léle de Raphaël était devenue livide et creuse comme 
un crâne arraché aux profondeurs d'un cimetière pour 
servir aux études de quelque savant. Pauline se souve- 
nait de rexclamaiion échappée la veille à Valentin, et se 
dit à elle-même : Oui , il y a des abimes que l'amour ne 
peut pas traverser, mais il doit s'y ensevelir. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 337 

Quelques jours après cette scène de désolation, Ra- 
phaël se trouva par une matinée du mois de mai*s assis 
dans un fauteuil, entouré de quatre médecins qui l'avaient 
fait placer au jour devant la fenêtre de sa chambre, 
et tour à tour lui tâtaient le pouls, le palpaient, l'in- 
terrogeaient avec une apparence dlntérét. Le malade épiait 
leurs pensées en interprétant et leurs gestes et les moin- 
dres plis qui se formaient sur leurs fronts. Cette consul- 
tation était sa dernière espérance. Ces juges suprêmes 
allaient lui prononcer un an'ét de vie ou de mort. Aussi 
pour arracher à la science humaine son dernier mot, 
Yalentin avait -il convoqué les oracles de la médecine 
moderne. Grâce à sa fortune et à son nom , les trois sys- 
tèmes entre lesquels flottent les connaissances humaines 
étaient là devant lui. Trois de ces docteurs portaient avec 
eux toute la philosophie médicale, en représentant le 
combat que se livrent la Spiritualité, l'Analyse, et je ne 
sais quel Éclectisme railleur. Le quatrième médecin était 
Horace Bianchon , homme plein d'avenir et de science , 
le plus distingué peut-être des élèves internes de l'Hôtel- 
Dieu , sage et modeste député de la studieuse jeunesse qui 
s'apprête à recueillir l'héritage des trésors amassés depuis 
cinquante ans par l'École de Paris, et qui bâtira peut-être 
le monument pour lequel les siècles précédens ont ap- 
porté tant de matériaux divers. Ami du marquis et de 
Rastignac , il lui avait donné ses soins depuis quelques 
jours , et l'aidait à répondre aux interrogations des trois 
professeurs auxquels il expliquait parfois avec une sorte 
d'insistance les diagnostics qui lui semblaient révéler une 
phthisie pulmonaire. 



43 



33S ETUDES SOCIALES, DEIOUEME PARTIE. 

— Vous avez sans doute fait beaucoup d'excès, mené 
une vie dissipée , tous tous êles lÏTré à de grands tra- 
Taux d'intelligence? dit à Raphaël celui des trois célèbres 
docteurs dont la tête carrée , la figure lai^ , l'énergique 
oi^anisation paressaient annoncer un génie supérieur à 
celui de ses deux antagonistes. 

— ïsà Toulu me tuer par la débauche après avoir tra- 
vaillé pendant trois ans à im Taste ouvrage dont vous 
vous occuperez peut-être un jour, lui répondit Raphaël. 

Le grand docteur bocha la tête en signe de contente- 
ment, et comme s'il se fût dit en lui-même : J'en étais 
sûr! Ce docteur était l'illustre Brisset, le chef des Oi^- 
nistes, le successeur des Cabanis et des Bichat, te mé- 
decin des esprits positife et matérialistes qui Toient en 
l'homme un être fini, uniquement sujet aux lois de sa 
propre oi^anisation , et dont l'état normal ou les ano- 
malies délétères s'expliquent par des causes évidentes. 



ETUDES PHILUSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 339 

A cette réponse, Brisset regarda silencieusement un 
homme de moyenne taille dont le visage empourpré, 
l'œil ardent , semblaient appartenir à quelque satyre an- 
tique et qui f le dos appuyé sur le coin de l'embrasure , 
contemplait attentivement Raphaël sans mot dire. Homme 
d'exaltation et de croyance , le docteur Caméristus , chef 
des Vitatistes, le Ballanche de la médecine, poétique dé- 
fenseur des doctrines abstraites de Van>Helmont , voyait 
dans la vie humaine un principe élevé, secret, un phé- 
nomène inexplicable qui se joue des bistouris, trompe 
la chirurgie, échappe aux médicamens de la Pharma- 
ceutique, aux X de l'Algèbre, aux démonstrations de 
l'Anatoroie, et se rit de nos eflbrts; une espèce de flamme 
intangible, invisible, soumise à quelque loi divine, et 
qui reste souvent au milieu d'un corps condamné par 
nos arrêts, comme elle déserte aussi les oi^^isatious les 
plus viables. 



340 ETUDES SOCULES, DEUXlEArE PARTIE. 

Un sourire sardonique errait sur les lèvres du troi- 
»ëme , le docteur Haugredie , esprit distingué mais pyr- 
rhonicD et moqueur, qui ne croyaitqu'au scalpel, concédait 
à Bnsset la mort d'un homme qui se portait à merveille, 
et reconnaissait avec Camérislus qu'un homme pouvait 
vivre encore après sa mort. 



Il trouvait du bon dans toutes les théories, n'en adoptait 
aucune , prétendait que le meilleur système médical était 
de n'en point avoir, et de s'en tenir aux faits. Panuj^ 
de l'école, roi de l'observation, ce grand explorateur, ce 
grand railleur, l'homme des tentatives désespérées, exa- 
minait la Peau de chagrin. 

— Je voudrais bien être témoin de la coïncidence qui 
existe entre vos désirs et son rétrécissement, dit-il au 
marquis. 

— A quoi bon? s'écria Brisset. 



ÉTUDES PHILOSOPfflQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 341 

— A quoi bon? répéta Caméristus. 

— Ah ! vous êtes d'accord , répondit Maugredie. 

— Cette contraction est toute simple, ajouta Brissel. 

— Elle est surnaturelle , dit Caméristus. 

— En effet, répliqua Maugredie en affectant un air 
grave et rendant à Raphaël sa Peau de chagrin, le ra- 
cornissement du cuir est un fait inexphcable et cepen- 
dant naturel qui , depuis l'origine du monde , £adt le 
désespoir de la médecine et des jolies femmes. 

A force d'examiner les trois docteurs, Valentin ne 
découvrit en eux aucune sympathie pour ses maux. 
Tous trois , silencieux à chaque réponse , le toisaient 
avec indifférence et le questionnaient sans le plaindre. 
La nonchalance perçait à travers leur politesse. Soit 
certitude , soit réflexion , leurs paroles étaient si rares , 
si indolentes, que par momens Raphaël les crut dis- 
ti*aits. De temps à autre , Brisset seul répondait : « Bon ! 
bien! » à tous les symptômes désespéi*aus dont l'exis- 
tence était démontrée par Bianchon. Caméristus de- 
meurait plongé dans une profonde rêverie. Maugredie 
ressemblait à un auteur comique étudiant deux origi- 
naux pour les transporter fidèlement sur la scène. La 
figure d'Horace trahissait une peine profonde , un atten- 
drissement plein de tristesse. 11 était médecin depuis 
trop peu de temps pour être insensible devant la dou- 
leur et impassible près d'un lit funèbre; il ne savait 
pas éteindre dans ses yeux les larmes amies qui empê- 
chent un homme de voir clair et de saisir, comme un 
général d'armée, le moment propice à la victoire, sans 
écouter les cris des moribonds. Après être resté pen- 



342 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

(lant une demi-heure environ à prendre en quelque sorte 
la mesure de la maladie et du malade, comme un tail- 
leur prend la mesure d'un habit à un jeune homme qui 
lui commande ses vétemens de noces , ils dirent quelques 
lieux communs, parlèrent même des affaires publiques; 
puis ils voulurent passer dans le cabinet de Raphaël 
pour se communiquer leurs idées et rédiger la sentence. 

— Messieurs , leur dit Valentin , ne puis-je donc assister 
au débat? 

A ce mot, Brisset et Maugredie se récrièrent vive- 
ment, et malgré les instances de leur malade, ils se 
refusèrent à délibérer en sa présence. Raphaël se sou- 
mit à l'usage, en pensant qu'il pouvait se glisser dans 
un couloir d'où il entendrait facilement les discussions mé- 
dicales auxquelles les trois professeurs allaient se livrer. 

— Messieurs, dit Brisset en enti*ant, permettez-moi 
de vous donner promptement mon avis. Je ne veux ni 
vous l'imposer, ni le voir controversé : d'abord il est 
net, précis, et résulte d'une similitude complète entre 
un de mes malades et le sujet que nous avons été ap- 
pelés à examiner; puis, je suis attendu à mon hospice. 
L'importance du fait qui y réclame ma présence m'ex- 
cusera de prendre le premier la parole. Le sujet qui 
nous occupe est également fatigué par des travaux in- 
tellectuels.... Qu'a- 1- il donc fait, Horace? dit -il en 
s'adressant au jeune médecin. 

— Une théorie de la volonté. 

— Ah ! diable, mais c'est un vaste sujet. Il est fatigué, 
dis-je, par des excès de pensée, par des écarts de régime, 
par l'emploi répété de stimulans trop énergiques. L'action 



ÉTUDES PHILOSOPfflQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 343 

violente du corps et du cerveau a donc vicié le jeu de 
tout l'oi^anisme. Il est facile, messieurs, de reconnaître, 
dans les symptômes de la face et du corps , une irritation 
prodigieuse à l'estomac, la névrose du grand sympathi- 
que , la vive sensibilité de Tépigastre , et le resserrement 
des hypocondres. Vous avez remarqué la grosseur et la 
saillie du foie. Enfin M. Bianchon a constamment observé 
les digestions de son malade, et nous a dit qu'elles étaient 
difficiles, laborieuses. A proprement parler, il n'existe 
plus d'estomac; l'homme a disparu. L'intellect est atro- 
phié parce que l'homme ne digère plus. L'altération pro- 
gressive de l'épigastre , centre de la vie , a vicié tout le 
système. De là partent des irradiations constantes et fla- 
grantes, le désordre a gagné le cerveau par le plexus ner- 
veux, d'où l'irritation excessive de cet oi^ane. Il y a mo- 
nomanie. Le malade est sous le poids d'une idée fixe. Pour 
lui cette Peau de chagrin se rétrécit réellement, peut-être 
a-t-elle toujours été comme nous l'avons vue ; mais, qu'il 
se contracte ou non, ce chagrin est pour lui la mouche 
que certain grand visir avait sur le nez. Mettez prompte- 
ment des sangsues à l'épigastre, calmez l'irritation de cet 
organe où l'homme tout entier réside, tenez le malade au 
régime, la monomanie cessera. Je n'en dirai pas davan- 
tage au docteur Bianchon, il doit saisir l'ensemble et les 
détails du traitement. Peut-être y a-t-il complication de 
maladie , peut-être les voies respiratoires sont-elles éga- 
lement iiTitées ; mais je crois le traitement de l'appareil 
intestinal beaucoup plus important , plus nécessaire , plus 
urgent que ne l'est celui des poumons. L'élude tenace 
de matières abstraites et quelques passions violentes ont 



344 ETUDES SOCIALES , DEUXIÈME PARTIE. 

produit de graves perturbations dans ce mécanisme vital ; 
cependant il est temps encore d'en redresser les ressorts, 
rien n'y est trop follement adultéré. Vous pouvez donc 
&cilement sauver votre ami, dit-il à Bianchon. 

— Notre savant collègue prend l'effet pour la cause, ré- 
pondit Caméristus. Oui, les altérations si bien observées 
par lui existent chez le malade , mais l'estomac n'a pas 
graduellement établi des irradiations dans l'organisme el 
vers le cei*veau , comme une fêlure étend autour d'elle 
des rayons dans une vitre. Il a fallu un coup pour trouer 
le vitrail, ce coup, qui l'a porté? le savons-nous, avons- 
nous suffisamment observé le malade, connaissons-nous 
tous les accidens de sa vie ? Messieurs , le principe vital , 
Varchée de Van-Helmont est atteint en lui , la vitalité 
même est attaquée dans son essence, l'étincelle divine, 
l'intelligence transitoire qui sert comme de lien à la ma- 
chine et qui produit la volonté , la science de la vie a 
cessé de régulariser les phénomènes journaliers du mé- 
canisme et les fonctions de chaque oi^ane ; de là provien- 
nent les désordres si bien appréciés par mon docte con- 
frère. Le mouvement n'est pas venu de l'épigastre au cer- 
veau , mais du cerveau vers l'épigastre. Non , dit-il en se 
frappant avec force la poitrine , non , je ne suis pas un 
estomac fait homme I Non, tout n'est pas là. Je ne me sens 
pas le courage de dire que si j'ai un bon épigastre, le reste 
est de forme. Nous ne pouvons pas, reprit-il plus douce- 
ment, soumettre à une même cause physique et à un 
traitement uniforme les troubles gi*aves qui surviennent 
chez les différens sujets plus ou moins sérieusement at- 
teints. Aucun homme ne se ressemble. Nous avons tous 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CIUGRIN. 345 

des oi^anes particuliers, diversement affectés, diverse- 
ment nounîs, propres à remplir des missions différentes, 
et à développer des thèmes nécessaires à l'accomplisse- 
ment d'mi ordre de choses qui nous est inconnu. La 
portion du grand tout, qui par une haute volonté vient 
opérer, entretenir en nous le phénomène de l'animation, 
se formule d'une manière distincte dans chaque homme, 
et fait de lui un être en apparence fini, mais qui par un 
point coexiste à une cause infinie. Aussi, devons-nous étu- 
dier chaque sujet séparément, le pénétrer, reconnaître en 
quoi consiste sa vie , quelle en est la puissance. Depuis 
la mollesse d'une éponge mouillée jusqu'à la dureté d'une 
pierre ponce, il y a des nuances infinies. Voilà l'homme. 
Entre les oi^anisations spongieuses des lymphatiques et la 
vigueur métallique des muscles de quelques hommes des- 
tinés à une longue vie, que d'erreurs ne commettra pas 
le système unique, implacable, de la guérison par l'abat- 
tement , par la prostration des forces humaines que vous 
supposez toujours irritées ! Ici donc, je voudrais un trai- 
tement tout moral, un examen approfondi de l'être intime. 
Allons chercher la cause du mal dans les entrailles de 
l'ame et non dans les entrailles du corps ! Un médecin 
est un être inspiré, doué d'un génie particulier à qui Dieu 
concède le pouvoir de lire dans la vitalité, comme il donne 
aux prophètes des yeux pour contempler l'avenir, au poète 
la faculté d'évoquer la nature, au musicien celle d'arranger 
les sons dans un ordre harmonieux dont le type est en 
haut, peut-être!... 

— Toujours sa médecine absolutiste , monarchique et 
religieuse, dit Brissot en murmurant. 



41 



34G ÉTUDES SOCIALES , DEUXIÈME PARTIE. 

— Messieurs, reprit promptement Maugredie en cou- 
vrant avec promptitude l'exclamation de Brisset, ne per- 
dons pas de vue le malade*. • 

— Voilà donc où en est la science , s'écria tristement 
Raphaël. Ma guérison flotte entre un rosaire et un cha- 
pelet de; sangsues, entre le bistouri de Dupuytren et la 
prière du prince de Hohenlohe ! Sur la ligne qui sépare 
le fait de la parole , la matière de l'esprit , Maugredie est 
là, doutant. Le oui et non humain me poursuit partout ! 
Toujours le Carymary, Carymara de Rabelais : je suis 
spirituellement malade, cary mary ! ou matériellement ma- 
lade , carymara ! Dois-je vivre ? ils l'ignorent. Au moins 
Planchette était- il plus franc , en me disant : Je ne sais 
pas. 

En ce moment, Valentin entendit la voix du docteur 
Maugredie. 

— Le malade est monomane , eh bien , d'accord , s'é- 
cria-t-il, mais il a deux cent mille livres de rente, ces 
monomanes-là sont fort rares et nous leur devons au 
moins un avis. Quant à savoir si son épigastre a réagi sur 
le cerveau ou son cerveau sur 1 épigastre, nous pourrons 
peut-être vériGer le fait, quand il sera mort. Résumons- 
nous donc. Il est malade, le fait est mcontestable. Il lui 
faut un traitement quelconque. Laissons les doctrines. 
Mettons-lui des sangsues pour calmer l'irritation intesti- 
nale et la névrose sur l'existence desquelles nous sommes 
d'accord , puis envoyons-le aux Eaux : nous agirons à la 
fois d'après les deux systèmes. S'il est pulmonique, nous 
ne pouvons guère le sauver, ainsi.... 

Raphaël quitta promptement le couloir et vint se re- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. M7 

mettre dans son fauteuil. Bientôt les quatre médecins 
sortirent du cabinet. Horace porta la parole , et lui dit : 
— Ces messieurs ont unanimement reconnu la néces- 
sité d'une application immédiate de sangsues à l'estomac, 
et l'ui^ence d'un traitement à la fois physique et moral. 
D'abord un régime diététique afin de calmer l'irritation de 
votre oi^anisme... 

Ici Brisset fit un signe d'approbation. 

— Puis , un régime hygiénique pour régir votre mo- 
ral. Ainsi nous vous conseillons unanimement d'aller aux 
eaux d'Aix en Savoie, ou a celles du Mont-d'Or en Au- 
vergne, si vous les préférez ; l'air et les sites de la Savoie 
sont plus s^réables que ceux du Cantal , mais vous suivrez 
votre goût. 

Là, le docteur Caméristus laissa échapper un geste d'as- 
sentiment. 

— Ces messieurs , reprit Bianchon , ayant reconnu de 
légères altérations dans l'appareil respiratoire , sont tom- 
bés d'accord sur l'utilité de mes prescriptions antérieures. 
Ils pensent que votre guérison est facile et dépendra de 
l'emploi sagement alternatif de ces divei*s moyens... Et... 

— Et voilà pourquoi votre fille est muette , dit Raphaël 
en souriant et en attirant Horace dans son cabinet pour 
lui remettre le prix de cette inutile consultation. 

— Ils sont logiques, lui répondit le jeune médecin. 
Caménstus sent , Brisset examine , Maugredie doute. 
L'homme n'a-t-il pas une ame, un corps et une raison? 
L'une de ces trois causes premières agit en nous d'une ma- 
nière plus ou moins forte, et il y aura toujours de l'homme 
dans la science humaine. Crois-moi , Raphaël , nous ne 



348 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

guérissons pas, nous aidons à guérir. Entre la médecine 
de Brisset et celle de Caméristus, se trouve encore la mé- 
decine expectante ; mais pour pratiquer celle-ci avec suc- 
cès, il faudrait connaître son malade depuis dix ans. Il y a 
au fond de la médecine une négation comme dans toutes 
les sciences. Tâche donc de vivre ss^ement , essaie d'un 
voyage en Savoie, le mieux est et sera toujours de se con- 
fier h la nature. 

Kapbaël partit pour les eaux d'Aix. 

Au retour de la promenade et par une belle soirée 
d'été , quelques-unes des personnes venues aux eaux d'Aix 
se trouvèrent réunies dans les salons du Cercle. Assis 
près d'une fenêtre et tournant le dos à l'assemblée , Ra- 
phaël resta long-temps seul , plongé dans une de ces rê- 
veries machinales, durant lesquelles nos pensées naissent, 
s'enchaînent, s'évanouissent sans revêtir de formes, et 
passent en nous comme de légers nuages à peine colorés. 
La tristesse est. alofs douce , la joie est vaporeuse, et 
l'ame est presque endormie. Se laissant aller a cette vie 
sensuelle, Valentin se baignait dans la tiède atmosphère 
du soir en savourant l'air pur et parfumé des montagnes, 
heureux de ne sentir aucune douleur et d'avoir enfin ré- 
duit au silence sa menaçante Peau de chagrin. Au mo- 
ment où les teintes rouges du couchant s'éteignirent sur 
les cimes, la température fraîchit, il quitta sa place en 
poussant la fenêtre. 

— Monsieur, lui dit une vieille dame, auriez- vous la 
complaisance de ne pas fermer la croisée ? Nous étouffons. 

Cette phrase déchira le tympan de Raphaël par des dis- 
sonances d'une aigreur singulière , elle fut comme le mot 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 349 

que lâche imprudemment un homme à l'amitié duquel 
nous voulions croire et qui détruit quelque douce illusion 
de sentiment en trahissant un ahime d'égoïsme. Le mar- 
quis jeia sur la vieille femme le froid regard d'un diplomate 
impassible, il appela un valet, et lui dit sèchement quand 
il arriva : Ouvrez cette fenêtre ? 



A ces mots, une surprise insolite éclala sur tous les vi- 
sages. L'assemblée se mit à chuchoter, en regardant le ma- 
lade d'un air plus ou moins expressif, comme s'il eût com- 
mis quelque grave impertinence. Raphaël, qui n'avait pasen- 
lièremenl dépouillé sa primitive timidité de jeune homme, 
eut un mouvement de honte ; mais il secoua sa torpeur, 
reprit son énergie et se demanda compte à lui-même de 



350 ETUDES SOCULES, DEUXIEME PARTIE. 

cette scène étrange. Soudain un rapide mouvement anima 
son cerveau : le passé lui apparut dans une vision distincte 
où les causes du sentiment qu'il inspirait saillirent en relief 
comme les veines d'un cadavre dont, par quelque savante in- 
jection, les naturalistes colorent les moindres ramifications; 
il se reconnut lui-même dans ce tableau fugitif, y suivit 
son eidstence, jour par jour, pensée à pensée; il s'y vit, 
non sans surprise, sombre et distrait au sein de ce monde 
rieur, toujours songeant à sa destinée , préoccupé de son 
mal ; paraissant dédaigner la causerie la plus insignifiante, 
fuyant ces intimités éphémères qui s'établissent prompte- 
ment entre les voyageurs parce qu'ils comptent sans doute 
ne plus se rencontrer; peu soucieux des autres et sem- 
blable enfin h ces rochers insensibles aux caresses comme 
à la furie des vagues. Puis, par un rare privilège d'intui- 
tion, il lut dans toutes les âmes : en découvrant sous la 
lueur d'un flambeau le crâne jaune, le profil sardonique 
d'un vieillard, il se rappela de lui avoir gagné son argent 
sans lui avoir proposé de prendre sa revanche ; plus loin 
il aperçut une jolie femme dont les agaceries l'avaient 
trouvé froid ; chaque visage lui reprochait un de ces torts 
inexplicables en apparence, mais dont le crime gît toujom^ 
dans une invisible blessure faite à l'amour-propre. 11 avait 
involontairement froissé toutes les petites vanités qui gra- 
vitaient autour de lui. Les convives de ses fêtes ou ceux 
auxquels il avait offert ses chevaux s'étaient inûtés de 
son luxe; surpris de leur ingratitude, il leur avait épar- 
gné ces espèces d'humiliations, dès lors ils s'étaient crus 
méprisés et l'accusaient d'aristocratie. En sondant ainsi 
les cœurs, il put en déchiffrer les pensées les plus se- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 361 

crëles , il eut horreur de la société , de sa politesse , de 
son vernis. Riche et d'un esprit supérieur, il était envié, 
haï; son silence trompait la curiosité, sa modestie sem- 
blait de la hauteur à ces gens mesquins et superficiels. Il 
devina le crime latent, irrémissible, dont il était coupable 
envei*s eux : il échappait à la juridiction de leur médio- 
crité. Rebelle à leur despotisme inquisiteur, il savait se 
passer d'eux; pour se venger de cette royauté clandes- 
tine, tous s'étaient instinctivement ligués pour lui faire 
sentir leur pouvoir, le soumettre à quelque ostracisme, 
et lui apprendre qu'eux aussi pouvaient se passer de lui. 
Pris de pitié d'abord à cette vue du monde, il frémit bien- 
tôt en pensant à la souple puissance qui lui soulevait ainsi 
le voile de chair sous lequel est ensevelie la nature mo- 
rale, et ferma les yeux conmie pour ne plus rien voir. 
Tout à coup , un rideau noir fut tiré sur cette sinistre fan- 
tasmagorie de vérité, mais il se trouva dans l'horrible 
isolement qui attend les Puissances et les Dominations. En 
ce moment, il eut un violent accès de toux. Loin de re- 
cueillir une seule de ces paroles indifférentes en appa- 
rence, mais qui du moins simulent une espèce de com- 
passion polie chez les personnes de bonne compagnie ras- 
semblées par le hasard , il entendit des interjections hos- 
tiles et des plaintes murmurées à voix basse. La société 
ne daignait même plus se grimer pour lui , parce qu'il la 
devinait peut-être. 

— Sa maladie est contagieuse. 

— Le président du Cercle devrait lui interdire l'entrée 
du salon. 

— ^En bonne police, il est vraimentdéfendu de tousser ainsi. 



352 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

— Quand un homme est aussi malade , il ne doit pas 
venir aux Eaux ! 

— Il me chassera d'ici. 

Raphaël se leva pour se dérober à la malédiction géné- 
rale et se promena dans l'appartement. Il voulut trouver 
une protection et revint près d'une jeune femme inoccupée 
à laquelle il médita d'adresser quelques flatteries; mais à 
son approche, elle lui tourna le dos et feignit de regarder 
les danseurs. Raphaël craignit d'avoir déjà pendant cette 
soirée usé de son talisman, il ne se sentit ni la volonté ni 
le courage d'entamer la conversation, quitta le salon et se 
réfugia dans la salle de billard. Là, personne ne lui parla, 
ne le salua, ne lui jeta le plus léger regard de bienveil- 
lance. Son esprit naturellement méditatif lui révéla, par 
une intus-susception, la cause générale et rationelle de l'a- 
version qu'il avait excitée. Ce petit monde obéissait, sans 
le savoir peut-être , à la grande loi qui régit la haute so- 
ciété dont Raphaël acheva de comprendre la morale im- 
placable. Un regard rétrogi*ade lui en montra le type 
complet en Fœdora. Il ne devait pas rencontrer plus de 
sympathie pour ses maux chez celle-ci, que, pour ses 
misères de cœur, chez celle-là. Le beau monde bannit de 
son sein les malheureux, comme un homme de santé vi- 
goureuse expulse de son corps un principe morbifique. 
Le monde abhorre les douleurs et les infortunes, il les 
redoute à l'égal des contagions , il n'hésite jamais entre 
elles et les vices : le vice est un luxe. Quelque majes- 
tueux que soit un malheur, la société sait l'amoindrir, le 
ridiculiser par une épigramme ; elle dessine des carica- 
tures pour jeter à la tête des rois déchus les affronts 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 353 

qu'elle croit avoir reçus d'eux ; semblable aux jeunes 
Romaines du Cirque, elle ne fait jamais grâce au gla- 
diateur qui tombe; elle vit d'or et de moquerie. Mort 
aux faibles! est le vœu de cette espèce d'Ordre Equestre 
institué chez toutes les nations de la terre , car il s'élève 
partout des riches , et cette sentence est écrite au fond 
des cœurs pétris par l'opulence ou nourris par l'aris- 
tocratie.. Rassemblez-vous des enfans dans un collège? 
Cette image en raccourci de la société , mais image d'au- 
tant plus vraie qu'elle est plus naïve et plus franche, 
vous offre toujours de pauvres ilotes , créatures de souf- 
france et de douleur , incessanmient placées entre le mé- 
pris et la pitié : l'Évangile leur promet le ciel. Descen- 
dez-vous plus bas sur l'échelle des êtres organisés? Si 
quelque volatile est endolori parmi ceux d'une basse-cour, 
les autres le poursuivent à coups de bec , le plument et 
l'assassinent. Fidèle à cette charte de l'égoîsme, le monde 
prodigue ses rigueurs aux misères assez hardies pour 
venir affronter ses fêtes, pour chagriner ses plaisirs. Qui- 
conque souffre de corps ou d'ame, manque d'ai^ent ou 
de pouvoir, est un Paria. Qu'il reste dans son désert ; s'il 
en franchit les limites, il trouve partout l'hiver : froideur 
de regards , froideur de manières , de paroles , de cœur; 
heureux, s'il ne récolte pas l'insulte, là où pour lui devait 
éclore une consolation. Mourans , restez sur vos lits dé- 
sertés. Vieillards, soyez seuls à vos froids foyers. Pauvres 
filles sans dot, gelez et brûlez dans vos greniers sohtaires. 
Si le monde tolère un malheur, n'est-ce pas pour le façon- 
ner à son usage, en tirer profit, le bâter , lui mettre un 
mors , une housse , le monter, en iaire une joie? Quinteuses 

45 



354 ETUDES SOCULES, DEUXIEME PARTIE. 

demoiselles de compagnie, composez-vous de gais visages ! 
endurez les vapeurs de votre prétendue bienfaitrice, portez 
ses chiens ; rivales de ses griffons anglais, amusez4a, devi- 
nez-la , puis taisez-vous ! Et toi , roi des valets sans li- 
vrée , parasite effronté , laisse ton caractère à la maison ; 
digère comme digère ton amphitryon, pleure de ses pleurs, 
ris de son rire , tiens ses épigrammes pour agréables ; si 
tu veux en médire, attends sa chute. Ainsi le monde 
honore-t-il le malheur : il le tue ou le chasse, l'avilit 
ou le châtre. 

Ces réflexions sourdirent au cœur de Raphaël avec la 
promptitude d*une inspiration poétique , il regarda autour 
de lui , et sentit ce froid sinistre que la société distille 
pour éloigner les misères, et qui saisit l'ame encore plus 
vivement que la bise de décembre ne glace le corps. Il 
se croisa les bras sur la poitrine , s'appuya le dos à la 
muraille , et tomba dans une mélancolie profonde. Il son- 
geait au peu de bonheur que cette épouvantable police 
procure au monde. Qu'était-ce? des amusemens sans 
plaisir, de la gaité sans joie , des fêtes sans jouissance , 
du délire sans volupté , enfin le bois ou les cendres d'un 
foyer, mais sans une étincelle de flamme. Quand il re- 
leva la tête, il se vit seul, les joueurs avaient fui. — Pour 
leur faire adorer ma toux , il me suffirait de leur révéler 
mon pouvoir ! se dit-il. A cette pensée , il jeta le mépris 
comme un manteau entre le monde et lui. 

Le lendemain , le médecin des eaux vint le voir 
d'un air affectueux et s'inquiéta de sa sauté. Raphaël 
éprouva un mouvement de joie en entendant les paroles 
amies qui lui furent adressées. Il trouva la physionomie 



i 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 355 

du docteur empreinte de douceur et de bonté, les bou- 
cles de sa perruque blonde respiraient la philantropie , 
la coupe de son habit carré , les plis de son pantalon , 
ses souliers laides comme ceux d'un quaker, tout, jus- 
qu'à la poudre circulairement semée par sa petite queue 
sur son dos légèrement voûté, trahissait un caractère 
apostolique, exprimait la charité chrétienne et le dé- 
vouement d'un homme qui, par zèle pour ses malades, 
s'était astreint à jouer le whist et le trictrac assez bien 
pour toujours gagner leur argent. 

— Monsieur le marquis , dit-il après avoir causé long- 
temps avec Raphaël, je vais sans doute dissiper votre 
tristesse. Maintenant, je connais assez votre constitution 
pour affirmer que les médecins de Paris , dont les grands 
talens me sont connus, se sont trompés sur la nature 
de votre maladie. A moins d'accident, monsieur le mar- 
quis , vous pouvez vivre la vie de Mathusalem. Vos pou- 
mons sont aussi forts que des soufflets de forge , et votre 
estomac ferait honte à celui d'une autruche ; mais si vous 
restez dans une température élevée , vous risquez d'être 
très-proprement et promptement mis en terre sainte. 
Monsieur le marquis va me comprendre en deux mots. 
La chimie a démontré que la respiration constitue chez 
l'homme une véritable combustion dont le plus ou moins 
d'intensité dépend de l'affluence ou de la rareté des 
principes phlogistiques amassés par l'organisme particu- 
lier h chaque individu. Chez vous , le phlogistique abonde ; 
vous êtes, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, sur- 
oxigéné par la complexion ardente des hommes desti- 
nés aux grandes passions. En respirant l'air vif et pur 



356 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

qui accélère la vie chez les hommes à Sbre molle , vous 
aidez encore à une combustion déjà trop rapide. Une 
des conditions de votre existence est donc l'atmosphère 
épaisse des étables , des vallées. Oui , l'air vital de l'homme 
dévoré par le génie se trouve dans les gras pâturages 
de l'Allemî^e, à Baden-Baden, à To^litz. Si vous 
n'avez pas horreur de l'Angleterre, sa sphère brumeuse 
calmera votre incandescence; mais nos eaux situées 
à mille pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée 
vous sont funestes. Tel est mon avis, dit-il en laissant 
échapper un geste de modestie; je le donne contre nos 
intérêts , puisque si vous le suivez , nous aurons le 
malheur de vous perdre. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 357 

Sans ces derniers mots , Raphaël eût été séduit par la 
fausse bonhomie du mielleux médecin , mais il était 
trop profond observateur pour ne pas deviner à Tac- 
cent, au geste et au regard qui accompagnèrent cette 
phrase doucement railleuse , la mission dont le petit 
homme avait sans doute été chaîné par l'assemblée de 
ses joyeux malades. Ces oisifs au teint fleuri , ces vieilles 
femmes ennuyées, ces Anglais nomades, ces petites 
maîtresses échappées à leurs maris et conduites aux 
eaux par leurs amans, entreprenaient donc d'en chas- 
ser un pauvre moribond débile , chétif , en apparence 
incapable de résister à une persécution journalière. Ra- 
phaël accepta le combat en voyant un amusement dans 
cette intrigue. 

— Puisque vous seriez désolé de mon départ , répon- 
dit-il au docteur , je vais essayer de mettre à profit votre 
bon conseil tout en restant ici. Dès demain, j'y ferai 
construire une maison où nous modifierons l'air suivant 
votre ordonnance. 

Interprétant le sourire amèrement goguenard qui vint 
errer sur les lèvres de Raphaël , le médecin se contenta 
de le saluer, sans trouver un mot à lui dire. 

Le lac du Bourget est une vaste coupe de montagnes 
tout ébréchée où brille , à sept ou huit cents pieds au- 
dessus de la Méditerranée , une goutte d'eau bleue comme 
ne l'est aucune eau dans le monde. Vu du haut de la 
Dent-du-Chat , ce lac est là comme une turquoise égarée. 
Cette jolie goutte d'eau a neuf lieues de contour , et 
dans certains endroits, près de cinq cents pieds de pro- 
fondeur. Être là dans une barque au milieu de cette 



358 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

nappe par un beau ciel, n'entendre que le bruit des 
rames, ne voir à l'horizon que des montagnes nuageu- 
ses, admirer les ne^es ëtincelantes de la Maurienne 
française, passer tour à tour des blocs de granit vêtus 
de velours par des fougères ou par des arbustes nains , à 
de riantes collines^ d'un côté le désert, de l'autre une 
riche nature; un pauvre assistant au dîner d'un riche; 
ces harmonies et ces discordances composent un spec- 
tacle où tout est grand, où tout est petit. L'a^>ect des 
montagnes change les conditions de l'optique et de la 
perq>ective : un sapin de cent pieds vous semble un ro- 
seau , de larges vallées vous apparaissent étroites autant 
que des sentiers. Ce lac est le seul où l'on puisse faire 
une confidence de cœur à cœur. On y pense et on y aime. 
En aucun endroit, vous ne rencontreriez une plus belle 
entente entre l'eau, le ciel, les montagnes et la terre. 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 359 

■ 

Il s'y trouve des baumes pour toutes les crises de la vie. 
Ce lieu garde le secret des douleurs , il les console , les 
amoindrit, et jette dans l'amour je ne sais quoi de grave, 
de recueilli qui rend la passion plus profonde , plus 
pure. Un baiser s*y agrandit. Mais c'est surtout le lac des 
souvenirs , il les favorise en leur donnant la teinte de ses 
ondes , miroir où tout vient se réfléchir. Raphaël ne sup- 
portait son fardeau qu'au milieu de ce beau paysage , il y 
pouvait rester indolent, songeur, et sans désirs. Après 
la visile du docteur, il alla se promener et se fit débar- 
quer à la pointe déserte d'une jolie colline sur laquelle 
est situé le village de Saint-Innocent. De cette espèce de 
promontoire , la vue embrasse les monts de Bugey , aux 
pieds desquels coule le Rhône, et le fond du lac ; mais de 
là Raphaël aimait à contempler , sur la rive opposée , l'ab- 
baye mélancolique de Haute-Combe, sépulture des rois 
de Sardaigne prosternés devant les montagnes comme des 
pèlerins arrivés au terme de leur voyage. Un frissonne- 
ment égal et cadencé de rames, troubla le silence de ce 
paysage et lui prêta une voix monotone , semblable aux 
psalmodies des moines. Ëtonné de rencontrer des pro- 
meneurs dans cette partie du lac ordinairement solitaire , 
le marquis examina , sans sortir de sa rêverie , les per- 
sonnes assises dans la barque , et reconnut à l'arrière la 
vieille dame qui l'avait si durement interpellé la veille. 
Quand le bateau passa devant Raphaël , il ne fut salué que 
par la demoiselle de compagnie de cette dame , pauvre 
fille noble qu'il lui semblait voir pour la première fois. 
Déjà , depuis quelques instans , il avait oublié les prome- 
neurs, promptement disparus derrière le promontoire, 



360 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

lorsqu'il entendit près de lui le frôlement d'une robe et 
le bruit de pas légers. En se retournant, il aperçut 
la demoiselle de compagnie ; à son air contraint , il de- 
vina qu'elle voulait lui pai*ler, et s'avança vers elle. 
Agée d'environ trente-six ans, grande et mince, sëche 
et froide, elle était, comme toutes les vieilles filles, 
assez embarrassée de son regard qui ne s'accordait plus 
avec une démarche indécise , gênée , sans élasticité. Tout 
à la fois vieille et jeune , elle exprimait par une certaine 
dignité de maintien le haut prix qu'elle attachait à ses 
trésors et à ses perfections. Elle avait d'ailleurs les gestes 
discrets et monastiques des femmes habituées à se chérir 
elles-mêmes , sans doute pour ne pas faillir à leur des- 
tinée d'amour. 

— Monsieur, votre vie est en danger, ne venez plus 
au Cercle , dit-elle à Raphaël en faisant quelques pas en 
arrière , comme si déjà sa vertu se trouvait compromise. 

— Mais, mademoiselle, répondit Valentin en souriant, 
de grâce expliquez-vous plus clairement, puisque vous 
avez daigné venir jusqu'ici... 

— Ah ! reprit-elle , sans le puissant motif qui m'amène , 
je n'aurais pas risqué d'encourir la disgrâce de madame 
la comtesse , car si elle savait jamais que je vous ai pré- 
venu. . . 

— Et qui le lui dirait, mademoiselle, s'écria Raphaël. 

— C'est vrai, répondit la vieille fille en lui jetant le 
regard tremblotant d'une chouette mise au soleil. Mais 
pensez à vous , reprit-elle , plusieurs jeunes gens qui veu- 
lent vous chasser des Eaux se sont promis de vous pro- 
voquer, de vous forcer à vous battre en duel. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 361 

La voix de la vieille dame retentit dans le lointain. 

— Mademoiselle , dit le marquis , ma reconnaissance... 
Sa protectrice s'était déjà sauvée en entendant la voix 

de sa maîtresse qui, derechef, glapissait dans les ro- 
chers. 

— Pauvre fille! les misères s'entendent et se secou- 
rent toujours, pensa Raphaël en s'asseyant au pied de 
son arbre. 

La clef de toutes les sciences est sans contredit le point 
d'interrogation, nous devons la plupart des grandes dé- 
couvertes au : Comment? et la sagesse dans la vie consiste 
peut-être à se demander à tout propos : Pourquoi? Mais 
aussi cette factice prescience détruit -elle nos illusions. 
Ainsi, Valentin ayant pris, sans préméditation de phi- 
losophie , la bonne action de la vieille fille pour texte de 
ses pensées vagabondes, la trouva pleine de fiel. 

— Que je sois aimé d'une demoiselle de compagnie, 
se dit- il, il n'y a rien là d'extraordinaire : j'ai vingt- 
sept ans , un titre et deux cent mille livres de rente ! 
Mais que sa maîtresse , qui dispute aux chattes la palme 
de l'hydrophobie , l'ait menée en bateau, près de moi, 
n'est-ce pas chose étrange et merveilleuse? Ces deux 
femmes, venues en Savoie pour y dormir comme des 
marmottes, et qui demandent à midi s'il est jour, se 
seraient levées avant huit heures aujourd'hui pour faire 
du hasard en se mettant à ma poursuite? 

Bientôt cette vieille fille et son ingénuité quadragénaire 
fut à ses yeux une nouvelle transformation de ce monde 
artificieux et taquin, une ruse mesquine, un complot 
maladroit, une pointillerie de prêtre ou de femme. Le 



46 



362 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

duel étaitril une iable, ou voulait-on seulement lui faire 
peur? Insolentes et tracassiëres comme des mouches, 
ces âmes étroites avaient réussi à piquer sa vanité, à 
réveiller son orgueil , à exciter sa curiosité. Ne voulant 
ni devenir leur dupe ni passer pour un lâche , et amusé 
peut-être par ce petit drame, il vint au Cercle le soir 
même. Il se tint debout, accoudé sur le marbre de la 
cheminée, et resta tranquille au milieu du salon prin- 
cipal, en s'étudiant à ne donner aucune prise sur lui; 
mais il examinait les visages , et défiait en quelque sorte 
l'assemblée par sa circonspection. Comme un dogue sûr 
de sa force , il attendait le combat chez lui , sans aboyer 
inutilement. Vers la fin de la soirée , il se promena dans 
le salon de jeu , en allant de la porte d'entrée à celle du 
billard où il jetait de temps à autre un coup-d'œil aux 
jeunes gens qui y faisaient une partie. Après quelques 
tom*s, il s'entendit nommer par eux. Quoiqu'ils parlas- 
sent à voix basw, Raphaël devina facilement qu'il était 
devenu l'objet d*un débat, et finit par saisir quelques 
phrases dites à haute voix. 

— Toi! 

— Oui, moi! 
— Je t'en défie! 

— Parions ? 

— Oh! il ira. 

Au moment où Valentin , curieux de connaître le sujet 
du pari , s'arrêta pour écouter attentivement la conver- 
sation , un jeune homme , grand et fort , de bonne mine , 
mais ayant le regard fixe et impertinent des gens ap- 
puyés sur quelque pouvoir matériel, sortit du billard, 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 363 

et s'adressant à lui : — Monsieur, dit-il d'un ton calme, 
je me suis chaîné de vous apprendre une chose que vous 
semblez ignorer : votre figure et votre personne déplai- 
sent ici à tout le monde et à moi en particulier j vous 
êtes ti-op poli pour ne pas vous sacrifier au bien géné- 
ral , et je vous prie de ne plus vous présenter au Cercle. 
— Monsieur, cette plaisanterie, déjà faite sous l'Em- 
pire dans plusieurs garnisons, est devenue aujourd'hui 
de fort mauvais ton , répondit froidement Raphaël. 



— Je ne plaisante pas, reprit le jeune homme, je vous 
le répète : votre santé souffrirait beaucoup de votre 
séjour ici; la chaleur, les lumières, l'air du salon, la 
compi^ie nuisent à votre maladie. 



364 ETUDES SQUALES , DEUXIÈME PARTIE. 

— OÙ avez-vous étudié la médecine , demanda Raphaël. 

— Monsieur , j'ai été reçu bachelier au tir de Lepage 
à Paris, et docteur chez Lozès, le roi du fleuret. 

— Il vous reste un dernier grade à prendre , répliqua 
Valentin, lisez le Code de la politesse , vous serez un 
parfait gentilhomme. 

En ce moment les jeunes gens, souriant ou silencieux, 
sortirent du billard. Les autres joueurs, devenus at- 
tentifs, quittèrent leurs cartes pour écouter une que- 
relle qui réjouissait leurs passions. Seul au milieu de 
ce monde ennemi , Raphaël tâcha de conseiTcr son sang- 
froid et de ne pas se donner le moindre tort ; mais son 
antagoniste s'étant permis un sarcasme où l'outrage s'en- 
veloppait dans une foime éminemment incisive et spiri- 
tuelle, il lui répondit gravement : — Monsieur, il n'est 
plus permis aujourd'hui de donner un soufflet à un 
homme, mais je ne sais de quel mot flétrir une con- 
duite aussi lâche que l'est la vôtre. 

— Assez! assez! vous vous expliquerez demain, di- 
rent plusieurs jeunes gens qui se jetèrent entre les deux 
champions. 

Raphaël sortit du salon , passant pour l'offenseur , ayant 
accepté un rendez-vous près du château de Bordeau , dans 
une petite prairie en pente , non loin d'une route nou- 
vellement percée par où le vainqueur pouvait gagner 
Lyon. Raphaël devait nécessairement ou garder le lit 
ou quitter les eaux d'Aix. La société triomphait. Le len- 
demain , sur les huit heures du matin , l'adversaire de Ra- 
phaël , suivi de deux témoins et d'un chirui^en , arriva 
le premier sur le terrain. 



ETUBES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 365 

— Nous serons très-bien ici , il fait un temps superbe 
pour se battre, s'écria-t-il galment en regardant la voùtc 
bleue du ciel , les eaux du lac et les rochers sans la moin- 
dre arriëre-pensëe de doute ni de deuil. Si je le touche 
à l'épaule, dit-il en continuant, le metti-ai-je bien au 
lit pour un mois, hein docteur? 

— Au moins , répondit le chirui^ien. Mais laissez ce 
petit saute tranquille ; autrement , vous vous fatigueriez 
la main , et ne seriez plus maitre de votre coup. Vous 
pourriez tuer votre homme au lieu de le blesser. 

Le bruit d'une voiture se fit entendre. 



— Le voici, dirent les témoins qui bientôt aperçurent 
dans la route une calèche de voyi^e attelée de quatre 
chevaux et menée par deux postillons. 

— Quel sii^lier genre , s'écria l'adversaire de Valen- 
tin , il vient se faire tuer en poste. 



366 ÉTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

A un duel comme au jeu , les plus l^ers incidens in- 
fluent sur l'im^ination des acleurs fortement intéressés 
au succès d'un coup; aussi le jeune homme attendit-il 
avec une sorte d'inquiétude l'arrivée de cette voiture qui 
resta sur la route. Le vieux Jonathas en descendit lour^ 
dément le premier pour mder Raphaël à sortir, il le sou- 
tint de ses bras débiles , en déployant pour lui les soins 
minutieux qu'un amant prodigue à sa maîtresse. 



Tous deux se perdirent dans les sentiers qui séparaient 
la grande route de l'endroit désigné pour le combat, 
et ne reparurent que long-temps après, ils allaient len- 
tement. Les quatre spectateurs de cette scène singulière 
éprouvèrent une émotion profonde à l'aspect de Valen- 
tin appuyé sur le bras de son serviteur : pâle et défait, 
il marchait on goutteux , baissait la tête et ne disait mot. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 367 

Vous eussiez dit de deux vieillards également détruits, 
Tun par le temps , l'autre par la pensée ; le premier avait 
son âge écrit sur ses cheveux blancs, le jeune n'avait 
plus d'âge. 

— Monsieur , je n'ai pas dormi , dit Raphaël à son 
adversaire. Cette parole glaciale et le regard terrible 
qui l'accompagna firent tressaillir le véritable provoca- 
teur, il eut la conscience de son tort et une honte se- 
crête de sa conduite. Il y avait dans l'attitude, dans le 
son de voix et le geste de Raphaël quelque chose d'é- 
trange. Le marquis fit une pause, et chacun imita son 
silence. L'inquiétude et l'attention étaient au comble. 
Il est encore temps , reprit-il , de me donner une légère 
satisfaction, mais donnez-la moi, monsieur; sinon vous 
allez mourir. Vous comptez encore en ce moment sur 
votre habileté , sans reculer à l'idée d'un combat où vous 
croyez avoir tout l'avantage. Eh bien! monsieur, je suis 
généreux, je vous préviens de ma supériorité. Je pos- 
sède une terrible puissance. Pour anéantir votre adresse, 
pour voiler vos regards, faire trembler vos mains et 
palpiter votre cœur, pour vous tuer même, il me suffit 
de le désirer. Je ne veux pas être obligé d'exercer mon 
pouvoir, il me coûte trop cher d'en user. Vous ne serez 
pas le seul à mourir. Si donc vous vous refusez à me pré- 
senter des excuses, votre balle ira dans l'eau de cette 
cascade malgré votre habitude de l'assassinat, et la 
mienne droit à votre cœur sans que je le vise. 

En ce moment des voix confuses interrompirent Ra- 
phaël. En prononçant ces paroles, le marquis avait con- 
stamment dirigé sur son adversaire l'insupportable clarté 



368 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

de son regard fixe , il s'était redressé en montrant un vi- 
sage impassible, semblable à celui d'un fou méchant. 

— Fais-le taire, avait dit le jeune homme à son té- 
moin, sa voix me tord les entrailles! 

— Monsieur, cessez. Vos discours sont inutiles, criè- 
rent à Raphaël le chirui^ien et les témoins. 

— Messieurs, je remplis im devoir. Ce jeune homme 
a-t-il des dispositions à prendre? 

— Assez, assez! 

Le marquis resta debout, immobile, sans perdre un 
instant de vue son adversaire qui , dominé par une puis- 
sance presque magique, était comme un oiseau devant 
un serpent : contraint de subir ce regard homicide , il 
le fuyait, il y revenait sans cesse. 

— Donne-moi de l'eau, j'ai soif, dit-il à son témoin. 

— As-tu peur? 

— Oui, répondit-il. L'œil de cet homme est brûlant et 
me fascine. 

— Veux-tu lui faire des excuses? 

— Il n'est plus temps. 

Les deux adversaires furent placés à quinze pas l'un 
de l'autre. Ils avaient chacun près d eux une paire de 
pistolets , et suivant le programme de cette cérémonie , 
ils devaient tirer deux coups à volonté, mais après le 
signal donné par les témoins. 

— Que fais-tu, Charles, cria le jeune homme qui ser- 
vait de second à l'adversaire de Raphaël, tu prends la 
balle avant la poudre. 

— Je suis mort , répondit-il en murmurant , vous m'a- 
vez mis en face du soleil. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 369 

— Il est derrière vous, lui dît Valentin d'une voix 
grave et solennelle , en cliai^eant son pistolet lentement, 
sans s'inquiéter ni du signal déjà donné, ni du soin avec 
lequel l'ajustait son advei-saire. Cette sécurité surnatu- 
relle avait quelque chose de terrible qui saisit même les 
deux postillons amenés là par une curio»té cruelle. Jouant 
avec son pouvoir, ou voulant l'éprouver, Raphaël parlait 
à Jonathas et le regardait au moment où il essuya le 
feu de son ennemi. 



la balle de Charles alla briser une branche de saule, et 
ricocha sur l'eau. En tirant au hasard , Raphaël atteignit 
son adversaire au cœur, et sans faire attention à la chute 



370 ETUDES SOCIALES , DEUXIÈME PARTIE. 

(le ce jeune homme, il chercha promptement la Peau de 
chagrin pour voir ce que lui coûtait une vie humaine. 
Le talisman n'était plus grand que comme une petite feuille 
de chêne. 

— Eh bien ! que regardez-vous donc là , postillons ? 
en route, dit le marquis. 

Arrivé le soir même en France , il prit aussitôt la route 
d'Auvergne, et se rendit aux Eaux du Mont-d'Or. Pen- 
dant ce voyage, il lui surgit au cœur une de ces pen- 
sées soudaines qui tombent dans notre ame comme un 
rayon de soleil à travers d'épais nuages sur quelque 
obscure vallée. Tristes lueurs, sagesses implacables! elles 
illuminent les événemens accomplis, nous dévoilent nos 
fautes et nous laissent sans pardon devant nous-mêmes. 
Il pensa lout-à-<:oup que la possession du pouvoir, quel- 
que immense qu'il pût être, ne donnait pas la science 
de s'en servir. Le sceptre est un jouet pour un enfant, 
une hache pour Richelieu, et pour Napoléon un levier 
à faire pencher le monde. Le pouvoir nous laisse tels 
que nous sommes et ne grandit que les grands. Raphaël 
avait pu tout faire, il n'avait rien fait. 

Aux Eaux du Mont-d'Or, il retrouva ce monde qui 
toujours s'éloignait de lui avec l'empressement que les 
animaux mettent à fuir un des leurs , étendu mort après 
l'avoir flairé de loin. Cette haine était réciproque. Sa der- 
nière aventure lui avait donné une aversion profonde 
pour la société. Aussi, son premier soin fut-il de cher- 
cher un asile écarté aux environs des Eaux. Il sentait 
instinctivement le besoin de se rapprocher de la nature, 
des émotions vraies et de cette vie végétative à laquelle 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 371 

nous nous laissons si complaisamment aller au mi- 
lieu des champs. Le lendemain de son arrivée, il gravit, 
non sans peine, le pic de Sancy, et visita les vallées su- 
périeures , les sites aériens , les lacs ignorés , les rustiques 
chaumières des Monts -d'Or dont les âpres et sauvages 
attraits commencent à tenter les pinceaux de nos ar- 
tistes. Parfois, il se rencontre là d'admirables paysages 
pleins de grâce et de fraîcheur qui contrastent vigou- 
reusement avec l'aspect sinistre de ces montagnes déso- 
lées. A peu près à une demi-lieue du village, Raphaël 
se trouva dans un endroit où , coquette et joyeuse comme 
un enfant, la nature semblait avoir pris plaisir à cacher 
des trésors ; en voyant cette retraite pittoresque et naïve , 
il résolut d'y vivi'e. La vie devait y être tranquille, spon- 
tanée , frugiforme comme celle d'une plante. 

Figurez-vous un cône renversé, mais un cône de gra- 
nit largement évasé, espèce de cuvette dont les bords 
étaient morcelés par des anfractuosités bizarres : ici des 
tables droites sans végétation, unies, bleuâtres, et sur 
lesquelles les rayons solaires glissaient comme sur un mi- 
roir; là des rochers entamés par des cassures, ridés par 
des ravins , d'où pendaient des quartiers de lave dont la 
chute était lentement préparée par les eaux pluviales , et 
souvent couronnés de quelques arbres rabougris que tor- 
turaient les vents; puis, çà et là, des redans obscurs 
et frais d'où s'élevait un bouquet de châtaigniers hauts 
comme des cèdres , ou des grottes jaunâtres qui ouvi'aient 
une bouche noire et profonde , palissée de ronces , de 
fleurs, et garnie d'une langue de verdure. Au fond de 
celte coupe, peut-être l'ancien cratère d'un volcan, se 



372 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

trouvait un étang dont l'eau pure avait Féclat du dia- 
mant. Autour de ce bassin profond , bordé de granit , 
de saules 9 de glayeuls, de frênes , et de mille plantes 
aromatiques alors en fleurs , régnait une prairie verte 
comme un boulingrin anglais; son herbe » fine et jolie , 
était arrosée pai* les infiltrations qui iniisselaient entre les 
fentes des rochers, et engraissée par les dépouilles v^é- 
taies que les orages entraînaient sans cesse des hautes 
cimes vers le fond. Irr^ulièrement taillé en dents de 
loup comme le bas d*une robe , l'étang pouvait avoir trois 
arpens d'étendue ; selon les rapprochemens des rochers 
et de l'eau 9 la prairie avait un arpent ou deux de lar- 
geur; en quelques endroits, à peine restait-il assez de 
place pour le passage des vaches. A une certaine hauteur, 
la végétation cessait. Le granit afiSectait dans les airs les 
formes les plus bizarres , et contractait ces teintes vapo- 
reuses qui donnent aux montagnes élevées de vagues 
ressemblances avec les nuages du ciel. Au doux aspect 
du vallon, ces rochers nus et pelés opposaient les sau- 
vages et stériles ims^es de la désolation, des éboulemens 
à craindre, des formes si capricieuses que Tune de ces 
roches est nommée le Capucin, tant elle ressemble à un 
moine. Parfois ces aiguilles pointues, ces piles audacieuses, 
ces cavernes aériennes s'illuminaient tour à tour, suivant 
le cours du soleil ou les fantaisies de l'atmosphère , et 
prenaient les nuances de l'or, se teignaient de pour- 
pre, devenaient d'un rose vif, ou ternes ou grises. Ces 
hauleui*s offraient un spectacle continuel et changeant 
comme les reflets irisés de la goi^e des pigeons. Souvent, 
entre deux lames de laves que vous eussiez dit séparées 



ÉTUDES PHILOSOPfflQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 373 

par un coup de hache, un beau rayon de lumière pénétrait, 
à l'aurore ou au coucher du soleil, jusqu'au fond de cette 
riante corbeille où il se jouait dans les eaux du bassm, 
semblable à la raie d'or qui perce la fente d'un volet et 
traverse une chambre espagnole, soigneusement close 
pour la sieste. Quand le soleil planait au-dessus du vieux 
cratère, rempli d'eau par quelque révolution anté- dilu- 
vienne, les flancs rocailleux s'échauffaient, l'ancien vol- 
can s'allumait, et sa rapide chaleur réveillait les germes, 
fécondait la végétation, colorait les fleurs, et mûrissait les 
fruits de ce petit coin de terre ignoré. 

Lorsque Raphaël y parvint, il aperçut quelques vaches 
paissant dans la prairie; après avoir &it quelques pas 
vers l'étang, il vit à l'endroit où le terrain avait le 
plus de largeur, une modeste maison bâtie en gi'anit et 
couverte en bois. Le toit de cette espèce de chaumière 
en harmonie avec le site , était orné de mousses , de 
lierres et de fleurs qui trahissaient une haute antiquité. 
Une fumée grêle , dont les oiseaux ne s'effirayaient plus , 
s'échappait de la cheminée en ruine. A la porte, un grand 
banc était placé entre deux chèvrefeuilles énormes, rouges 
de fleurs et qui embaumaient. A peine voyait-on les murs 
sous les pampres de la vigne et sous les guirlandes de 
roses et de jasmin qui croissaient à l'aventure et sans 
gène. Insoucians de cette parure champêtre , les habitans 
n'en avaient nul soin, et laissaient à la nature sa grâce 
vierge et lutine. Des langes accrochés à un groseiller sé- 
chaient au soleil. Il y avait un chat accroupi sur une ma- 
chine à teiller le chanvre, et dessous, un chaudron jaune, 
récemment recuré, gisait au milieu de quelques pelures de 



374 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

pommes de terre. De lautre côté de la maison, Raphaël 
aperçut une clôture d'épines sèches, destinée sans doute 
à empêcher les poules de dévaster les fruits et le potager. 
Le monde paraissait finir là. Cette habitation ressemblait 
à ces nids d'oiseaux ingénieusement fixés au creux d'un 
rocher, pleins d'art et de négligence tout ensemble. C'é- 
tait une nature naïve et bonne, une rusticité vraie, mais 
poétique , parce qu'elle florissait à mille lieues de nos 
poésies peignées , n'avait d'analogie avec aucune idée , ne 
procédait que d'elle-même , vrai triomphe du hasard. Au 
moment où Raphaël arriva, le soleil jetait ses rayons 
de droite à gauche , et faisait resplendir les couleurs de 
la végétation, mettait en relief ou décorait des prestiges 
de la lumière, des oppositions de l'ombre, les fonds 
jaunes et giîsâtres des rochers, les différens verts des 
feuillages , les masses bleues , rouges ou blanches des 
fleurs , les plantes grimpantes et leurs cloches , le ve- 
lours chatoyant des mousses , les grappes purpurines de 
la bruyère, mais surtout la nappe d'eau claire où se ré- 
fléchissaient fidèlement les cimes gi*anitiques , les arbres , 
la maison et le ciel. Dans ce tableau délicieux , tout 
avait son lustre , depuis le mica brillant jusqu'à la touffe 
d'herbes blondes cachée dans un doux clair-obscur ; tout 
y était harmonieux à voir : et la vache tachetée au poil 
luisant , et les fragiles fleurs aquatiques étendues conune 
des franges qui pendaient au-dessus de l'eau dans un en- 
foncement où bourdonnaient des insectes vêtus d'azur ou 
d'émeraude , et les racines d'arbres , espèces de chevelures 
sablonneuses qui couronnaient une informe figure en cail- 
loux. Les tièdes senteurs des eaux, des fleurs et des grottes 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 375 

qui parfumaient ce réduit solitaire , causèrent à Raphaël 
une sensation presque voluptueuse. Le silence majes- 
tueux qui régnait dans ce bocage, oublié peut-être sur 
les rôles du percepteur , fut interrompu tout-à-coup par 
les aboiemens de deux chiens. Les vaches tournèrent la 
tête vers l'entrée du vallon , montrèrent à Raphaël leurs 
mufles humides, et se remirent à brouter après l'avoir 
stupidement contemplé. Suspendus dans les rochers comme 
par magie, une chèvre et son chevreau cabriolèrent et 
vinrent se poser sur une table de granit près de Raphaël, 
en pai^aissant l'interroger. Les jappemens des chiens at~ 
tirèrent au dehors un gros enfant qui resta béant, puis 
vint un vieillard en cheveux blancs et de moyenne taille. 
Ces deux êtres étaient en rapport avec le paysage , avec 
l'air, les fleurs et la maison. La santé débordait dans 
cette nature plantureuse , la vieillesse et l'enfance y 
étaient belles , enfin il y avait dans tous ces types d'exis- 
tence un laissez-aller primordial , une routine de bon- 
heur qui donnait un démenti à nos capucinades philoso- 
phiques, et guérissait le cœur de ses passions boursou- 
flées. Le vieillard appartenait aux modèles affectionnés 
par les mâles pinceaux de Schnetz : c'était un vissée brun 
dont les rides nombreuses paraissaient rudes au toucher, 
un nez droit, des pommettes saillantes et veinées de 
rouge comme une vieille feuille de vigne, des contours 
anguleux, tous les cai*actères de la force, même là où 
la force avait disparu ; ses mains calleuses , quoiqu'elles ne 
travaillassent plus , conservaient un poil blanc et rare ; son 
attitude d'homme vraiment libre faisait pressentir qu'en 
Italie il serait peut-être devenu brigand par amour pour 



376 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

sa préciense liberté. L'enfant, véritable montagnard, avùt 
des yenx noirs qui pouvaient envisï^r le soleil sans cli- 
gner, un teint de bistre , des cheveux bruns en désordre. 



Il était leste et décidé, naturel dans ses mouvemens comme 
un oiseau; mal vêtu, il laissait voir une peau blanche et 
fraîche à travers les déchirures de ses habits. Tous deux 
restèrent debout et en silence, l'un prës de l'autre, mus 
par le même sentiment, offirant sur leur physionomie la 
preuve d'une identité parfaite dans leur ne également 
oisive. Le vieillard avait épousé les jeux de l'enfant, 
et l'enfant l'humeur du vieillard par une espèce de pacte 
entre deux faiblesses, entre une force près de finir et une 
force près de se déployer. Bientôt une fenune &gée d'en- 
viron trente ans apparut sur le seuil de la porte. Elle filait 



ÉTUDES I^ILOSOPHIQUES , LA PEAU DE CHAGRIN. 377 

en marchanl. C'était une Auvei^çnate , haute en couleur, 
l'air réjoui, franche, à dénis blanches, figure de l'Auver- 
gne, taille d'Auvergne, coiffure, robe de l'Auvergne, seins 
rebondis de l'Auverçne , et son parler ; une idéalisation 
complète du pays, mœurs laborieuses, ignorance, éco- 
nomie, cordialité, tout y était. 



Elle salua Raphaël, ils entrèrent en conversation; les 
chiens s'apaisèrent , le vieillard s'assit sur un banc au so- 
leil, et l'enfant suivit sa mère partout où elle alla, silen- 
cieux, mais écoutant, examinant l'étranger. 

— Vous n'avez pas peur ici , ma bonne femme? 

— Et d'oîi que nous aurions peur. Monsieur? Quand 
nous barrons l'entrée, qui donc pourrait venir ici? Oh! nous 
n'avons point peur! D'ailleurs, dit-elle en faisant entrer 
le marquis dans la grande chambre de la maison, qu'est- 
ce que les voleurs viendraient donc prendre chez nous? 



378 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Elle montrait des murs noircis par la fmnée, sur 
lesquels étaient pour tout ornement ces images enlu- 
minées de bleu, de rouge et de vert, qui représentent 
la Mort de Crédit , la Passion de Jésus-Christ et les Grena- 
diers de la Garde impériale; puis, çà et là, dans la cham- 
bre , un vieux lit de noyer à colonnes , une table à pieds 
tordus, des escabeaux , la huche au pain, du lard pendu 
au plancher , du sel dans un pot , une poêle ; et sur la 
cheminée, des plâtres jaunis et colorés. En sortant de 
la maison, Raphaël aperçut, au milieu des rochers, un 
homme qui tenait une houe à la main , et qui penché , 
curieux , regardait la maison. 

— Monsieur, c'est Thomme, dit l'Auvergnate en lais- 
sant échapper ce sourire familier aux paysannes , il la- 
boure là-haut. 

— Et ce vieillard est votre père ? 

— Faites excuse, Monsieur, c'est le grand-père de 
notre homme. Tel que vous le voyez , il a cent deux ans. 
Eh ben, deiiiièrement il a mené , à pied , notre petit gars 
à Clermont! Ça été un homme fort; maintenant, il ne 
fait plus que dormir , boire et manger. Il s'amuse tou- 
jours avec le petit gars. Quelquefois le petit l'emmène 
dans les hauts, il y va tout de même. 

Aussitôt Valentin se résolut à vivre entre ce vieillaixl 
et cet enfant, à respirer dans leur atmosphère, à manger 
de leur pain , à boire de leur eau, à dormir de leur 
sommeil, à se faire de leur sang dans les veines. Ca- 
price de mourant ! Devenir une des huîtres de ce ro- 
cher, sauver son écaille pour quelques jours de plus en 
engourdissant la mort , fut pour lui l'archétype de la mo- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 379 

raie individuelle , la véritable formule de l'existence hu- 
maine , le beau idéal de la vie , la seule vie, la vraie vie- 
il lui vint au cœur une profonde pensée d'égoïsme où s'en- 
gloutit l'univers. A ses yeux , il n'y eut plus d'univers , 
l'univers passa tout en lui. Pour les malades , le monde 
commence au chevet et finit au pied de leur lit. Ce 
paysage fut le lit de Raphaël. 

Qui n'a pas , une fois dans sa vie , espionné les pas et 
démarches d'une fourmi, glissé des pailles dans l'unique 
orifice par lequel respire une limace blonde, étudié les 
fantaisies d'une demoiselle fluette, admiré les mille veines, 
coloriées comme une rose de cathédrale gothique, qui 
se détachent sur le fond rougeâtre des feuilles d'un jeune 
chêne? Qui n'a délicieusement regardé pendant long- 
temps reflet de la pluie et du soleil sur un toit de tuiles 
brunes, ou contemplé les gouttes de la rosée, les pé- 
tales des fleurs, les découpures variées de leurs calices? 
Qui ne s'est plongé dans ces rêveries matérielles, in- 
dolentes et occupées , sans but et conduisant néanmoins 
à quelque pensée ? Qui n'a pas enfin mené la vie de l'en- 
fance, la vie paresseuse, la vie du sauvage, moins ses 
travaux ? Ainsi vécut Raphaël pendant plusieurs jours , 
sans soins , sans désirs , éprouvant un mieux sensible , 
un bien-être extraordinaire qui calma ses inquiétudes , 
apaisa ses souffrances. Il gravissait les rochers, et al- 
lait s'asseoir sur un pic d'où ses yeux embrassaient quel- 
que paysage d'inunense étendue. Là, il restait des jour- 
nées entières comme une plante au soleil, comme un 
lièvre au gîte. Ou bien , se Ëimiliarisant avec des phéno- 
mènes de la végétation, avec les vicissitudes du ciel, il 



380 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

épiait le progrès de toutes les œuvres , sur la terre , 
dans les eaux ou dans l'air. 



Il tenta de s'associer au mouvement intime de cette na- 
ture i et de s'identifier assez complètement à sa pas^ve 
obéissance, pour tomber sous la loi despotique et conser- 
vatrice qui r^t les existences instinctives. Il ne voulait 
plus être ebargé de lui-même. Semblable à ces criminels 
d'autrefois, qui, poursuivis par la Justice, étaient sauvés 



ETUDES PHILOSOPfflQUES , LA PEAU DE CHAGMN. 381 

s'ils atteignaient Tombre d'un autel, il essayait de se glisser 
dans le sanctuaire de la vie. Il réussit a devenir partie 
intégrante de cette lai^e et puissante fructification : il 
avait épousé les intempéries de Tair , habité tous les creux 
de rochers , appris les mœurs et les habitudes de toutes 
les plantes , étudié le régime des eaux y leui*s gisemens , 
et fait connaissance avec les animaux; enfin, il s'était 
si parfaitement uni h cette terre animée qu'il en avait 
en quelque sorte saisi l'ame et pâiétré les secrets. 
Pour lui y les formes infinies de tous les règnes étaient 
les développemens d'une même substance , les combinai- 
sons d'un même mouvement, vaste respiration d'un être 
inmiense qui agissait, pensait, marchait, grandissait, et 
avec lequel il voulait grandir, marcher, penser, agir. Il 
avait fantastiquement mêlé sa vie à la vie de -ce rocher, 
il s'y était implanté. Grâce à ce mystérieux illuminisme , 
convalescence factice, semblable à ces bienfaisàns délires 
accordés par la nature comme awriii^ de haltes dans la 
douleur, Valentin goûta les plaisirs d'une seconde enfance 
durant les premiers momens de son séjour au milieu de 
ce riant paysage. Il y allait dénichant des riens , entre- 
prenant mille choses sans en achever aucune , oubliant le 
lendemain les projets de la veille, insouciant ; il fut heu- 
reux, il se crut sauvé. 

Un matin, il était resté par hasard au lit jusqu'à midi , 
plongé dans cette rêverie mêlée de veille et de sommeil , 
qui prête aux réalités les appai*ences de la fantaisie et 
donne aux chimères le relief de l'existence, quand tout- 
à-coup, sans savoir d'abord s'il ne continuait pas un rêve, 
il entendit, pour la première fois, le bulletin de sa sanlé 



382 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

donné par son hôtesse à Jonathas , venu, comme chaque 
jour , le lui demander. L'Auvergnate croyait sans doute 
Valentin encore endoimi, et n'avait pas baissé le diapason 
de sa voix montagnarde. 

— Ça ne va pas mieux, ça ne va pas pis, disait-elle. Il 
a encore toussé pendant toute cette nuit à rendre Tame. 
Il tousse , il crache , ce cher Monsieur, que c'est une pi- 
tié. Je me demandons , moi et mon homme , où il prend 
la force de tousser comme ça. Ça fend le cœur. Quelle 
damnée maladie qu'il a? C'est qu'il n'est point bien du 
tout! J'avons toujours peur de le trouver crevé dans 
son lit, un matin. Il est vraiment pale comme un Jésus 
de cire ! Dame , je le vois quand il se lève , eh ben, son 
pauvre corps est maigre comme un cent de clous. Et 
il ne sent déjà pas bon tout de même ! Ça lui est égal , il 
se consume à courir comme s'il avait de la santé à ven- 
dre. Il a bien du courage tout de même de ne pas se plain- 
dre. Mais, vraiment, il serait mieux en ten'e qu'en pré, 
car il souffre la passion de Dieu ! Je ne le désirons pas , 
Monsieur , ce n'est point notre intérêt. Mais il ne nous 
donnei*ait pas ce qu'il nous donne que je l'aimerions tout 
de même : ce n'est point l'intérêt qui nous pousse. Ah ! 
mon Dieu ! reprit-elle , il n'y a que les Parisiens pour avoir 
de ces chiennes de maladies-là ! Où qui prennent ça, donc? 
Pauvre jeune homme , il est sur qu'il ne peut guère ben 
finir. C'te fièvre, voyez-vous, ça vous le mine, ça le 
creuse , ça le ruine ! Il ne s'en doute point. Il ne le sait 
point, monsieur! Il ne s'aperçoit de rien. Faut pas pleu- 
rer pour ça, M. Jonathas? il faut se dire qu'il sera heu- 
reux de ne plus souffrir. Vous devriez faire une neu- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 383 

vaine pour lui. J'avons vu de belles guérisons par les 
neuvaines, et je paierions bien un cierge pour sauver une 
si douce créature, si bonne, un agneau pascal. 

La voix de Raphaël était devenue trop faible pour qu'il 
pût se Élire entendre, il fut donc obligé de subir cet 
épouvantable bavardage. Cependant Timpatience le chassa 
de son lit, il se montra sur le seuil de la porte : Vieux 
scélérat! cria-t-il à Jonathas, tu veux donc être mon 
bouiTeau? La paysanne crut voir un spectre et s'enfuit. 

— Je te défends , dit Raphaël en continuant , d'avoir la 
moindre inquiétude sur ma santé. 

— Oui, monsieur le marquis, répondit le vieux ser- 
viteur en essuyant ses laimes. 

— Et tu feras même fort bien, dorénavant, de ne pas 
venir ici sans mon ordre. 

Jonathas voulut obéir; mais, avant de se retirer, il 
jeta sur le marquis un regard fidèle et compatissant où 
Raphaël lut son arrêt de mort. Découragé, rendu tout- 
à-coup au sentiment vrai de sa situation, Yalentin s'assit 
sur le seuil de la porte, se croisa les bras sur la poi- 
trine et baissa la tête. Jonathas effrayé s'approcha de son 
maître. 

— Monsieur? 

— Va-t-en ! va-t-en ! lui cria le malade. 

Pendant la matinée du lendemain, Raphaël, ayant gravi 
les rochers, s'était assis dans une crevasse pleine de 
mousse d'où il pouvait voir le chemin étroit par lequel 
on venait des Eaux à son habitation. Au bas du pic, il 
aperçut Jonathas conversant derechef avec l'Auvergnate. 
Une malicieuse puissance lui interpréta les hochemens 



384 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

de tête , les gestes désespérans , la sinistre naïveté de 
cette femme , et lui en jeta même les fatales paroles dans 
le vent et dans le silence. Pénétré d'horreur, il se ré- 
fugia sur les plus hautes cimes des montagnes et y resta 
jusqu'au soir, sans avoir pu chasser les sinistres pensées , 
si malheureusement réveillées dans son cœur par le cruel 
intérêt dont il était devenu l'objet. Tout-à-coup l'Auver- 
gnate elle-même se dressa soudain devant lui comme 
une ombre dans l'ombre du soir ; par une bizairerie do 
poète, il voulut trouver, dans son jupon rayé de noir 
et de blanc, une vague ressemblance avec les côtes des- 
séchées d'un spectre. 

— Voilà le serein qui tombe, mon cher Monsieur, lui 
dît-elle. Si vous restez là , vous vous avanceriez , ni plus 
ni moins qu'un fruit patrouillé. Faut rentrer. Ça n'est pas 
sain de humer la rosée, avec ça que vous n'avez rien 
pris depuis ce matin. 

— Par le tonnerre de Dieu , s'écria-t-il , yieille sor- 
cière, je vous. ordonne de me laisser vivre à ma guise, 
ou je décampe d'ici. C'est bien assez de me creuser ma 
fosse tous les matins, au moins ne la fouillez pas le 
soir. 

— Votre fosse! Monsieur! Creuser votre fosse! Où 
qu'elle est donc votre fosse ? Je voudrions vous voir bas- 
tant comme notre père , et point dans la fosse ! La fosse ! 
nous y sommes toujours assez tôt , dans la fosse. 

— Assez, dit Raphaël. 

— Pi'enez mon bras, Monsieur. 

— Non. 

Le sentiment que l'homme supporte le plus difficile- 



r- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 385 

ment est la pitié, surtout quand il la mérite. La haine 
est un tonique, elle fait vivre, elle inspire la vengeance; 
mais la pitié tue , elle affaiblit encore notre faiblesse. 
C'est le mal devenu patelin , c'est le mépris dans la ten- 
dresse, ou la tendresse dans l'offense. Raphaël trouva 
chez le centenaire une pitié triomphante , chez l'enfant 
une pitié curieuse , chez la femme une pitié tracassiëre , 
chez le mari une pitié intéressée; mais sous quelque 
forme que ce sentiment se montrât, il était toujours gros 
de mort. Un poète fait de tout un poème, terrible ou 
joyeux, suivant les images qui le frappent; son ame 
exaltée rejette les nuances douces, et choisit toujours 
les couleurs vives et tranchées. Cette pitié produisit au 
cœur de Raphaël un horrible poème de deuil et de 
mélancolie. Il n'avait pas songé sans doute à la franchise 
des sentimens naturels , quand il désira se rapprocher de 
la nature. Lorsqu'il se croyait seul sous un arbre, aux 
prises avec une quinte opiniâtre dont il ne triomphait 
jamais sans sortir abattu par cette terrible lutte , il voyait 
les yeux brillans et fluides du petit garçon, placé en 
vedette sous une touffe d'herbes, comme un sauvage, 
et qui l'examinait avec cette enfantine curiosité dans la- 
quelle il y a autant de raillerie que de plaisir, et je 
ne sais quel intérêt mêlé d'insensibilité. Le terrible : 
Frère, il faut mourir , des Trappistes, semblait con- 
stamment écrit dans les yeux des paysans avec lesquels 
vivait Raphaël ; il ne savait ce qu'il craignait le plus de 
leurs paroles naïves ou de leur silence; tout en eux 
le gênait. Un matin, il vit deux hommes vêtus de noir 
qui rôdèrent autour de lui, le flairèrent et l'étudié- 

49 



386 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

rent a la dérobée ; puis , feignant d'être venus là pour 
se promener, ils lui adressèrent des questions banales 
auxquelles il répondit brièvement. Il reconnut en eux le 
médecin et le curé des Eaux, sans doute envoyés par 
Jonathas, consultés par ses hôtes ou attirés par Todeur 
d'une mort prochaine. Il entrevit alors son propre con- 
voi , il entendit le chant des prêtres , il compta les cierges , 
et ne vit plus qu'à travers un crêpe les beautés de cette 
riche nature, au sein de laquelle il croyait avoir ren- 
contré la vie. Tout ce qui naguère lui annonçait une 
longue existence lui prophétisait maintenant une fin pro- 
chaine. Le lendemain, il partit pour Paris, après avoir 
été abreuvé des souhaits mélancoliques et cordialement 
plaintifs que ses hôtes lui adressèrent. 

Après avoir voyagé durant toute la nuit,, il s'éveilla 
dans l'une des plus riantes vallées du Bourbonnais , 
dont les sites et les points de vue tourbillonnaient de- 
vant lui , rapidement emportés comme les images vapo- 
reuses d'un songe. La nature s étalait à ses yeux avec 
une cruelle coquetterie. Tantôt l'Allier déroulait sur une 
riche perspective son ruban liquide et brillant , puis des 
hameaux modestement cachés au fond d'une goi^e de ro- 
chers jaunâtres montraient la pointe de leurs clochers; 
tantôt les moulins d'un petit vallon se découvraient sou- 
dain après des vignobles monotones ^ et toujours apparais- 
saient de rians châteaux, des villages suspendus ou quelques 
routes bordées de peupliers majestueux ; enfin la Loire et 
ses longues nappes diamantées reluisirent au milieu de ses 
sables dorés. Séductions sans fin ! La nature agitée , vivace 
comme un enfant, contenant à peine l'amour et la sève 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 387 

du mois de juin, aUîrait folalenient les l'egards éteints 
du malade. Il leva les persIennes de sa voilure , et se 
remit à dormir. Vere le soir, après avoir passé Cosne, 
il fut réveillé par une joyeuse musique et se trouva de- 
vant une fêle de village. La posle était siluée près de 
la place. 



Pendant le temps que les postillons mirent à relayer 
sa voilure, il vit les danses de cette population joyeuse, 
les filles parées de fleurs, jolies, agaçantes, les jeunes 
gens animés, puis les trognes des vieux paysans gail- 
lardement rougies par le vin. Les petits enfans se rigo- 
laient, les vieilles femmes parlaient en riant, tout avait 
une voix , et le plaisir enjolivait même les habits et les 
tîibles dressées. La place et l'église offraient une phy- 



388 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

sionomie de bonheur, ]es toits, les fenêtres , les portes 
même du village semblaient s*être endimanchés aussi. 
Semblable aux moribonds impatiens du moindre brait, 
Raphaël ne put réprimer une sinistre interjection, ni 
le désir d'imposer silence à ces violons, d'anéantir ce 
mouvement, d'assourdir ces clameurs, de dissiper cette 
fête insolente. Il monta tout chagrin dans sa voiture. 
Quand il regarda sur la place, il vit la joie effarou- 
chée, les paysannes en fuite et les bancs déserts. Sur 
l'échafaud de l'orchestre, un ménétrier aveugle conti- 
nuait à jouer sur sa clarinette une ronde criarde. Cette 
musique sans danseurs, ce vieillard solitaire au profil 
grimaud, en haillons, les cheveux épars, et caché dans 
l'ombre d'un tilleul, était comme une image fantastique 
du souhait de Raphaël. Il tombait à torrens une de ces 
fortes pluies que les nuages électriques du mois de juin 
versent brusquement et qui finissent de même. C'était 
chose si naturelle, que Raphaël, après avoir regai*dé dans 
le ciel quelques nus^es blanchâtres emportés par un grain 
de vent, ne songea pas à regarder sa Peau de chagrin. 
Il se remit dans le coin de sa voiture , qui bientôt roula 
sur la route. 

Le lendemain il se trouva chez lui, dans sa chambre, 
au coin de sa cheminée. Il s'était fait allumer un grand 
feu, il avait froid. Jonathas lui apporta des lettres, elles 
étaient toutes de Pauline. Il ouvrit la première sans em- 
pressement, et la déplia comme si c'eût été le papier 
grisâtre d'une sommation sans frais envoyée par le per- 
cepteur. Il lut la première phrase : « Parti, mais c'est 
» une fuite, mon Raphaël. Comment personne ne peut 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 389 

» me dire où tu es? Et si je ne le sais pas , qui donc le 
M saurait? » Sans vouloir en apprendre davantage, il prit 
fioidement les letti'es et les jeta dans le foyer, en re- 
gardant d'un œil terne et sans chaleur les jeux de la 
flamme qui tordait le papier parfumé, le racornissait, le 
retournait, le morcelait. 



Des fra^ens roulèrent sur les cendres en lui laissant 
voir des commencemens de phrase, des mois, des pensées 
à demi brûlées, et qu'il se plut à saisir dans la flamme, 
par un divertissement machinal. 

« ....Assise à ta porte... attendu.... Caprice... j'obéis... 
"Des rivales.... moi, non!... ta Pauline.... aime.... plus 
>' de Pauline donc?.... Si tu avais voulu me quitter, tu ne 
i> m'aurais pas abandonnée.... Amour éternel.... Mourir. » 



390 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

Ces mots lui donnèrent une sorte de remords, il saisit 
les pincettes et sauva des flammes un dernier lambeau 
de lettre. 

« J*ai murmuré, disait Pauline , mais je ne me suis 

» pas plaint, Raphaël? En me laissant loin de toi , tu as sans 
» doute voulu me dérober le poids de quelques chagrins. 
» Un jour, tu me tueras peut-^tre , mais tu es trop bon pour 
» me faire souffrir. Eh bien, ne pars plus ainsi. Va, je 
» puis affronter les plus grands supplices, mais près de 
» toi. Le chagrin que tu m'imposerais ne serait plus im 
» chagi*in : j'ai dans le cœur encore bien plus d'amour 
»que je ne t'en ai montré. Je puis tout supporter, hors 
» de pleurer loin de toi, et de ne pas savoir ce que tu... » 

Raphaël posa sur la cheminée ce débris de lettre noirci 
par le feu, il le rejeta tout -à -coup dans le foyer. Ce 
papier était une image trop vive de son amour et de sa 
fatale vie. 

— Va chercher monsieur Bianchon , dit-il à Jonathas. 
Horace vint et trouva Raphaël au lit. 

— Mon ami, peux- tu me composer une boisson légè- 
rement opiacée qui m'entretienne dans une somnolence 
continuelle, sans que l'emploi constant de ce breuvage 
me fasse mal? 

— Rien n'est plus aisé, répondit le jeune docteur; mais 
il faudra cependant rester debout quelques heures de la 
journée, pour manger. 

— Quelques heures, dit Raphaël en l'interrompant, 
non, non, je ne veux être levé que durant une heure 
au plus... 

— Quel est donc ton dessein? demanda Bianchon. 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 391 

— Dormir, c'est encore vivre, répondit le malade. 

— Ne laisse entrer personne, fût-ce même mademoi- 
selle Pauline de Vitschnau , dit Yalentin à Jonathas pen- 
dant que le médecin écrivait son ordonnance. 

— Hé bien, monsieur Horace, y a-t-il de la ressource? 
demanda le vieux domestique au jeune docteur qu'il avait 
reconduit jusqu'au perron. 

— Il peut aller encore long-temps , ou mourir ce soir. 
Chez lui, les chances de vie et de mort sont égales. Je 
n'y comprends rien, répondit le médecin en laissant 
échapper un geste de doute. Il faut le distraire. 

— Le distraire! monsieur, vous ne le connaissez pas. 
Il a tué l'autre jour un homme, sans dire ouf! Rien ne 
le distrait. 

Raphaël demeura pendant quelques jours plongé dans 
le néant de son sommeil factice. Grâce à la puissance 
matérielle exercée par l'opium sur notre ame imma- 
térielle, cet homme d'imagination si puissamment ac- 
tive s'abaissa jusqu'à la hauteur de ces animaux pares- 
seux qui croupissent au sein des forêts, sous la forme 
d'une dépouille végétale, sans faire un pas pour saisir 
une facile proie. Il avait même éteint la lumière du ciel , 
le jour n'entrait plus chez lui. Vers les huit heures du 
soir, il sortait de son lit; sans avoir une conscience lu- 
cide de son existence, il satisfaisait sa faim, puis se 
recouchait aussitôt. Ses heures froides et ridées ne lui 
apportaient que de confuses images, des apparences, des 
clairs-obscurs sur un fond noir. Il s'était enseveli dans 
un profond silence , dans une négation de mouvement et 
d'intelligence. Un soir, il se réveilla beaucoup plus tard 



392 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

que de coutume, et ne trouva pas son dîner servi. Il 
sonna Jonathas. 

— Tu peux partir, lui dit-il. Je t'ai fait riche, tu seras 
heureux dans tes vieux jours; mais je ne veux plus te 
laisser jouer ma vie. Comment, misérable, je sens la faim. 
Où est mon dîner? réponds. 

Jonathas laissa échapper un sourire de contentement, 
prit une bougie dont la lumière tremblotait dans l'ob- 
scurité profonde des immenses appartemens de l'hôtel, 
il conduisit son maître redevenu machine à une vaste 
galerie et en ouvrit brusquement la porte. Aussitôt Ra- 
phaël , inondé de lumière , fut ébloui , surpris par un 
spectacle inouï. C'était ses lustres chargés de bougies, 
les fleurs les plus rares de sa serre artistement* dispo- 
sées, une table étincelante d'argenterie, d'or, de nacre, 
de porcelaines, un repas royal, fumant, et dont les mets 
appétissans irritaient les houppes nerveuses du palais. Il 
vit ses amis convoqué», mêlés à des femmes parées et 
ravissantes, la gorge nue, les épaules découvertes, les 
chevelures pleines de fleurs, les yeux brillans, toutes de 
beautés diverses, agaçantes sous de voluptueux traves- 
tissemens : l'une avait dessiné ses formes attrayantes par 
une jaquette irlandaise , l'autre portait la basquina lascive 
des Andalouses; celle-ci demi-nue en Diane chasseresse, 
celle-là modeste et amoureuse sous le costume de made- 
moiselle de Lavallière, étaient également vouées à l'ivresse. 
Dans les regards de tous les convives brillaient la joie, 
l'amour, le plaisir. Au moment où la morte figure de 
Raphaël se montra dans l'ouverture de la porte, une ac- 
clamation soudaine éclata, rapide, rutilante comme les 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 393 

rayons de cette fête improvisée. Les voix, les parfums, 
la lumière, ces femmes d'une pénétrante beauté frappè- 
rent tousses sens, réveillèrent son appétit. Une délicieuse 
musique, cachée dans un salon voisin, couvrit par un 
torrent d'harmonie ce tumulte enivrant et compléta cette 
étrange vision. 



394 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Raphaël se sentit la main pressée pai* une main cha- 
touilleuse, une main de femme dont les bras frais et 
blancs se levaient pour le serrer, la main d'Aquilina. Il 
comprit que ce tableau n'était pas vague et fantastique 
comme les fugitives images de ses rêves décolorés, il 
poussa un cri sinistre, ferma brusquement la porte et 
flétrit son vieux serviteur en le frappant au visage. 

— Monstre, tu as donc juré de me faire mourir, s'é- 
cria-t-il. Puis , tout palpitant du danger qu'il venait de 
courir, il trouva des forces pour regagner sa chambre, 
but une forte dose de sommeil et se coucha. 

— Que diable, dit Jonathas en se relevant, monsieur 
Bianchon m'avait cependant bien ordonné de le distraire. 

Il était environ minuit. A cette heure, Raphaël, par un 
de ces caprices physiologiques, Tétonnement et le dés- 
espoir des sciences médicales, resplendissait de beauté 
pendant son sommeil. Un rose vif colorait ses joues 
blanches. Son front gracieux comme celui d'une jeune 
fille exprimait le génie. La vie était en fleur sur ce vi- 
sage tranquille et reposé. Vous eussiez dit d'un jeune en- 
fant endormi sous la protection de sa mère. Son som- 
meil était un bon sommeil, sa bouche vermeille laissait 
passer un souffle égal et pur; il souriait, transporté sans 
doute par un rêve dans une belle vie. Peut-être était-il 
centenaire, peut-être ses petits enfans lui souhaitaient- 
ils de longs jours; peut-être de son banc rustique, sous 
le soleil, assis sous le feuillage, apercevait-il, comme le 
prophète, en haut de la montagne, la terre promise, dans 
un bienfaisant lointain! 

— Te voilà donc ! Ces mots , prononcés d'une voix ar- 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 395 

geiitine, dissipèrent les figures nuageuses de son sommeil. 
 la lueur de la lampe, il vit assise sur son lit sa Pauline, 
mais Pauline embellie par l'absence et par la douleur. 
Raphaël resta stupéfait à Taspect de cette figure blanche 
comme les pétales d'une fleur des eaux , et qui , accom- 
pagnée de longs cheveux noirs, semblait encore plus 
blanche dans l'ombre. Des larmes avaient tracé leur route 
brillante sur ses joues, et y restaient suspendues, prêtes 
à tomber au moindre effort. Vêtue de blanc, la tête 
penchée et foulant à peine le lit, elle était là comme un 
ange descendu des cieux, comme une apparition qu'un 
souffle pouvait faire disparaître. 

— Ah ! j'ai tout oublié , s'écria-t-elle au moment où 
Raphaël ouvrit les yeux. Je n'ai de voix que pour te 
dire : Je suis à toi ! Oui , i^rës de toi , mon cœur est 
tout amour. Ah ! jamais, ange de ma vie , tu n'as été si 
beau. Tes yeux foudroient. Mais je devine tout , va ! Tu 

as été chercher la santé sans moi , tu me craignais 

Eh bien. 

— Fuis, fuis , laisse-moi, répondit enfin Raphaël d'une 
voix sourde. Mais va-t-en donc. Si tu restes-là , je meurs. 
Veux-tu me voir mourir ? 

— Mourir, répéta- t-elle. Est-ce que tu peux mourir 
sans moi. Mourir , mais tu es jeune ! Mourir , mais je 
t'aime ! Mourir, ajouta-t-elle d'une voix profonde et gut- 
turale en lui prenant les mains par un mouvement de 
folie. 

— Froides , dit-elle. Est-ce une illusion? 

Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la 
Peau de chagrin , fragile et petit comme la feuille d'une 



396 ETUDES SOCIALES , DEUXIEME PARTIE. 

pervenche, et le lui montrant : Paulme, belle image de 
ma belle vie, disons-nous adieu, dit-il. 

— Adieu , répéta-t-elle d'un air surpris. 

— Oui. Ceci est un talisman qui accomplit mes dé- 
sii's , et représente ma vie. Vois ce qu'il m'en reste. Si 
tu me regardes encore, je vais mourir... 

La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le 
talisman , et alla chercher la lampe. Éclairée par la lueur 
vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur 
le talisman , elle examina très-attentivement et le visage 
de son amant et la dernière parcelle de la Peau ma- 
gique. En la voyant belle de terreur et d'amour , il ne 
fut plus maître de sa pensée : les souvenirs des scènes 
caressantes et des joies délirantes de sa passion triom- 
phèrent dans son ame depuis long-temps endormie , et 
s'y réveillèrent comme un foyer mal éteint. 

— Pauline , viens I Pauline ! 

Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille , ses 
yeux se dilatèrent, ses sourcils violemment tirés par une 
douleur inouïe s'écartèrent avec horreur, elle lisait dans 
les yeux de Rafaël un de ces désirs furieux , jadis sa 
gloire à elle ; et à mesure que gi'andissait ce désir , la 
Peau, en se contractant, lui chatouillait la main. Sans 
réfléchir, elle s'enfuit dans le salon voisin dont elle 
ferma la porte. 

— Pauline, Paulhie, cria le moribond en courant après 
elle , je t'aime , je t'adore , je te veux ! Je te maudis , 
si tu ne m'ouvres ! Je veux mourir à toi ! 

Par une force singulière , dernier éclat de vie , il jeta 
la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi nue se rou- 



ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 397 

lant siir ud canapé. Pauline avait tenté vainement de se 
déchirer le sein, et pour se donner une prompte mort, elle 
cherchait à s'étrangler avec son châle. — Si je meurs , 
il vivra , disait-elle en tâchant vainement de serrer le 
nœud. Ses cheveux étaient épars , ses épaules nues , ses 
vâtemens en désordre, et dans cette lutte avec la mort, 
les yeux en pleurs , le visage enflammé , se tordant sous 
un horrible désespoir, elle présentait à Raphaël, ivre d'a- 
mour , mille beautés qui augmentèrent son délire ; il se 
jeta sur elle avec la légèreté d'un oiseau de proie , brisa 
le chàle , et voulut la prendre dans ses bras. 



398 KTUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Le moribond chercha des paroles pour exprimer le 
désir qui dévorait toutes ses forces; mais il ne trouva 
que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont cha- 
que respiration creusée plus avant semblait partir de ses 
entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de sons, 
il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épou- 
vanté des cris qu'il entendait, et tenta d'arracher à la 
jeune fille le cadavre sur lequel elle s'était accroupie dans 
un coin. 

— Que demandez-vous? dit-«lle. Il est à moi, je l'ai 
tué, ne l'avais-je pas pi-édit? 



ÉPiLOGUE. 

t que devint Pauline? 

-^ Ah! Pauline, bien. Ëtes-vous 
quelquefois resté par une douce soi- 
rée d'hiver devant votre foyer do- 
mestique, voluptueusement livré à 
des souvenirs d'amour ou de jeunesse 
en coniemplant les rayures pi-oduites 
par le feu sur un morceau de chêne ? Ici la combustion 
dessine les cases rouges d'un damier, là elle miroite des 
velours; de petites flammes bleues courent, bondissent et 
jouent sur le fond ardent du brasier. Vient un peintre 
inconnu qui se sert de cette flamme ; par un artifice 
unique , il trace au sein de ces flamboyantes teintes 
violettes ou empourprées une figure supematurelle et 
d'une délicatesse inouïe , phénomène fugitif que le hasard 
ne recommencera jamais, c'est une femme aux cheveux 



-(00 ETUDES SOCIALES. DEUXIEME PARTIE 

emportés par le vent, et dont le profil respire une pas- 
sion délicieuse : du feu dans le feu! elle sourit, elle 
expire, vous ne la reverrez plus. Adieu fleur de la flamme, 
adieu principe incomplet , inattendu , venu trop tôt ou 
trop tard pour être quelque beau diamant. 

— Mais Pauline? 

— Vous n'y êtes pas? je recommence. Place ! place ! 
Elle an-ive , la voici la Reine des illu^ons , la femme 
qui passe comme un baiser, la femme vive comme un 
éclair, comme lui jaillie brûlante du ciel, l'être incréé, 
tout esprit, tout amour. 



Elle a revêtu je ne sais quel corps de flamme, ou pour 
elle la flamme s'est un moment animée! Les lignes de ses 
formes sont d'une pureté qui vous dit qu'elle vient du ciel. 
Ne resplendit- elle pas comme un ange, n'entendez-vous 
pas le frémissement aérien de ses ailes ? Plus l^ère que 
l'oiseau , elle s'abat près de vous et ses terribles yeux 
iascinent ; sa douce mais puissante haleine attire vos lè- 
vres par une force mimique ; elle fuit et vous entraîne, 
vous ne sentez plus la terre. Vous voulez passer une seule 



ETUDES PHILOSOPHIQUES, LA PEAU DE CHAGRIN. 401 

fois votre main chatouillée , votre main fanatisée sur ce 
corps de neige, froisser ces cheveux d'or, baiser ces yeux 
élincelans. Une vapeur vous enivre , une musique en- 
chanteresse vous charme. Vous tressaillez de tous vos 
nerfs, vous êtes tout désir, tout souflrance. bonheur 
sans nom! vous avez touché les lèvres de cette femme; 
mais tout à coup une atroce douleur vous réveille. Ha! 
ha! votre tête a porté sur l'angle de voire Ht, vous 
en avez embrassé l'acajou brun , les dorui*es froides , 
quelque bronze, un amour en cuivre. 

— Mais monsieur, Pauline? 

— Encore ! Écoutez. Par une belle matinée , en par- 
lant de Tours, un jeune homme embarqué sur la Ville 
d'Angers tenait dans sa main la main d'une jolie femme. 
Unis ainsi , tous deux admirèrent long-temps, au-dessus 
des larges eaux de la Loire , une blanche figure , arti- 
ficiellement éclose au sein du brouillard comme un fruit 
des eaux et du soleil , ou comme un caprice des nuées 
et de l'air. 



402 ETUDES SOCIALES, DEUXIEME PARTIE. 

Tour à tour ondine ou sylphide, cette fluide créature 
voltigeait dans les airs comme un mot vainement cher- 
ché qui court dans la mémoire sans se laisser saisir; elle 
se promenait entre les îles, elle agitait sa tête à travers les 
hauts peupliers ; puis devenue gigantesque elle faisait ou 
resplendir les mille plis de sa robe, ou briller l'auréole 
décrite par le soleil autour de son visage ; elle planait 
sur les hameaux , sur les collines , et semblait défendre 
au bateau à vapeur de passer devant le château d*Ussé. 
Vous eussiez dit le fantôme de la Dame des Belles Cou- 
sines qui voulait protéger son pays contre les inventions 
modernes. 

— Bien , je comprends , ainsi de Pauline. Mais Fœ- 
dora? 

— Oh! Fœdora, vous la rencontrerez. Elle était hier 
aux Bouffons, elle ira ce soir à l'Opéra, elle est partout. 

A la Boaleaunière , avril 1851. 



O i «^î J 'c; A 



TABLE DES MATIERES 



CONTENUES DANS CE VOLUME. 



La Peau de Chagrin 1 

Le Talisman S 

La Femme sans cœur 103 

L'Agonie 261 

Épilogue Z99 



i«w non I ■ I